-- Je n'ai pas à le savoir, madame. Je ne considère que le fait, qui
aurait pu occasionner une souffrance à ma femme, si elle ne m'avait
accordé sa confiance absolue. Elle vous pardonne, mais moi, non, et
tous les rappels d'une amitié, qui fut d'ailleurs toujours de ma part
assez banale, ne changeront rien à ma résolution.
Il sort après un bref salut... Et Roberte demeura au milieu du salon,
anéantie, les joues en feu, croyant voir encore sur elle ce regard de
mépris altier qui s'y était arrêté pendant quelques secondes.
M. de Ghiliac, en quittant la Reynie, avait pris un raccourci qui
l'amena à une des petites portes du parc. Il gagna de là les jardins,
dans l'intention d'aller visiter se serres. L'exécution qu'il venait de
faire ne lui avait procuré que l'émotion désagréable éprouvée par tout
gentilhomme lorsqu'il se voit dans l'obligation de donner une leçon un
peu dure à une femme. Et encore était-elle atténuée par le profond
ressentiment qu'il gardait contre Roberte pour avoir tenté de faire
souffrir Valderez.
En arrivant près d'une des serres, il se croisa avec sa mère qui en
sortait, quelques fleurs à la main. Le pli d'irritation qui barrait le
front de la marquise s'effaça à la vue d'Elie.
-- Vous n'avez donc pas fait de promenade à cheval, ce matin? dit-elle
en lui tendant sa main à baiser.
-- Non, j'ai fait le piéton, aujourd'hui. Le bois de Vrinières était
délicieux, par cette fraîcheur. Vous venez de choisir vos fleurs?
-- Oui... mais je désirais surtout un iris rose, et j'ai dû constater
qu'il n'en restait plus un seul. Germain m'a dit que Valderez les avait
tous fait cueillir ce matin pour l'église. Cela m'a fort étonnée, car
vous ne permettez guère que l'on dévalise ainsi vos plantes rares.
Elle s'essayait à parler d'un ton calme, mais sa physionomie décelait
malgré tout quelque chose du mécontentement qui l'agitait.
Il riposta tranquillement:
-- Oui, il y a une fête à l'église, demain. Valderez est absolument
maîtresse d'agir comme il lui plaît, en cela comme en autre chose, et
elle sait beaucoup mieux que moi la meilleure manière d'employer ces
fleurs. Si vous tenez à ces iris, ma mère, vous n'avez qu'à les lui
demander; elle n'a pas dû les faire porter encore au presbytère.
-- Non, merci! je m'en passerai, dit-elle sèchement.
Elle se dirigea vers une allée conduisant au château, et M. de Ghiliac,
au lieu d'entrer dans la serre, se mit à marcher près d'elle.
-- J'ai une petite communication à vous faire, ma mère, dit-il d'un
ton froid. Vous avez été témoin des misérables insinuations de Mme de
Brayles à ma femme avant-hier. Vous ne vous étonnerez donc pas que je
l'aie priée de ne plus remettre les pieds chez moi.
Mme de Ghiliac eut un léger mouvement de stupéfaction.
-- Vous avez fait cela, Elie!... pour Roberte que vous connaissez
depuis si longtemps?
-- Je l'aurais fait pour ma soeur elle-même, si elle s'était permis de
chercher à me salir aux yeux de ma femme, dit-il durement. Et je tiens
à ce qu'on sache bien que toutes les manoeuvres tendant à nous détacher
l'un de l'autre, complètement inutiles d'ailleurs, ne seront jamais
tolérées par moi.
Les mains de Mme de Ghiliac frémirent, et une teinte pourpre monta à
ses joues.
-- En vérité, mon cher Elie, croyez-vous donc que l'on en veuille ainsi
à l'union de votre ménage? dit-elle en essayant de prendre un ton
mi-sérieux, mi plaisant. Je ne nie pas que Roberte, aveuglée par sa
passion pour vous, n'ait été un peu loin, mais Valderez est assez
intelligente et vous connaît suffisamment maintenant pour ne pas
accorder créance à des racontars de ce genre.
-- Oui, elle me connaît "maintenant". Mais il n'en était pas ainsi le
jour de notre mariage.
Le regard éperdu de Mme de Ghiliac rencontra celui de son fils. Et elle
comprit qu'il savait tout.
-- Que voulez-vous dire? murmura-t-elle presque machinalement.
-- Vous ne l'ignorez pas, ma mère, et il est préférable, à cause du
respect que je vous dois, de ne pas nous étendre sur ce sujet. Je tiens
seulement à ce que vous sachiez que Valderez ne m'a pas révélé la
personnalité de celle qui lui a si bien présenté d'avance son mari, et
que c'est moi qui l'ai devinée aussitôt, car j'avais déjà l'intuition
de vos sentiments à l'égard de ma femme. Si l'exemple de celle-ci me
rend un jour moins imparfait, j'essayerai d'oublier. Jusque-là, je me
souviendrai toujours que ma mère a tout tenté pour me séparer d'une
jeune femme, coupable seulement d'être trop belle, trop délicieusement
bonne, trop apte à faire de moi un homme heureux et un homme utile.
-- Elie! balbutia-t-elle d'une voix étouffée.
-- C'est fini, ma mère! dit-il du même ton glacé. Je ne dois pas en
dire davantage. Vous serez toujours chez vous ici, pourvu que vous
compreniez que toutes les intrigues autour de Valderez doivent cesser
complètement.
Il s'inclina et revint sur ses pas, se dirigeant de nouveau vers les
serres.
Mme de Ghiliac se remit en marche, machinalement. Les paroles de son
fils bourdonnaient toujours à ses oreilles. Sous les apparences
correctes d'Elie, elle avait senti quelque chose qui ressemblait fort à
du mépris. Et une souffrance soudaine l'accablait, -- souffrance faite
d'humiliation, de sourde fureur contre Valderez, de douleur aiguë à la
pensée qu'elle s'était à jamais fermé le coeur de son fils.
Déjà, depuis quelque temps, elle avait remarqué sa froideur plus
accentuée. Et hier soir surtout... Elle avait eu l'intuition qu'il
s'était passé quelque chose, dès qu'elle les avait vus entrer tout
deux, à l'heure du thé, si gais et si radieux. Le duc de Versanges lui
avait même fait observer en souriant: "Je crois que plus ils vont, plus
ils sont en lune de miel, des deux jeunes gens-là!"
C'était exact. Tout ce qu'elle avait tenté, dans sa crainte jalouse,
aboutissait finalement au triomphe de cette Valderez haïe. Et quel
triomphe complet, absolu!
Elle s'écarta tout à coup d'un mouvement brusque et prit une allée
transversale. Là-bas, elle venait d'apercevoir Valderez qui arrivait,
tenant par la main Guillemette et causant gaiement avec son frère
Roland, tandis que derrière eux trottinait Benaki. Mme de Ghiliac se
sentait en ce moment incapable de se trouver en face d'elle, de
rencontrer le regard rayonnent de ces yeux incomparables qui avaient si
complètement ensorcelé Elie. Et elle s'éloigna, l'âme ulcérée, tandis
que parvenaient à ses oreilles un joyeux éclat de rire de la jeune
femme et cette phrase apportée par le vent:
-- Je le demanderai tout à l'heure à ton papa, Guillemette, je te le
promets.
Ah! oui, elle pouvait lui demander tout, tout! Cette fois, Elie de
Ghiliac avait trouvé plus fort que lui, en cette jeune femme devant
laquelle capitulait son orgueil, et s'inclinait sa volonté impérieuse.
* * *
Vers l'approche de Noël, Elie et sa femme, après un court séjour à
Paris, gagnèrent le Jura avec Guillemette. Les Hauts-Sapins, qui
avaient vu partir Valderez brisée par l'angoisse, la revirent épouse
heureuse entre toutes. La vieille Chrétienne faillit tomber de son haut
devant ce résultat inattendu d'une union entourée des plus néfastes
présages. Cet époux modèle, ce beau-frère affectueux et charmant,
était-il bien le même homme que le fiancé si froid qui avait enlevé
Valderez de Noclare aux Hauts-Sapins?
-- Et pourtant, la neige est tombée le jour de leur mariage! murmurait
la vieille servante en les regardant s'en aller pour quelque promenade,
tendrement appuyés l'un sur l'autre.
Chrétienne ne devait pas être la seule à s'étonner. Peu à peu, sous la
douce influence de cette compagne à l'âme charmante, si élevée et si
profondément chrétienne, Elie devenait un autre homme. La haute société
mondaine le vit, avec stupéfaction, s'occuper d'oeuvres sociales et
religieuses. Cette intelligence supérieure, ce charme irrésistible, qui
avaient fait du marquis de Ghiliac l'idole du monde, lui servaient à
conquérir les déshérités de l'existence, vite séduits par la grave
bonté et la générosité délicate de ce grand seigneur toujours affable
et simple à leur égard. Discrètement, et sans se lasser devant
l'insuccès et l'ingratitude, Valderez et lui multipliaient les
bienfaits, unis dans la charité comme ils l'étaient pour toute chose.
Ils offraient l'image du ménage modèle, et la belle marquise de
Ghiliac, qui se prêtait avec bonne grâce, mais sans enthousiasme, aux
obligations mondaines nécessitées par son rang, était donnée en exemple
aux jeunes personnes par les mères de famille sérieuses.
-- Bah! tout cela ne durera pas! disaient certaines gens, qu'irritait
ce tranquille bonheur basé sur la paix du foyer, sur le devoir et sur
l'amour chrétien. Les fleurs se fanent, les roses s'effeuillent...
Le duc de Versanges, qui entendit le propos, le rapporta à son neveu,
un après-midi où il se trouvait à l'hôtel de Ghiliac. Dans le joli
salon clair et simple où elle se tenait habituellement, Valderez venait
d'endormir le tout petit Gabriel, dont la naissance avait porté à son
comble le bonheur d'Elie. Assis près de sa femme, la main posée sur la
chevelure de Guillemette blottie contre lui, M. de Ghiliac contemplait
son fils.
Aux paroles du vieux duc, il leva les yeux vers Valderez; les deux
époux échangèrent un sourire de tendre confiance, un long regard
d'amour. Puis, se tournant vers son oncle, M. de Ghiliac dit gaiement:
-- Laissez-mi, mon cher oncle, vous répondre par cette seule pensée de
Mme Swetchine: "Les roses humaines blanchissent, elles ne se fanent
pas."