Depuis une heure, Mme de Brayles s'acharnait à faire et à refaire ses
comptes. Mais de quelque façon qu'elle les retournât, elle se heurtait
toujours à la terrible réalité: des dettes accumulées, la Reynie
hypothéquée, et là, sur son bureau, une pile de lettres de créanciers
menaçants réclamant leur dû.
Ce qui lui était resté après la mort de son mari aurait suffi à une
femme de goûts simples et sérieux. Mais elle avait voulu continuer sa
vie mondaine, suivre le train de ses connaissances plus riches, porter
les toilettes du grand faiseur. Il lui fallut bien vite avoir recours
aux emprunts. Elle devait ainsi d'assez fortes sommes à plusieurs de
ses amies, à Eléonore en particulier. Ces temps derniers, elle s'était
adressée à Mme de Ghiliac, qui paraissait mieux disposée à son égard.
Mais tous ces expédients étaient usés maintenant, Roberte se trouvait
acculée à la ruine honteuse. Et après, ce serait la misère, l'abandon
de toutes les brillantes connaissances.
Elle s'était renversée sur son fauteuil, dans une attitude d'abattement
complet. Tout s'effondrait pour elle. Car, depuis la mort du baron de
Brayles, elle n'avait vécu que dans l'espoir de toucher un jour le
coeur d'Elie. Le second mariage du marquis l'avait atterrée, en lui
faisant paraître désormais l'existence sans but. Et là-dessus la vue à
peu près quotidienne de Valderez, la certitude de l'amour profond
d'Elie pour sa femme étaient venues exciter sa jalousie, jusqu'à la
transformer peu à peu en haine, en désir ardent de nuire à cette jeune
femme, et de la faire souffrir.
C'était le motif de perfides insinuations telles que celles de la
veille, c'était le but poursuivi dans ses essais de coquetterie
provocante à l'égard de M. de Ghiliac, -- coquetterie qu'elle savait de
longue date sans effet sur lui, mais qui pouvait inquiéter Valderez, et
lui porter ombrage.
Elle comprenait cependant que tous ses efforts demeuraient infructueux,
par le fait qu'Elie la devinait trop bien et ne cessait d'exercer une
vigilance constante autour de sa femme. Et cette constatation
l'exaspérait encore, tendait jusqu'au dernier point toutes les forces
haineuses de son âme.
-- Il faut que j'aille prendre l'air, que je marche un peu!
murmura-t-elle tout à coup. J'ai le cerveau en feu, avec tous ces
abominables comptes.
Elle sonna sa femme de chambre, demanda un vêtement et un chapeau, puis
s'en alla, au hasard, dans la direction du bois de Vrinières.
Elle avait un instinctif désir de solitude, et, au lieu de prendre la
route qui traversait le bois, s'engagea dans un sentier parallèle à
cette route, que l'on apercevait à travers les arbres.
Elle allait d'un pas saccadé, l'esprit absorbé dans une vision,
toujours la même, insensible au charme de cette matinée automnale, à la
fraîcheur délicieuse de la brise, à la splendeur des feuillages ocrés
et brunis qui s'agitaient doucement au-dessus de sa tête et bruissaient
sous ses pas.
Tout à coup, elle s'arrêta, les yeux fixes. Sur la route s'avançait un
couple, reconnaissable entre tous. Lui, inclinant un peu sa taille
svelte, parlait à la jeune femme, qui s'appuyait à son bras avec le
confiant abandon de l'épouse qui se sait aimée. La même expression
d'amour tendre et profond se discernait sur leurs physionomies. Et
celle de M. de Ghiliac en était tellement transformée que Roberte crut
voir en lui un autre homme.
Elle ferma un instant les yeux en se retenant à un arbre. Une douleur
atroce l'étreignait, la raidissait tout à coup.
Quand ses paupières se soulevèrent de nouveau, elle vit qu'ils
s'étaient arrêtés au milieu de la route. Et la voix de Valderez
s'éleva, très gaie...
-- Que vois-je là! Elie, votre cravate est de travers! Mon pauvre ami,
qu'est-il donc arrivé?
Il eut un joyeux éclat de rire.
-- Simplement que j'ai envoyé promener Florentin, qui m'impatientait
aujourd'hui, car je savais que vous m'attendiez et je ne voulais pas
vous faire manquer l'heure de la messe. Or, il n'avait pas achevé de
fixer ma cravate convenablement, et moi je n'y ai plus pensé.
-- Attendez que je vous arrange cela. Vous allez perdre votre
réputation d'élégance, mon cher mari!
-- A moins que cela ne paraisse, au snobisme de mes contemporains, une
aimable négligence voulue, qu'ils s'empresseront d'imiter. On leur
ferait adopter ainsi les modes les plus saugrenues... C'est fait?
Merci, ma chérie. Vous êtes d'une adresse qui ferait honte à Florentin
lui-même, le modèle des valets de chambre cependant.
Il prit les mains de la jeune femme, les baisa longuement, puis tous
deux s'en allèrent le long de la route semée de feuilles mortes, dans
la lumière pâlie que répandait le soleil d'automne.
Et Roberte les regardait, en comprimant son coeur qui battait
désordonnément. Ils s'en allaient dans tout l'enivrement de leur
bonheur... Et elle n'était plus qu'une épave, de laquelle chacun se
détournerait demain.
Comme il la regardait tout à l'heure, cette Valderez qui triomphait là
où toutes avaient échoué! Qu'il devait être enivrant d'être aimée de
lui!... aimée à ce point surtout!
Une fièvre de désespoir et de fureur l'agitait. Elle se mit à marcher à
travers le bois, jusqu'à ce que, à bout de forces, elle reprît le
chemin de la Reynie.
-- M. le marquis de Ghiliac vient d'arriver et attend Madame la baronne
dans le petit salon, dit la femme qui lui ouvrit.
Elle eut un sursaut de stupéfaction. Elie n'était jamais venu la voir
en dehors de ses jours de réception. Il fallait qu'une raison grave
l'amenât...
Et Roberte songea aussitôt:
-- Sa femme lui aura raconté ce que je lui avais dit, et il vient me
faire des reproches.
Un léger frisson d'effroi la secoua à la pensée d'affronter
l'irritation trop légitime de cet homme qui avait la réputation d'être
impitoyable.
Elle s'arrêta un long moment, la main sur le bouton de la porte. Enfin,
elle ouvrit et s'avança lentement au milieu du salon.
M. de Ghiliac se tenait debout devant une fenêtre. Il se détourna et
elle vit se poser sur elle ces yeux sombres et durs que redoutaient
tant ceux qui avaient encouru son mécontentement.
-- Je désire vous dire quelque chose, madame, déclara-t-il froidement.
Elle balbutia:
-- Mais certainement... je suis à votre disposition. Asseyez-vous,
Elie...
Il refusa du geste.
-- C'est inutile. Quelques mots suffiront, d'autant plus que vous vous
doutez déjà, naturellement, du motif qui m'amène?
-- Mais non, pas du tout!
-- Ne rusez pas avec moi, c'est peine perdue. Vous comprenez que je
n'ai pas été sans rechercher la cause de l'émotion pénible de ma femme,
trop visible, non moins que votre mine agitée et mauvaise, et l'air
gêné de ma mère, lorsque je suis entré dans le petit salon de la
Voglerie. Valderez m'a tout appris. Vous ne vous étonnerez donc pas que
je vous prie, madame, de ne plus paraître chez moi.
Le visage empourpré de Roberte blêmit soudainement. Pendant quelques
secondes, elle regarda Elie avec des yeux dilatés, comme une personne
qui ne comprend pas.
-- Vous... me fermez-vous votre porte? dit-elle enfin, d'une voix
rauque.
-- Vous faisiez depuis quelque temps tout ce qu'il fallait pour cela.
Cette odieuse méchanceté n'a été que le couronnement de vos manoeuvres
perfides. Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrive.
Il fit un pas vers la porte. Mais elle s'avança et posa sa main sur son
bras.
-- Elie, ce n'est pas possible! Vous n'allez pas finir une amitié de
tant d'années! J'ai eu tort, je le sais, j'ai été mauvaise... mais vous
n'ignorez pas pourquoi?
Sa main tremblait et une supplication humble et passionnée s'exprimait
dans son regard.