"Je regrette vraiment, ma chère Gilberte, que vous n'ayez pas consenti
à m'accompagner à Arnelles. L'automne y est particulièrement délicieux
cette année et vous auriez pu assez facilement vous isoler quelque peu
de l'existence trop mondaine que l'on y mène. La jeune châtelaine
elle-même vous y aurait aidée, car elle vous comprendrait si bien! Ah!
la merveilleuse créature! Si jamais je pensais, en offrant à Elie votre
pauvre petite filleule, qu'elle serait cette femme idéale dont personne
-- même pas celles qui la haïssent -- ne songe à contester la beauté
sans défaut et la grâce aristocratique! Et je vous avoue que j'ai été
absolument stupéfait en voyant avec quelle aisance elle faisait les
honneurs de chez elle.
"Quel changement pourtant avec ses Hauts-Sapins! Je me rappelle ses
pauvres vieilles robes, qu'elle faisait durer tant qu'elle pouvait. Et
maintenant, elle paraît tout aussi à l'aise dans ses toilettes, dont la
moindre a été payée une somme qui eût suffi à faire vivre sa famille
pendant plusieurs mois. Des toilettes choisies par Elie! C'est tout
dire, n'est-ce pas? Son sens si vif de l'harmonie et de la beauté, le
tact, le goût sérieux et délicat de Valderez devaient nécessairement
écarter toutes les exagérations, toute la laideur et l'inconvenance des
accoutrements féminins actuels. Aussi, votre filleule est-elle exquise
et admirée au-dessus de toutes. Aussi inspire-t-elle un respect auquel
les autres sont en train de perdre leur droit.
"Et le plus étonnant, à mes yeux, est que cette enfant ne semble
aucunement grisée par un pareil changement d'existence! L'autre soir,
je lui faisais compliment d'une certaine robe mauve garnie d'un point
d'Argentan qui m'a paru d'une extraordinaire beauté et a fait, je le
sais pertinemment, bien des envieuses, -- à commencer par Herminie, qui
n'en possède pas de semblable. Elle me répondit avec ce sourire
ravissant dont je vous ai parlé:
"-- Je suis moins fâchée de porter des dentelles de ce prix depuis que
je sais qu'elles font vivre des ouvrières bien intéressantes et que
j'aide ainsi au rétablissement d'une industrie qui permet aux femmes de
travailler chez elles. Mais cela... cela!...
"Elle désignait les diamants qu'elle portait ce soir-là.
"-- ...Figurez-vous, mon cousin, que je n'ose plus mettre mon collier
de perles depuis que Claude m'a appris ce qu'il valait. C'était
justement, de toutes mes parures, celle que je préférais. Mais c'est
épouvantable, une pareille fortune qui dort, sans profiter à personne.
"-- Elle ne profite pas davantage dans son écrin que sur vos épaules,
ma chère enfant, répliquai-je en riant, bien qu'au fond je fusse ému de
ce scrupule qui n'existe certes chez aucune de ces dames, même chez
Claude, si sérieuse qu'elle soit devenue.
"-- Evidemment. Mais enfin, c'est fou de la part d'Elie, n'est-ce pas,
mon cousin? Et je vous avoue que le luxe outré qui règne ici, le train
de vie que l'on y mène sont un peu effrayants pour moi.
"Elle était délicieuse en parlant ainsi avec son air de grave
simplicité.
"-- Eh bien! il faut obtenir de votre mari qu'il change un peu cela,
répliquai-je.
"Elle rougit légèrement, et mit la conversation sur un autre sujet.
"De plus en plus, je suis persuadé qu'Elie en est profondément épris.
Et déjà elle l'a changé. Comme je vous le disais dans ma dernière
lettre, il est plus sérieux, moins sceptique et moins railleur. C'est,
en outre, un jeune père charmant, très affectueux, et de plus, lui, qui
ne se souciait pas des enfants, s'intéresse à ses neveux, aux Serbeck
du moins, car François et Ghislaine de Trollens sont d'insupportables
petits poseurs qu'il ne peut souffrir. On sent aussi qu'il exerce
autour de sa femme une sollicitude discrète, mais incessante. Il paraît
-- c'est Claude qui m'a raconté le fait -- que, quand sa mère présenta
à son approbation la liste des invités aux séries d'Arnelles, il effaça
plusieurs noms, entre autres celui de la comtesse Monali, qui a des
toilettes si choquantes; de Mme de Sareilles, dont la réputation laisse
fort à désirer; du marquis de Garlonnes, dont le divorce scandaleux a
fait, l'année dernière, les plus beaux jours de le presse. Puis il a
signifié à Eléonore, grande directrice du théâtre d'Arnelles, qu'il
voulait que tous les projets de représentation lui passassent sous les
yeux, car il n'entendait pas que l'on vît chez lui, comme cela s'est
produit l'année dernière, des spectacles qui pussent offenser tant soit
peu la morale.
"Vous devinez d'ici la fureur -- concentrée naturellement -- d'Herminie
et d'Eléonore. M. de Garlonnes est un acteur mondain de premier ordre,
la comtesse Monali a une voix superbe. Mme de Sareilles possède un
entrain endiablé pour organiser des divertissements. Quant à la
question théâtre, c'est l'arche sacro-sainte pour Eléonore, en passe de
devenir une cabotine parfaite. Naturellement -- et non sans raison --
on a vu là l'influence de Valderez. Il est bien facile de s'apercevoir
qu'Elie écarte d'elle, autant qu'il le peut, tout ce qui serait
susceptible de la froisser. Il a compris certainement cette âme
délicate, il l'admire et la préserve. Mais ce que peut faire cet homme
en apparence si blasé, si sceptique et si froid, sa mère et Eléonore en
sont incapables. L'âme de Valderez dépasse la compréhension de leurs
âmes mesquines et envieuses, qui se contentent d'un minimum de moralité
confinant souvent à l'amoralité.
"Cependant, elles n'osent lui susciter des tracasseries. Elie ne
supporte pas qu'un blâme effleure sa femme, ainsi qu'Herminie a pu en
avoir la preuve lorsqu'elle en a essayé, deux ou trois fois.
Maintenant, elle n'y revient plus. Mais quelles rancunes couvent
là-dessous!
"Vous me demandez ce que devient Roberte de Brayles? Elle est
constamment à Arnelles, plus souvent que les années précédentes, tourne
sans cesse autour d'Elie et prend des allures de coquetterie provocante
que ne paraît pas décourager la froideur de plus en plus glaciale de
Ghiliac. Valderez ne peut manquer de s'apercevoir de ce manège. Et Elie
s'en inquiète, car il m'a dit hier, en revenant du tennis:
"-- Il faudra qu'à la première occasion je fasse comprendre à Mme de
Brayles qu'elle ait à rester chez elle.
"Il avait, en disant cela, un certain air qui me donne à penser que
Roberte n'aura pas l'idée d'y revenir, le jour où elle recevra cet
ultimatum. Et je crois aussi, d'après quelques mots dits par lui, qu'il
est très désireux d'éloigner de Valderez une femme qui doit,
naturellement, la haïr de toutes les forces de son âme.
"La chère enfant est, d'ailleurs, entourée de jalousies effrénées. Mais
la vigilance de son mari me rassure pour elle. J'avais raison de penser
que cet homme-là valait beaucoup mieux que les apparences. Il est
charmant pour moi. Est-ce par reconnaissance pour la perle rare que je
lui ai procurée? C'est possible, car, je vous le répète, je le crois
très amoureux.
"Et elle? Comment penser qu'elle ne l'est pas aussi? C'est
inadmissible, étant donné surtout qu'Elie semble absolument parfait
pour elle, et qu'elle n'a rien à lui reprocher, puisqu'il a même
supprimé complètement ses petits "flirts d'études", comme il disait.
Mais, alors, elle tient à bien cacher ses sentiments, car même devant
nous, ses parents, elle est à son égard d'une réserve qui semblerait
plutôt le fait d'une étrangère que d'une épouse. La chose me paraît
d'autant plus singulière qu'elle se montre par ailleurs, pour Claude et
Karl, pour le bon duc de Versanges et sa femme, pour moi-même, d'une
spontanéité charmante et très affectueuse.
"Donnez-moi donc votre avis à ce sujet, ma chère Gilberte, ou plutôt,
non, venez me l'apporter vous-même. Quoi que vous en disiez, le climat
de Biarritz ne vous est pas indispensable. Et Valderez m'a chargé
d'insister beaucoup près de vous, car elle désire vivement vous voir.
"Noclare est arrivé la semaine dernière, avec Roland. Il est redevenu
fringant, et paraît vivre ici dans un émerveillement perpétuel. Son
gendre est pour lui une divinité. Il a toujours la même pauvre
cervelle, mais, fort heureusement, il ne l'a pas léguée à son aîné.
Quel charmant garçon que ce Roland! Le portrait moral de sa soeur,
d'ailleurs. Cela dit tout.
"Nous continuons la série de ces superbes chasses à courre qui ont fait
la réputation d'Arnelles plus encore que toutes les merveilles de ce
domaine. Elie est toujours passionné là-dessus; c'est un trait de race.
Ses ancêtres ont tous été d'ardents veneurs. Valderez suit les chasses
à cheval, elle monte admirablement et est l'amazone la plus ravissante
qui se puisse rêver. Mais elle ne peut supporter de voir forcer le cerf
et se tient toujours à l'écart, avec Claude qui a la même répugnance.
Roberte, au contraire, ne boude pas devant la poursuite, ni devant le
spectacle de l'hallali. Peut-être aussi, connaissant les goûts d'Elie,
croit-elle ainsi lui plaire. En ce cas, elle se trompe bien, car il m'a
dit l'autre jour, comme nous revenions d'une certaine chasse au faucon,
qui avait été pour les amateurs un régal de choix:
"-- Je ne puis blâmer absolument les femmes qui aiment les émotions de
la chasse, mais je trouve pourtant infiniment plus délicat et plus
féminin -- et plus attirant aussi, pour nous autres hommes -- le
mouvement qui les éloigne de ce sport sanguinaire.
"-- Comme Valderez? ripostai-je en souriant.
"-- Comme Valderez, oui. Elle perdrait à mes yeux quelque chose de son
charme si je la voyais, comme Eléonore, Roberte et d'autres, assister
impassible à la mort d'un animal. La sensiblerie est ridicule, mais la
sensibilité est une des plus exquises parmi les vertus féminines, --
lorsqu'elle est bien dirigée, ce qui est le cas pour ma femme.
"Eh bien! Gilberte, quand je vous disais?... L'aime-t-il oui ou non?"
* * *
Valderez, assise dans le salon blanc, finissait d'écrire à sa mère.
Comme elle attirait à elle une enveloppe pour inscrire l'adresse, elle
vit entrer M. de Noclare, tout pimpant, s'essayant visiblement, comme
les snobs de l'entourage de M. de Ghiliac, à copier l'allure et le
tenue de son gendre.
-- Je voudrais te parler, mon enfant. Mais tu es occupée?
-- Non, mon père, j'ai fini. Asseyez-vous donc.
Il prit place sur un fauteuil près d'elle, tout en jetant un coup
d'oeil extasié autour de lui.
-- Dire que c'est ma fille qui est la maîtresse de toutes ces
splendeurs! Que te disais-je, Valderez, au moment de la demande d'Elie?
Regrettes-tu d'avoir accepté, maintenant?
Il riait en se frottant les mains. Elle détourna les yeux, sans
répondre, tandis que M. de Noclare, toujours loquace, poursuivit:
-- Tu es une reine ici... et je vais avoir recours à ton pouvoir.
Figure-toi que pendant mon séjour à Aix, cet été, j'ai joué... un peu,
et j'ai eu la malchance de perdre. J'ai écrit alors à Elie pour lui
demander de m'avancer un trimestre de la pension qu'il nous fait, sans
lui dire au juste pourquoi. Il m'a répondu en m'envoyant la somme,
"sans préjudice de celle qui vous sera adressée comme à l'ordinaire",
ajoutait-il fort aimablement.
-- Oh! mon père!
Elle le regardait avec une expression de douloureux reproche qui fit un
instant baisser les yeux de M. de Noclare.
Il se mit à tourmenter nerveusement sa moustache grisonnante.
-- Eh bien! oui, je n'ai pas été raisonnable... surtout la seconde fois.
-- Comment la seconde fois?
-- Oui, je suis retourné à Aix dernièrement, pour tâcher de me
rattraper. Mais décidément, il n'y avait rien à faire. J'ai perdu
encore...
Une exclamation s'échappa des lèvres tremblantes de Valderez.
-- ... Mon partenaire, fort galant homme, m'a donné du temps. Cependant,
je ne puis tarder davantage. Or, ton mari seul peut me venir en aide.
Il faut que tu lui demandes...
-- Moi? dit-elle vivement avec un geste de protestation.
-- Oui, toi, parce que tu obtiendras la chose plus facilement que moi.
D'ailleurs Elie, bien qu'il soit fort aimable à mon égard, me paraît
intimidant dès qu'il s'agit de solliciter de lui quelque chose. Puis
venant de ta bouche, la somme -- quarante mille francs -- lui paraîtra
insignifiante. Cette petite broche que tu portes aujourd'hui à ton
corsage vaut au moins cela...
Valderez se leva vivement, toute frémissante.
-- Quarante mille francs! Est-ce possible? Jamais je n'oserai demander
cela à Elie après tout ce qu'il fait déjà pour ma famille!
-- Allons donc, qu'est-ce que cela pour lui? Comme tu t'émeus pour peu
de chose, ma fille! Il sera trop heureux, au contraire, que tu lui
donnes une occasion nouvelle de te faire plaisir. Et moi, je te promets
de ne plus toucher à une carte, j'ai trop peu de veine. Mais il faut
m'aider à sortir de ce mauvais pas.
-- Oh! vous ne savez pas ce que me coûterait une telle démarche!
Demandez-lui vous-même, mon père!
Il eut un geste d'impatience irritée.
-- Comme tu es empressée à me rendre service et à m'épargner un ennui!
C'est charmant, en vérité!
-- Eh bien! je lui en parlerai! dit-elle avec un geste résigné.
Il lui prit les mains et les serra avec force.
-- A la bonne heure! Pourquoi te faire prier pour une chose si facile,
et si naturelle?
Valderez eut envie de lui répondre:
-- Vous ne la trouvez pas si facile et si naturelle, puisque vous
n'osez pas en parler vous-même à Elie.
Quand M. de Noclare se fut éloigné, Valderez enferma sa lettre dans
l'enveloppe, sonna pour la remettre à un domestique, puis elle gagna
la terrasse où, par ces belles matinées automnales, presque tièdes,
aimait à se tenir la duchesse de Versanges, entourée d'un cercle plus
ou moins nombreux, selon l'heure et les occupations de chacun.
En ce moment, elle n'avait près d'elle que M. d'Essil, Madeleine de
Vérans et son fiancé, et Mme de Ghiliac, encore en tenue d'amazone, car
elle venait de rentrer d'une promenade à cheval et s'était arrêtée au
passage sur la terrasse.
-- Je croyais trouver Elie ici, dit Valderez.
-- Elie? Il est dans la roseraie, répondit Mme de Ghiliac. En passant
tout à l'heure par l'allée haute du parc, nous l'avons aperçu avec la
princesse Ghelka, qui cueillait des roses.
Sous ses paupières un peu abaissées, elle jetait un coup d'oeil sur sa
belle-fille. Mais Valderez se trouvait tournée un peu de côté, et
l'expression de sa physionomie échappa à la marquise.
-- Les voilà, dit M. d'Essil.
Elie arrivait en effet, et près de lui marchait la princesse Ghelka,
dont les bras retenaient une gerbe de roses. En arrivant sur les degrés
de la terrasse, elle l'éleva au-dessus de sa tête.
-- Voyez donc! Elles sont magnifiques!
-- Vraiment, chère princesse, vous avez été l'objet d'une prodigalité
bien rare! s'écria en souriant Mme de Ghiliac.
Elie, qui atteignait en ce moment le dernier degré de la terrasse,
tourna les yeux vers elle en ripostant froidement:
-- En vérité, ma mère, ne savez-vous pas depuis longtemps que je n'ai
jamais refusé à une femme, quelle qu'elle soit, les fleurs qu'elle me
demandait?
-- Non, pas même aux pauvresses, ajouta gaiement le prince Sterkine. Te
souviens-tu, Elie, de cette vieille femme qui nous accosta, il y a deux
ans, come nous sortions d'une soirée au palais royal de Stockholm, et
me demanda l'orchidée que je portais à ma boutonnière, pour sa
petite-fille malade qui aimait tant les fleurs?
M. de Ghiliac inclina affirmativement la tête, tout en approchant un
siège de celui où venait de s'asseoir sa femme.
-- Je la lui donnai, et spontanément, tu lui remis aussi la tienne.
-- Eh oui! pauvre vieille! Mais j'ai maintenant un grand remords de n'y
avoir pas joint quelque chose de plus substantiel. Le geste n'était pas
mal, mais il y manquait quelque chose... N'est-il pas vrai, Valderez,
vous qui êtes si experte en charité?
Il s'asseyait près de la jeune femme, et la regardait en souriant, avec
une douceur émue qui ne pouvait manquer de frapper ceux qui étaient là.
Elle sourit aussi en répondant:
-- Il est certain que votre orchidée n'a pas dû soulager beaucoup,
matériellement, ces pauvres femmes. Mais qui sait si elle n'a pas aidé
au rétablissement de la jeune fille, par le plaisir que sa vue lui a
causé?
-- Je veux l'espérer. Mais maintenant, je ferais le geste complet.
-- Le demi-geste était déjà charmant, dit en riant Mme de Versanges.
Mais faut-il penser, Elie, que vous attachez une importance seulement
aux fleurs offertes spontanément?
-- Pour mon compte personnel, oui. Je suis ainsi fait, -- c'est
peut-être une très grave imperfection, -- que je considère le don
spontané comme le seul dont on puisse tirer une déduction quelconque.
Il souriait à demi, et une lueur d'ironie traversait son regard qui,
après avoir effleuré la physionomie mobile de la princesse Ghelka, se
portait sur celle de sa mère, légèrement crispée.
-- Je suis tout à fait de votre avis, dit M. d'Essil, dont la mine
aurait démontré à un observateur la satisfaction que lui causaient les
paroles d'Elie. Et ce que vous dites est vrai surtout en affection.
Une petite discussion s'ensuivit, là-dessus, entre la princesse Ghelka
et lui. M. de Ghiliac écoutait, silencieux, l'air distrait, en jouant
avec un bouton de rose à peine entr'ouvert, qu'il tenait à la main.
-- Où allez-vous? demanda-t-il à mi-voix en voyant Valderez se lever.
-- Il faut que j'aille dire un mot à miss Ebville, qui doit se trouver
dans le parc, avec les enfants.
-- Je vous accompagne.
Il se leva à son tour et, se penchant un peu, glissa la rose à la
ceinture de la jeune femme:
-- C'est une de celles que vous aimez, et je l'ai cueillie pour vous.
M. d'Essil et le prince Sterkine, qui paraissaient s'amuser infiniment,
échangèrent un regard malicieux. La blonde Roumaine baissait le nez sur
ses roses; Mme de Ghiliac, relevant d'un geste nerveux son amazone, se
dirigea vers l'entrée du château.
-- Eh bien! est-elle donnée spontanément, cette fleur-là, chuchota M.
d'Essil à l'oreille du jeune homme, en regardant un peu après le
marquis et sa femme qui s'en allaient vers le parc.
-- Oui... comme son coeur, répliqua le prince Michel avec un gai
sourire.
A peine Elie était-il un peu éloigné de la terrasse, qu'il demanda:
-- Qui donc a indiqué à la princesse Ghelka ma présence dans la
roseraie?
-- Je l'ignore, Elie.
-- Il faudra que je m'informe, car je ne souffrirai jamais que l'on se
permette de venir ainsi me poursuivre partout.
Sa voix vibrait d'irritation, et son front se creusait d'un grand pli
de contrariété.
Ils contournaient, à ce moment, une des pelouses. Au-delà, ils
aperçurent, s'en allant vers les serres, Roland de Noclare escorté de
Benaki. Le jeune garçon, que tous les plaisirs mondains d'Arnelles ne
tentaient guère, avait entrepris de continuer l'instruction religieuse
du négrillon. Et Benaki, ravi, le suivait maintenant comme son ombre.
-- Ce pauvre Roland m'a appris, hier, que vous n'aviez pu faire changer
les idées de votre père relativement à sa vocation? dit M. de Ghiliac.
-- Hélas! non! Je me suis heurtée à une décision arrêtée.
-- Cependant, cette vocation me paraît sérieuse. J'ai fait causer
Roland, je vois la façon dont il se comporte ici, dans ce milieu qui
griserait tout autre jeune homme de son âge. De la part de votre père,
cela devient un entêtement réel. Vous plairait-il que je lui en parle
moi-même, et que j'essaie à mon tour de le faire revenir sur sa
résolution?
Valderez eut une exclamation joyeuse.
-- Oh! vous feriez cela, Elie? A vous, il n'osera pas refuser. Mais je
ne songeais pas à vous le demander, parce que, d'après ce que vous
m'aviez dit un jour, je vous croyais un peu dans les mêmes idées que
lui.
-- Non, je suis d'avis qu'il faut toujours respecter une vocation
sérieuse et éprouvée. Je lui en parlerai dès demain... Mais dites-moi
donc ce qui vous tourmente? Car je vois fort bien à votre physionomie
que vous êtes soucieuse.
Elle rougit un peu. Ce n'était pas première fois que ce terrible
observateur lui révélait ainsi qu'elle était de sa part l'objet d'un
examen vigilant.
-- Il est vrai que je suis un peu inquiète et... bien tourmentée, comme
vous le dites, Elie. Mon père vient de m'apprendre tout à l'heure,
qu'il avait joué à Aix... et perdu.
-- Je le savais. Mais tout cela a été réglé.
-- Oui, grâce à votre générosité! dit-elle avec un regard de
reconnaissance. Mais, hélas! il a recommencé! Et, cette fois, c'est une
somme énorme...
-- Combien?
Elle dit en baissant la voix et en rougissant de confusion:
-- Quarante mille francs!
-- Eh bien! nous verrons encore à le sortir de là. Il ne faut pas vous
faire de tracas à ce sujet, surtout!
-- Si, car je suis bien inquiète de voir mon père revenir à ses
anciennes habitudes, à cette terrible passion qui a été la cause de sa
ruine... Et puis, il me coûte beaucoup de penser qu'après avoir tant
fait pour les miens, vous êtes obligé encore...
Il l'interrompit d'un geste vif.
-- Ne parlons pas de cela, je vous en prie! Ce que je fais est
absolument naturel, puisque votre famille est devenue la mienne. Mais
je comprends votre inquiétude relativement à votre père. Il faudra que
je lui parle sérieusement à ce sujet... Tenez, voyez donc là-bas notre
petit diablotin!
Il désignait, tout au bout de l'allée où ils s'étaient engagés,
Guillemette qui courait, poursuivie par ses cousins.
-- ...Quel entrain elle a maintenant! Et elle se fortifie étonnamment.
Quel est donc votre secret, Valderez?
-- Je l'ai soignée de mon mieux, voilà tout, et surtout je l'ai aimée,
pauvre mignonne!
-- Oui! surtout... Dans le coeur est l'étincelle toute-puissante qui
opère des miracles de rénovation morale, dans le coeur est la source
des grandes révolutions d'âme. C'est en aimant purement, fortement, que
l'homme devient vraiment digne de ce nom.
Il prononçait ces mots comme en se parlant à lui-même. Sa voix avait
des vibrations profondes, et il y passait un frémissement d'émotion
intense.
Valderez ne répliqua rien. Une douceur mystérieuse l'étreignait tout à
coup et faisait palpiter son coeur.
Guillemette, ayant aperçu son père et sa belle-mère, accourait vers
eux. Un cri perçant retentit tout à coup. L'enfant venait de tomber
étendue de tout son long.
M. de Ghiliac et Valderez s'élancèrent d'un côté, miss Ebville de
l'autre. Ce fut Elie qui releva la petite fille. Les genoux avaient été
fort endommagés par les graviers de l'allée. M. de Ghiliac la prit dans
ses bras et Valderez étancha le sang qui coulait. Puis ils revinrent
tous vers le château, Guillemette portée par son père qui lui parlait
avec douceur en essuyant ses larmes.
Comme ils arrivaient en vue de la terrasse, ils virent Mme de Brayles
qui s'apprêtait à en gravir les degrés. En les apercevant, elle revint
sur ses pas et s'avança vers eux.
M. de Ghiliac n'avait pu retenir un froncement de sourcils. Et ce fut
d'un ton très bref qu'il demanda:
-- Que vous arrivez-t-il, Roberte? Vous avez oublié quelque chose hier?
Le ton et la question dérogeaient quelque peu aux habitudes de
courtoisie du marquis. Roberte rougit, sa physionomie eut une
crispation légère. Mais elle répliqua avec un sourire:
-- Aucunement! Je viens déjeuner, comme m'y a invitée hier votre mère,
Elie.
-- Ah! j'ignorais! dit-il froidement en effleurant du bout des doigts
la main qui lui était tendue.
-- Qu'a donc cette pauvre petite? interrogea Roberte sans se démonter.
-- Elle vient de tomber et s'est abîmé les genoux! répondit Valderez
qui, inconsciemment, prenait, elle aussi, une attitude très froide.
-- Vraiment? Bah! ce ne sont que des écorchures! Et je m'étonne que
vous, Elie, la dorlotiez ainsi.
-- Etonnez-vous, Roberte, cela vous est permis... et vous n'en avez pas
encore fini avec moi, car on ne m'a pas surnommé pour rien "le sphinx",
riposta-t-il avec un sourire de sarcasme. Excusez-nous de vous quitter,
mais il faut que nous allions soigner ces pauvres petits genoux-là.
Tandis qu'ils se dirigeaient vers une ses entrées du château, M. de
Ghiliac dit à sa femme:
-- Je vais prier ma mère d'espacer ses invitations à Mme de Brayles. On
ne voit plus qu'elle ici, maintenant. Et je me doute que vous n'avez
guère de sympathie pour cette cervelle futile, pas plus que moi, du
reste.
-- Mais si votre mère aime à la voir souvent?
Un petit rire bref et moqueur s'échappa des lèvres d'Elie.
-- Voilà une affection qui aurait poussé bien spontanément! Ma mère, il
y a quelques mois, ne pouvait la souffrir. Elle a changé tout à coup...
et je sais bien pourquoi, acheva-t-il entre ses dents.