-- Es-tu neuve dans la vie, ma pauvre Valderez! La moitié des mariages
se font ainsi. D'ailleurs M. de Ghiliac est de ceux qui jugent les gens
d'un coup d'oeil... Et puis, petite naïve, ne sais-tu pas que tu es
assez belle pour produire le fameux coup de foudre? Cependant, ta
surprise est compréhensible, car, malgré tout, il était impossible de
rêver pareille chose! Un homme célèbre comme lui, et tellement
recherché, et follement riche! Avec cela, il est l'unique héritier de
son grand-oncle, le duc de Versanges, dont le titre lui fera également
retour...
Un geste de Valderez l'interrompit.
-- Ces considérations me paraissent bien secondaires, mon père. Je vois
autre chose dans le mariage...
-- Oui, oui, nous savons que tu fais la sérieuse, la désintéressée. Eh
bien! lis la lettre de M. de Ghiliac, tu verras les raisons dont il
appuie sa demande.
Valderez prit la feuille gris pâle, d'où s'exhalait ce parfum léger,
subtil, qui avait persisté l'autre jour dans le parloir, après la
visite de M. de Ghiliac. Elle parcourut rapidement la missive, dans
laquelle il sollicitait sa main en termes élégants et froids, déclarant
qu'il espérait trouver en Mlle de Noclare, fille et soeur si
parfaitement dévouée, l'épouse sérieuse cherchée par lui, et une mère
toute disposée à aimer la petite fille qu'il avait eue de son premier
mariage.
"Mademoiselle votre fille n'aurait pas à craindre de voir beaucoup
changer ses habitudes en devenant marquise de Ghiliac, ajoutait-il. Je
n'aurais aucunement l'intention de l'astreindre à la vie mondaine, si
déplorable à tous points de vue. Elle vivrait avec ma fille au château
d'Arnelles, où son existence serait très calme, -- presque autant
qu'aux Hauts-Sapins. Avant toute chose, je recherche une jeune personne
raisonnable et bonne, -- et telle m'a apparu Mlle de Noclare."
Ce qui, dans le ton de cette lettre, avait échappé au père et à la
mère, fous d'orgueil et de joie, se précisa nettement dans l'esprit de
la jeune fille: elle saisit, sous les phrases correctes de l'homme du
monde, la froideur absolue, -- probablement aussi profonde que l'était
sa propre indifférence à l'égard d'Elie de Ghiliac. En admettant que
celui-ci eût ressenti le coup de foudre, il n'avait su aucunement le
montrer, en dépit de son habileté littéraire.
De cette flatteuse demande en mariage, il se dégageait clairement ceci:
le marquis de Ghiliac cherchait une mère pour sa fille, il pensait la
trouver en cette jeune fille pauvre, accoutumée à une existence austère
et au soin des enfants. Par M. d'Essil, il avait eu les renseignements
nécessaires, et, ne songeant qu'à un mariage de raison, ne s'attardait
pas en phrases inutiles à l'égard de cette humble petite provinciale, à
laquelle il faisait l'honneur d'offrir son nom, un des plus glorieux de
l'armorial français.
Valderez comprit aussitôt tout cela, un peu confusément, car elle était
inexpérimentée, et elle n'avait jamais eu le loisir ni l'idée de
réfléchir sur la question du mariage, considéré par elle comme à peu
près inaccessible.
Elle tendit silencieusement à son père l'élégante missive dont le
parfum l'impressionnait désagréablement.
-- Eh bien! qu'en dis-tu? N'est-il pas sérieux? Il ne veut pas d'une
mondaine, tu vois... ce qui n'empêchera pas qu'une fois mariée, tu
l'amèneras à faire ce qui te plaira. Ce ne serait pas la peine d'avoir
une position comme celle-là pour n'en pas profiter!
-- Vraiment, vous me connaissez bien peu, mon père! La perspective de
cette vie calme et de ce devoir à remplir près d'une enfant sans mère
m'attirerait au contraire, si... si ce n'était "lui".
-- Comment, si ce n'était pas lui? s'exclama M. de Noclare, tandis que
sa femme se redressait un peu pour regarder Valderez d'un air stupéfait.
-- Oui, car il ne me plaît pas, et je ne crois pas pouvoir ressentir de
sympathie à son égard.
-- Il ne te plaît pas! bégaya Mme de Noclare. Lui qu'on appelle le plus
beau gentilhomme de France!