-- Attendez!... peut-être... Vous serait-il indifférent d'épouser une
jeune fille pauvre, mais ce qui s'appelle complètement pauvre, à tel
point que vous auriez à votre charge sa famille -- père, mère, et six
frères et soeurs plus jeunes?
-- La question d'argent n'existe pas pour moi. Mais toute cette famille
serait bien encombrante.
-- Pas trop, probablement, car Mme de Noclare, toujours malade, ne
quitte jamais le Jura, où ils vivent tous dans leur castel des
Hauts-Sapins, à mi-montagne, là-bas, aux environs de Pontarlier.
Valderez, la fille aînée, est la filleule de ma femme...
-- Valderez?... C'est Mme d'Essil qui lui a donné ce nom?
-- Oui, c'est un des prénoms de Gilberte, une Comtoise, comme vous le
savez. Il ne vous plaît pas?
-- Mais si. Continuez, je vous prie.
-- Cette enfant s'est vue obligée, toute jeune, de remplacer sa mère
malade, de la soigner, de s'occuper de ses frères et soeurs, de
conduire la maison avec des ressources qui se faisaient de plus en plus
minimes, car le père, une cervelle vide, a perdu sa fortune, assez
gentille à l'époque de son mariage, dans le jeu et les plaisirs.
Maintenant, il mène aux Hauts-Sapins une existence nécessiteuse, sans
avoir l'énergie de chercher une position qui puisse enrayer sa course
vers la misère noire. Il est aigri, acariâtre, et je soupçonne la
pauvre Valderez de n'être rien moins qu'heureuse chez elle, entre ce
père toujours murmurant et cette mère affaiblie de corps et de volonté,
avec le souci constant du lendemain et les mille soins de ménage qui
retombent sur elle. J'imagine, mon cher, qu'on vous considérerait là
comme un sauveur.
-- Comment est cette jeune fille?
-- Voilà trois ans que nous ne l'avons vue. C'était à cette époque une
grande fillette de quinze ans, ni bien ni mal, les traits non formés,
un peu gauche et mal faite encore, mais très distinguée cependant. Des
cheveux superbes, de délicieuses petites dents et des yeux extrêmement
beaux. Avec cela, très sérieuse, dévouée d'une manière admirable à tous
les siens, très pieuse, très timide, ignorant tout du monde, mais
intelligente et suffisamment instruite.
-- Eh! mais, voilà mon affaire! J'avais comme l'intuition que je
découvrirais quelque chose chez vous. La famille est de bonne noblesse?
-- Vieille noblesse comtoise, pure de mésalliances.
M. de Ghiliac demeura un instant silencieux, les yeux songeurs, en
pétrissant entre ses doigts la fleur méconnaissable.
-- D'après ce que vous me dites, elle n'aurait que dix-huit ans,
reprit-il. C'est un peu jeune.
-- Elle serait plus malléable.
-- C'est vrai. Et si elle est sérieuse, après tout!... Habituée à vivre
à la campagne, dans une quasi pauvreté, Arnelles devra lui paraître un
Eden.
-- Evidemment. Et je ne me la figure pas du tout romanesque. Il est
vrai qu'avec les jeunes filles, on ne sait jamais... Mon cher Elie,
puis-je vous demander d'avoir égard à une de mes petites faiblesses en
cessant de massacrer cette pauvre fleur?
-- Pardon, mon cousin, j'avais oublié...
Abaissant la vitre, il lança au dehors les pétales écrasés. Puis il se
tourna vers M. d'Essil.
-- Voilà ce qui s'appelle aimer les fleurs! Quant à moi, ces produits
de serre, ces créations compliquées me laissent insensible. Après avoir
quelque temps réjoui mes yeux de leur beauté, je les détruis sans
pitié. La vraie fleur, pour moi, celle que je n'ai jamais touchée que
pour en admirer la simplicité harmonieuse, c'est l'humble fleur des
champs et des bois.
M. d'Essil écarquilla des yeux stupéfaits, ce qui eut pour effet
d'exciter de nouveau la gaieté un peu railleuse de M. de Ghiliac.
-- Juste ciel! mon pauvre cousin, je crois que je vous révèle ce soir
des horizons insoupçonnés! Elie de Ghiliac devenu lyrique et
sentimental! Vous n'en revenez pas... et moi non plus, du reste.
Voyons, soyons sérieux. Nous parlions, non pas d'une fleur, mais de
Mlle de Noclare -- ce qui est tout un peut-être?
-- Une fleur des champs, Elie.
La bouche railleuse eut un demi-sourire.
-- En ce cas, soyez tranquille, nous la traiterons comme telle. Mais me
serait-il possible de voir sa photographie?
-- Ma femme en a une, datant malheureusement de trois ans. Je vous
l'enverrai demain.
-- Avec l'adresse exacte, je vous prie. Du moment où je suis décidé à
me remarier, je veux en finir le plus tôt possible avec cet ennui.
Donc, si la physionomie me plaît à peu près, d'après la photographie,
je pars pour le Jura afin de voir cette jeune personne. Mais il me
faudrait un prétexte, pour me présenter à M. de Noclare de votre part.
-- Je vous remettrai un mot pour lui en donnant comme motif à votre
voyage le désir de consulter de vieilles chroniques qu'il possède et
dont je vous ai parlé.
-- En vue d'un prochain ouvrage. C'est cela. J'espère qu'il aura au
moins l'idée de me montrer sa fille?
-- Pour plus de sûreté, ma femme pourra vous donner une commission, un
petit objet quelconque, que vous serez chargé de remettre à Mlle de
Noclare.