M. de Ghiliac eut un rire moqueur.

-- Eh bien! ce veuf inconsolable finit tout simplement par épouser

Françoise d'Etigny, qui avait pleuré avec lui en l'entourant, ainsi que

ses enfants, des soins les plus dévoués. Quelques mois plus tard, son

fils aîné mourait empoisonné. Seulement, la nouvelle duchesse avait

cette fois agi avec maladresse, elle fut trahie par une femme en qui

elle se confiait. Et tout aussitôt, on lui attribua, non sans raison,

la disparition étrange de sa cousine. Se voyant découverte, elle se

précipita dans le lac, de sorte qu'on ne put jamais savoir ce qu'il

était advenu de la duchesse Claude. Et le duc Elie, complètement fou

après toutes ces épreuves, se brisa la tête contre cette cheminée de

marbre. Vous voyez qu'Arnelles a de tragiques souvenirs. N'aurez-vous

pas peur du fantôme de la belle Claude, ou de celui de Françoise la

maudite qui flotte parfois sur le lac?

-- Oh! non! Nous avons aussi de ces légendes, et de plus terrifiantes

encore, aux hauts6sapins. Mais je n'ai jamais songé à en avoir peur.

-- Cela prouve que vous avez les nerfs bien équilibrés. Tant mieux pour

vous! dit-il d'un ton léger.

Ils revinrent au salon. Au milieu de la pièce se tenait une frêle

petite fille dont les boucles brunes entouraient un visage maladif

éclairé par des yeux bleus superbes, mais craintifs et mélancoliques.

-- Ah! vous voilà, Guillemette! dit M. de Ghiliac d'un ton bref.

Approchez-vous et saluez votre mère.

Mais Valderez s'avança vivement, elle prit entre ses bras la petite

fille dont elle baisa le front.

-- Ma petite Guillemette, je suis si contente de vous connaître!

Embrassez-moi, voulez-vous, ma chérie?

Les grands yeux de l'enfant, surpris et effarouchés, la considérèrent

un moment. Puis les petites lèvres pâlies se posèrent timidement sur sa

joue.

Et le coeur serré de la jeune femme se dilata un peu à la pensée de la

tâche si belle qui l'attendait près de cette enfant sans mère.

Elle la remit à terre, et, prenant sa main, revint vers le marquis,

demeuré debout près de la cheminée.

-- Elle est tout à fait gentille, votre petite Guillemette, et je vais

l'aimer extrêmement... Mais que dit-on à son père, ma mignonne?

Guillemette leva les yeux vers M. de Ghiliac, et Valderez remarqua dans

ce regard d'enfant une expression à la fois craintive et tendre qui la

frappa.

-- Bonjour, mon père, dit une petite voix timide.

Il effleura d'une main distraite les boucles de l'enfant, en répondant

froidement:

-- Bonjour, Guillemette. Faites attention d'être toujours bien sage

avec votre maman... Vous pouvez rejoindre votre institutrice,

maintenant.

Le maître d'hôtel entrait, apportant le thé. Valderez demanda

timidement:

-- Ne permettrez-vous pas à Guillemette de demeurer un peu?

-- M ais si vous le voulez! répondit-il d'un ton indifférent.

Tandis que Valderez ôtait ses gants, il lui dit, après avoir congédié

du geste le maître d'hôtel:

-- Puis-je vous demander de nous servir le thé?... si vous n'êtes pas

fatiguée, toutefois?

Elle répondit négativement. Fatiguée, elle ne l'était pas au physique;

mais moralement, sa lassitude était grande. L'atmosphère de cette

demeure lui semblait tellement lourde! Et combien elle eût voulu se

trouver loin de ce grand seigneur dont la courtoisie impeccable lui

semblait une pénible ironie!

Elle servit le thé, puis elle essaya de faire causer Guillemette. Mais

ce fut en vain; l'enfant semblait à peu près muette.

M. de Ghiliac, assis en face d'elle, laissait errer autour de lui son

regard distrait, qui s'arrêtait parfois sur la jeune femme et l'enfant.

Valderez ne pouvait s'empêcher de remarquer combien il était à sa place

dans ce décor d'une aristocratique splendeur, au milieu duquel,

pensait-elle, la très simple robe de voyage de la nouvelle marquise, et

sa gaucherie, devaient produire un effet singulier.

-- Laissez donc cette petite sotte, Valderez! dit-il tout à coup d'un

ton impatienté. Vous n'arriverez pas à lui tirer deux mots de suite

devant moi. Elle est vraiment d'une ridicule sauvagerie!

Sur ces mots, il se leva en posant sa tasse sur la table à thé.

-- Voulez-vous me permettre de vous montrer votre appartement? Car

j'aurai ensuite à m'occuper de ma correspondance, fort en retard.

Elle acquiesça aussitôt, et, prenant la main de Guillemette, le suivit

au premier étage. Si elle n'avait eu en tête de si pénibles soucis,

elle serait tombée en admiration devant l'escalier -- une des

principales merveilles de cette demeure, qui en contenait tant -- et

devant l'appartement qui lui était destiné, le plus remarquable du

château, tant à cause de la vue délicieuse qui se découvrait de ses

balcons, que de la délicate et artistique magnificence de sa décoration.

-- C'était l'appartement de la belle duchesse Claude, dit M. de

Ghiliac. Voyez, sur les meubles, au plafond, ces deux C enlacés. Ils

rappellent sa devise: "Candidior candidis," plus blanche que les plus

blanches choses, -- qui fut aussi celle de la douce reine Claude de

France, marraine de sa mère, dont le souvenir demeurait vénéré dans la

famille. Si vous désirez apporter quelque changement à ces pièces, vous

êtes entièrement libre, ainsi que de choisir, dans le château, tout

autre appartement qui vous agréerait mieux. Vous êtes chez vous ici, ne

l'oubliez pas.

Il était impossible d'être plus courtois -- et de voiler plus

élégamment un égoïsme absolu.

Lorsqu'il se fut éloigné, Valderez reprit ses tentatives près de

Guillemette, et, cette fois, la langue de l'enfant se délia un peu. M.

de Ghiliac devait avoir raison en prétendant que c'était sa présence

qui intimidait prodigieusement sa fille.

-- Pourquoi ne dites-vous rien à votre papa, ma chérie? lui demanda

Valderez.

Les lèvres de Guillemette tremblèrent.

-- Papa ne m'aime pas! murmura-t-elle d'un ton de désolation si

navrante que Valderez en fut bouleversée jusqu'au fond du coeur.

Elle prit la petite fille sur ses genoux et l'entoura de ses bras.

-- Qui vous fait croire cela, ma pauvre mignonne?

-- Oh! je le sais bien! Frida me le dit, d'abord...

-- Qui est Frida?

-- C'est ma gouvernante autrichienne. Et puis, je vois bien que les

autres papas ne sont pas comme lui. Mon oncle Karl embrasse souvent ses

petites filles, M. d'Oubignies promène Gaërane et Henriette en voiture,

et il ne fronce jamais les sourcils quand il les voit entrer, ou quand

il les rencontre dans le parc... Oh! je sais bien que papa ne m'aime

pas du tout! murmura-t-elle avec un gros soupir.

-- Et vous, chérie, l'aimez-vous?

L'enfant ne répondit pas, mais appuyant son front sur l'épaule de

Valderez, elle éclata en sanglots. Et, lorsqu'elle fut un peu calmée,

la jeune femme, à travers ses phrases décousues, comprit ce que

souffrait cette âme d'enfant, livrée à des mercenaires plus ou moins

dévouées, n'ayant à attendre, de la part de l'aïeule mondaine et

froide, qu'une affection très superficielle, de la part de son père,

une indifférence complète -- et cependant, ayant au coeur, pour ce père

presque inconnu, une tendresse ardente, comprimée et rendue craintive

par la glaciale et dédaigneuse insouciance de M. de Ghiliac.

"Pauvre petite fille, je t'aimerai, moi!" songea Valderez en serrant

l'enfant dans ses bras.

Entre Deux Ames · 第 32 / 48 题