DATX
Paris, 29 avril, III.
Il y a quelque temps qu'à la bibliothèque j'entendis nommer près de moi
le célèbre L.... Une autre fois je me trouvai à la même table que lui;
l'encre manquait, je lui passai mon écritoire: ce matin je l'aperçus en
arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me
communiquer des idylles qu'il trouva dans un vieux manuscrit latin, et
qui sont d'un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins
longue, car l'heure de sortir approchait. La voici telle que je viens de
la traduire.
* * * * *
Je suis hors d'état de m'attacher à aucune chose, et je ne saurais plus
m'occuper d'aucune. Malgré tous mes efforts, je reviens toujours à toi;
et mes idées, que je voudrais un moment tourner vers d'autres objets,
me présentent toujours ton image. Il semble que mon existence soit liée
à la tienne, et que je ne sois pas tout entier là où tu n'es pas: toutes
mes facultés seraient perdues si je ne t'aimais point.
Ecoute: je vais te parler simplement et comme un homme qui n'a pas
besoin de cacher ce qu'il désire. Depuis que je t'ai vue, voici deux
fois que l'hiver a glace nos ruisseaux et blanchi nos prés; mais il n'a
pas refroidi mon coeur. Que deviendrai-je si je cesse de t'aimer? Où
seront mes plaisirs, et à quoi passerai-je ma vie? Si tu m'ôtes
l'espérance, que restera-t-il pour me soutenir? Vois la fleur épuisée
par les feux du soleil; si l'on cesse de l'arroser, elle se flétrit,
elle souffre, elle meurt.
Je suis bien jeune encore: si tu le veux, je t'aimerai longtemps. Nous
vivrons dans la même vallée, et nos troupeaux irons dans les mêmes
pâturages. Si les loups avides enlèvent tes agneaux, j'accourrai, je
combattrai le loup furieux, je rapporterai près du toi l'agneau encore
épouvanté. Tu me souriras en le rassurant; et, comme lui, j'oublierai
le danger. Si la mortalité s'attache à mes brebis et qu'elle respecte
les tiennes, je me consolerai en voyant qu'elle ne t'a rien enlevé. Si
elle ravage ton troupeau, je t'offrirai mes brebis les plus douces, mes
béliers les plus beaux; je les aimerai davantage si tu les accepte, ils
seront plus à moi quand je le les aurai donnés.
Lorsque les vents d'hiver souffleront dans la vallée, quand les frimas
couvriront nos prairies, j'irai dans les forêts et je rapporterai les
branches des ifs et des pins que l'hiver ne dépouille point: je
couvrirai ton toit d'une verdure nouvelle, et la neige ne pénétrera pas
dans les foyers. Quand l'herbe renaîtra, et que la saison sera encore
mauvaise, j'appellerai tes brebis; elles sortiront avec les miennes, et
tu resteras dans la demeure. Mais aussi, dès qu'il y aura de beaux
moments, j'observerai la fleur encore fermée; j'écarterai l'ombre qui la
retarderait, je t'apporterai la première qui fleurira.
Mais si tu me commandes de te fuir, j'oublierai la feuille nouvelle. Le
soleil du printemps et les jours d'été seront pour moi comme les
brouillards qui finissent l'année, comme les nuits sombres de l'hiver.
Je serai seul au milieu des pasteurs, comme si j'étais abandonné dans un
pays stérile; je serai muet au milieu de leurs chants; et je
m'éloignerai des sacrifices et des danses, afin de ne point importuner
de ma tristesse ceux qui peuvent avoir du plaisir.[22]