DATX
Fribourg, 30 mars, VIII.
Je juge comme autrefois la beauté d'un site pittoresque; mais je la sens
moins, ou la manière dont je la sens ne me suffit plus. Je pourrais
dire: je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les
beaux lieux; c'était l'impatience du désir, l'inquiétude que donne la
jouissance qu'on a seul, et qu'on pourrait posséder davantage. Je les
quitte aujourd'hui; c'est l'ennui de leur silence. Ils ne parlent pas
assez haut pour moi: je n'y entends pas, je n'y trouve pas ce que je
voudrais voir, ce que je voudrais entendre: et je sens qu'à force de ne
plus me trouver dans les choses, j'en viens à ce point de ne plus me
trouver dans moi-même.
Je commence à voir les beautés physiques comme les illusions morales:
tout se décolore insensiblement; et cela devait être. Le sentiment des
convenances visibles n'est que la perception indirecte d'une harmonie
intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui
ne sont plus dans mon coeur, cette éloquence des passions que je n'ai
pas; et ces sons silencieux, ces élans de l'espérance, ces voix de
l'être qui jouit, prestige d'un monde déjà quitté[55].