-- Très bien... Cette jeune fille a une bonne santé?
-- Excellente. Il n'y a pas de maladie héréditaire dans la famille, je
puis vous l'assurer.
-- C'est un point sur lequel je n'aurais pu passer. Décidément, je
trouverai peut-être là mon affaire.
Le silence tomba de nouveau entre eux. M. de Ghiliac jouait
négligemment avec son gant. Du coin de l'oeil, son parent le regardait,
l'air perplexe et curieux.
-- Alors, pas d'idéal, Elie? dit tout à coup M. d'Essil en se penchant
vers lui.
Les paupières qu'Elie tenait un peu abaissées se soulevèrent, les yeux
foncés étincelèrent, et M. d'Essil, stupéfait une fois de plus, y vit
passer une flamme qui parut éclairer soudainement tout le beau visage
devenu très grave.
-- J'en ai tout au moins un: la patrie! dit M. de Ghiliac d'un ton
calme et vibrant.
Décidément le pauvre M. d'Essil tombait aujourd'hui d'étonnement en
étonnement. C'était du reste la coutume de l'insaisissable énigme
qu'était Elie de Ghiliac d'interloquer les gens par les sautes étranges
-- apparentes ou réelles -- de ses idées.
-- Ah! Très bien! Très bien! fit le comte, cherchant à reprendre ses
esprits. C'est un très noble idéal, cela, un des plus nobles... Et vous
en avez peut-être d'autres?
-- Peut-être! Qui sait! Tout arrive!
Subitement, le sceptique reparaissait, le regard redevenait ironique et
impénétrable.
L'automobile s'arrêtait à ce moment devant la demeure de M. d'Essil.
Celui-ci prit congé de son jeune parent, et, d'un pas encore alerte,
gagna le troisième étage, où se trouvait son appartement.
En entrant chez lui, il vit, par une porte entr'ouverte, passer un rais
de lumière. Il s'avança et pénétra dans la chambre de sa femme. Mme
d'Essil était couchée et lisait. A l'entrée de son mari, elle tourna
vers lui son visage froid et distingué, dont un sourire vint adoucir
l'expression.
-- Vous ne dormez pas encore, Gilberte? dit M. d'Essil en s'approchant.
-- Impossible de trouver le sommeil, mon ami. Vous avez passé une bonne
soirée?
-- Excellente. Elie était particulièrement en verve, ce soir, vous
imaginez ce qu'a été sa conversation. Quel être extraordinaire! Tout à
l'heure, en venant jusqu'ici, -- car il m'a ramené fort aimablement
dans sa voiture, -- il m'a complètement abasourdi.
-- Racontez-moi cela, si vous n'êtes pas trop pressé de gagner votre
lit.
-- Mais pas du tout! assura M. d'Essil en s'installant dans un
confortable fauteuil au pied du lit. Ah! vous ne devineriez jamais ce
que je viens vous apprendre! Peut-être votre filleule, Valderez de
Noclare, est-celle sur le point de faire un mariage inouï, merveilleux!
Mme d'Essil le regarda d'un air profondément étonné.
-- Pourquoi me parlez-vous ainsi, à brûle-pourpoint, de Valderez, quand
il est question d'Elie de Ghiliac?
Le comte se frotta les mains en riant malicieusement.
-- Vous ne comprenez pas? C'est bien simple, pourtant! Elie cherche une
seconde femme, et je lui ai indiqué Valderez.
Mme d'Essil laissa échapper un geste de stupéfaction.
-- Vous êtes fou, Jacques! Que signifie cette plaisanterie?
-- Une plaisanterie? Aucunement! A preuve que j'ai mission de lui
envoyer demain la photographie de votre filleule.
Et M. d'Essil, là-dessus, raconta à sa femme sa conversation avec Elie.
Quand il eut fini, elle secoua la tête.
-- Ce serait, en effet, un sort magnifique pour cette enfant... Mais
serait-elle heureuse dans une union de ce genre? Elie est une nature si
étrange, si inquiétante!
-- Aucune critique sérieuse n'a jamais pu être faite sur sa vie privée,
il faut le reconnaître, Gilberte.
-- C'est incontestable, et nous devons le dire bien vite à son honneur.
Mais son premier mariage n'en a pas moins été fort malheureux.
-- Fernande était une si pauvre tête, une poupée vaine et frivole! Ses
exaltations sentimentales, sa jalousie, sa prétention de s'immiscer
dans les travaux de son mari devaient nécessairement exaspérer un homme
tel que lui, qui est l'indépendance et -- il faut bien l'avouer --
l'égoïsme personnifiés.
-- L'égoïsme, oui, vous dites bien. Et sa conduite envers sa fille,
dont il ne s'occupe pas et qu'il connaît à peine? Et son scepticisme,
ses habitues ultra-mondaines, son sybaritisme? Et, surtout, ce qu'on ne
connaît pas de lui, ce qu'il cache derrière le charme ensorcelant de
son regard, de son sourire, de sa voix?... Puis, dites-moi, Jacques,
croyez-vous qu'il soit bien agréable pour une femme de voir son mari
objet des continuelles adulations d'une cour féminine enthousiaste?...
Surtout quand elle-même n'aurait près de lui que le rôle effacé destiné
par Elie à sa seconde femme?
-- Evidemment... évidemment. Je ne dis pas que tout serait parfait dans
ce mariage; mais pensez-vous, Gilberte, que cette pauvre petite soit
heureuse chez elle, surtout avec cette constante préoccupation de la
pauvreté? Son union avec Elie ramènerait l'aisance parmi les siens. Et
elle vivrait tranquille dans cet admirable château d'Arnelles, avec une
tâche d'affection et de charité près d'une enfant sans mère; elle
porterait un des plus beaux noms de France, jouirait du luxe raffiné
dont sait si bien s'entourer Elie...
Mme d'Essil l'interrompit d'un hochement de tête.
-- Si elle est restée telle qu'autrefois, ce n'est pas une nature à
trouver des compensations dans des avantages de ce genre. La
perspective de servir de mère à Guillemette serait probablement plus
tentante pour elle, si maternelle et si dévouée près de ses frères et
soeurs.
-- Enfin, que pensez-vous, Gilberte?...
La comtesse réfléchit un instant, en passant ses longs doigts fins sur
son front.
-- C'est excessivement embarrassant! Je vous l'avoue, mon ami, Elie me
parait un peu effrayant comme mari.