DATX
6, soir.
Il y a ici comme ailleurs, et peut-être un peu plus qu'ailleurs, des
pères de famille intimement convaincus qu'une femme pour avoir des
moeurs, doit à peine savoir lire; attendu que celles qui s'avisent de
savoir écrire, écrivent tout de suite à des amants, et que celles qui
écrivent très mal n'ont jamais d'amants. Il y a plus; pour que leurs
filles deviennent de bonnes ménagères, il convient qu'elles ne sachent
que faire la soupe et compter le linge de cuisine.
Cependant un mari dont la femme n'a d'autre talent que de faire cuire le
bouilli frais et le bouilli salé, s'ennuie, se lasse d'être chez lui, et
prend l'habitude de n'y être pas. Il s'en éloigne davantage lorsque sa
femme ainsi délaissée et abandonnée aux embarras de la maison, prend une
humeur difficile: il finit par n'y être jamais dès qu'elle a trente ans,
et par employer au-dehors, parmi tant d'occasions de dépenses, l'argent
qu'il faut pour échapper à son ennui, l'argent qui eût mis de l'aisance
dans la maison. La misère s'y introduit; l'humeur y augmente; les
enfants, toujours seuls avec leur mère mécontente, n'attendent que
l'âge d'échapper, comme leur père, aux dégoûts de cette vie domestique;
tandis que les fils et les parents eussent pu s'y attacher si
l'amabilité d'une femme y eût établi, dès sa jeunesse, des habitudes
heureuses.
Ces pères de famille avouent ces petits inconvénients-là: mais quelles
sont les choses où l'on n'en trouve pas? D'ailleurs il faut aussi être
juste avec eux; il y a compensation, les marmites sont très bien lavées.
Ces bonnes ménagères savent, avec exactitude, le nombre des mailles que
leurs filles doivent tricoter en une heure, et combien de chandelle on
peut brûler après souper dans une maison réglée: elles sont assez ce
qu'il faut à certains hommes, qui passent les deux tiers de leurs jours
à boire et à fumer. Le grand point pour eux est de ne consacrer à leurs
maisons et à leurs enfants, qu'autant de batz[56] qu'ils donnent d'écus
au cabaret[57]; et dès lors ils se marient pour avoir une excellente
servante.
Dans les lieux où ces principes dominent, l'on voit peu de mariages
rompus, parce qu'on ne quitte pas volontiers une servante qui fait bien
son état, à laquelle on ne donne pas de gages, et qui a apporté du bien;
mais l'on y voit aussi rarement cette union qui fait le bonheur de la
vie, qui suffit à l'homme, qui le dispense de chercher ailleurs des
plaisirs moins vrais avec des inconvénients certains.
Les partisans de ces principes sont capables de vous objecter le peu
d'intimité des mariages à Paris, ou dans d'autres lieux à peu près
semblables. Comme si les raisons qui empêchent de penser à l'intimité
dans les capitales où il ne s'agit pas d'union conjugale, pouvaient se
trouver dans des moeurs très différentes, et dans des lieux où
l'intimité ferait le bonheur. C'est une chose pénible à y voir que la
manière dont les deux sexes s'isolent. Rien n'est si triste, surtout
pour les femmes qui n'en sont point dédommagées, et pour lesquelles il
n'y a point d'heures agréables, point de lieux, de délassement.
Rebutées, aigries et réduites à une économie sévère ou au désordre,
elles se mettent à suivre l'ordre avec chagrin et par dépit; se
réunissent très peu entre elles; ne s'aiment point du tout; et se font
dévotes, parce qu'elles ne connaissent que l'église où elles puissent
aller.