M. de Noclare, un moment abasourdi, eut un mordant éclat de rire.

-- En vérité, Valderez, as-tu donc quelque chose de dérangé là? dit-il

en se frappant le front. On t'en donnera, un prétendant de cette

espèce! Une pareille demande ne se discute même pas On l'accepte comme

une de ces chances inouïes dont on n'aurait jamais osé avoir l'idée.

Ah! il ne te plaît pas, cet homme qui n'aurait qu'à choisir parmi les

plus nobles et les plus opulentes! Folle créature, combien de femmes,

portant les plus grands noms d'Europe, appartenant même à des familles

souveraines, exulteraient de bonheur si cette demande leur était

adressée! Tu ne l'as donc pas regardé, ou bien tu étais aveugle,

l'autre jour, pour venir nous dire cette insanité: "Il ne me plaît pas!"

Comme beaucoup de natures faibles, M. de Noclare était violent à

l'égard de ceux sur qui il exerçait une autorité. Valderez voyait

poindre l'orage. Néanmoins, elle continua courageusement:

-- J'ai voulu dire, mon père, que sa seule vue suffit à me persuader

que rien -- goûts, habitudes, éducation -- n'est commun entre nous. Il

est, avez-vous dit vous-même, extrêmement mondain; on le devine

aussitôt, rien qu'à sa tenue, raffiné en toutes choses, jusqu'à l'excès

peut-être... Et ce pli railleur des lèvres que vous avez sans doute

remarqué...

-- Allons, je vois que ma pieuse fille sait fort bien observer et juger

son prochain! interrompit M. de Noclare avec une irritation

sarcastique. Mais tout cela, ce sont des enfantillages! Parlons

sérieusement, Valderez.

-- Je suis absolument sérieuse, mon père. Le sujet est trop grave pour

qu'il en soit autrement. Je vous avoue, en toute franchise, que M. de

Ghiliac m'inspire une sorte d'effroi et que je ne crois pas possible,

en ce cas, de devenir sa femme.

Elle prononçait ces derniers mots d'une voix tremblante, car elle

savait d'avance quelle fureur elle allait déchaîner. Mais elle savait

aussi que, loyalement, elle devait les dire.

-- Valderez! gémit Mme de Noclare.

Un flot de sang était monté au visage de M. de Noclare. Il posa sur

l'épaule de sa fille une main si dure que Valderez chancela.

-- Ecoute, dit-il d'une voix sifflante, je vais te dire les

conséquences d'un refus de ce genre. J'avais engagé les quelques fonds

qui nous restaient dans des opérations financières paraissant annoncer

des chances sérieuses. Ces jours derniers, j'ai appris que cette

affaire périclitait. Si j'en retire le quart, je devrai m'estimer

satisfait. Alors, ce sera la misère, comprends-tu, Valderez? la misère

noire. Les Hauts-Sapins seront vendus pour un morceau de pain et nous

irons mendier sur les routes.

Valderez, écrasée par cette révélation, demeurait sans parole. Il

poursuivit:

-- Si tu épouses M. de Ghiliac, tout change, car naturellement,

celui-ci ne laissera pas dans le besoin les parents de sa femme, il

pourvoira à l'éducation des enfants...

-- Non, non, pas cela! je travaillerai, je ferai n'importe quoi... mais

ne me demandez pas cela! dit-elle d'une voix étranglée.

-- Je serais curieux de savoir comment tu parviendrais à nourrir tes

frères et soeurs, ainsi que ta mère et moi! riposta ironiquement M. de

Noclare. Ne nous débite pas de pareilles sottises, je te prie.

Valderez baissa la tête. C'était vrai, ce qu'elle pouvait n'était à peu

près rien et ne parviendrait pas à combler la centième partie du

gouffre ouvert par l'imprévoyance paternelle.

-- Ce mariage est donc pour nous une invraisemblable planche de salut.

Il nous donnera enfin la sécurité, il assurera brillamment ton avenir

en faisant de toi une des plus grandes dames de France.

-- Oh! moi! murmura Valderez d'un ton brisé.

Elle rencontra le regard de sa mère, suppliant et pathétique. Là non

plus, elle ne trouverait pas d'appui. Mme de Noclare était une âme

faible unie à un corps fatigué; jamais elle n'avait eu d'autre volonté

que celle de son mari, jamais elle n'avait su diriger ses enfants, et

c'était l'aînée, admirablement douée moralement, qui assumait les

responsabilités de l'éducation de ses frères et soeurs. Pour sa mère,

Valderez avait une affection inconsciemment protectrice, mêlée de

compassion et de respect, elle s'ingéniait à lui enlever les moindres

soucis. Aussi comprit-elle aussitôt la signification de ce regard.

-- Le voulez-vous donc aussi? murmura-t-elle, le coeur serré, en se

penchant vers Mme de Noclare.

-- Si je le veux! Mais ce sera le repos pour nous tous, mon enfant! Te

savoir si bien mariée!... Et nous à l'abri du besoin! Il n'y a pas à

hésiter, voyons, Valderez!

-- Si, je dois réfléchir, dit fermement la jeune fille en se redressant

et en se tournant vers son père. Une telle décision ne peut être prise

inconsidérément. D'ailleurs, ne faut-il pas avoir des informations

auprès de M. d'Essil? Nous ne savons rien de M. de Ghiliac... rien, pas

même s'il a quelques sentiments religieux, et si sa femme pourrait voir

ses convictions respectées.

Entre Deux Ames · 第 25 / 48 题