Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa lettre au frère du
pape.--Ses tergiversations et ses détours.
L’ambassadeur du grand-duc à Rome, Niccolini, en recevant la lettre
dictée par Galilée, dont nous avons cité le texte plus haut, chercha
d’abord à ramener les esprits en faveur du savant et à fléchir le
Saint-Office.
Il ne montra pas, rendons-lui cette justice, la tiédeur trop
circonspecte dont avait fait jadis preuve son prédécesseur Guicciardini,
qui, en 1616, s’efforçait de décider le duc Cosme à retirer sa
protection à Galilée, sous prétexte que le souverain Pontife voyait d’un
œil mécontent les savants et la science. Niccolini aimait le philosophe;
les résistances qu’il rencontra le découragèrent et il abandonna la
partie. Si bien que le 23 septembre 1632, pendant la séance de la
Congrégation du Saint-Office, le Pape donna l’ordre de faire citer
Galilée à Rome par le grand inquisiteur de Florence.
Cet ordre fut intimé à Galilée le 1er octobre.
Celui-ci se hâta d’écrire au frère du Pape la lettre suivante, d’un
intérêt navrant, vrai Mémoire à consulter, qu’il faut lire pour bien
connaître le caractère et les souffrances du malheureux.
«11 octobre 1642.
«Que mon Dialogue publié récemment trouverait des adversaires, c’est ce
dont mes amis ne doutaient pas et ce que Votre Excellence prévoyait sans
doute. On pouvait le pressentir, d’après l’accueil fait à mes autres
publications; c’est en général le sort réservé aux opinions qui, d’une
façon ou d’une autre, s’écartent des doctrines reçues. Mais voici à quoi
je ne m’attendais pas, c’est que la haine d’un ou deux ennemis
particuliers, furieux de voir le lustre de leurs travaux terni par les
miens, pût se déchaîner contre moi et mes écrits, et réussir à faire
impression sur des supérieurs que je vénère;--au point de leur laisser
croire que mes œuvres sont indignes du jour et qu’on doit les étouffer.
Le coup qui me frappe, en prohibant l’impression et la vente de tout
exemplaire de mon dialogue, est pour mon cœur une cruelle atteinte. Ce
qui me soulage beaucoup, c’est l’extrême pureté de ma conscience et la
persuasion où je suis que je n’aurai aucune peine à justifier clairement
mes intentions. Je désirais, j’espérais que l’on me fournirait les
moyens de développer toute ma pensée; et je ne doutais pas de convaincre
mes supérieurs de toute mon humilité, de tout mon respect, de toute ma
soumission, de _l’abandon absolu que je fais entre leurs mains de toutes
mes idées; enfin de l’empressement_ avec lequel, au moindre signe, je me
rendrais non-seulement à Rome, mais au bout du monde pour leur obéir.
Aussi ne dois-je pas vous cacher que l’injonction reçue par moi
récemment d’avoir à me présenter dans un bref délai devant le tribunal
du saint Office a été pour moi une source de profonde affliction. Il
m’est impossible, en effet, de penser sans amertume que les fruits de
mes études et de mes labeurs de tant d’années, études qui donnaient à
mon nom dans le monde scientifique tout entier un éclat non médiocre,
vont se transformer en crime, ternir ma bonne renommée, donner gain de
cause à mes adversaires, condamner mes amis, et imposer silence
non-seulement aux éloges qu’on peut m’accorder, mais à ma défense même.
«En effet, diront mes amis, n’a-t-il pas fini par s’attirer une
accusation devant l’Inquisition? Et de telles mesures peuvent-elles être
prises contre un homme qui ne se serait pas rendu coupable de forfaits?
Tout cela me désole au point de me faire maudire le temps que j’ai
consacré à de si longs travaux, espérant sortir des banalités de la
science. Oui, je suis fâché d’avoir fait part au monde d’une partie de
leurs résultats; j’éprouve même le désir de supprimer, de détruire à
jamais et de livrer aux flammes ce qui m’en est resté dans les mains.
Ainsi je satisferais l’ardente haine de mes cruels ennemis, ceux qui
voient mes travaux et mes idées de si mauvais œil.
«Voilà, Éminence, la douleur qui me poursuit sans relâche; elle augmente
encore le fardeau de mes soixante-dix ans; elle aggrave les nombreuses
douleurs physiques qui m’accablent; elle me cause une insomnie
permanente. Au moment d’entreprendre un voyage long et rendu plus
pénible et plus dangereux par diverses causes, je suis presque certain
de ne pas atteindre vivant le but qui m’est fixé. Ce désir de la
conservation personnelle qui est commun à tous les hommes me porte donc
à oser implorer l’intercession de Votre Éminence. J’y suis encouragé par
cette bonté inexprimable qui vous distingue et dont souvent, ainsi que
tout le monde, j’ai fait l’expérience. Je vous supplie donc de
m’accorder la grâce de représenter au sage Père quelle est ma situation
présente et combien elle mérite la pitié; non que je veuille me
soustraire à l’obligation de rendre compte de mes intentions et de mes
actes; tout au contraire je le désire ardemment, persuadé que je ne puis
qu’y gagner; mais simplement pour qu’en me témoignant la confiance que
je mérite on me rende l’obéissance plus facile. La sagesse des
vénérables seigneurs cardinaux trouvera aisément moyen de parvenir à ses
fins, en n’employant que la douceur. Je possède encore tous les écrits
que j’ai rédigés sur ce sujet ici et à Rome, et, je le répète, ils
suffisent pour prouver à tout le monde que je n’ai pris part à cette
controverse que par zèle pour la sainte Église, pour donner à ceux qui
la servent, ou du moins à quelques-uns d’entre eux, une occasion de
profiter de mes longs travaux et de pénétrer _dans des mystères, qui
éloignés de leurs études habituelles n’entrent pas dans le cercle
ordinaire de leur activité_. Je suis convaincu qu’il me sera facile de
leur prouver que j’ai trouvé dans les livres des Pères de l’Église, des
points de vue et des idées favorables à mes opinions.
«Ici deux lignes de conduite s’offrent à moi. D’un côté je suis prêt à
rédiger par écrit, avec le détail le plus circonstancié, le plus exact
et le plus consciencieux, toute la suite et l’enchaînement, soit des
faits relatifs au système renouvelé de Nicolas Copernic, soit de tout ce
que j’ai écrit, dit, ou fait à cet égard depuis le commencement du
débat. D’un autre, je suis certain de faire éclater la droiture et la
sincérité de mes sentiments, ainsi que mon attachement pur et passionné
pour la sainte Église et son auguste chef. Toute personne libre de
passion et de préjugé conviendra que je me suis montré pieux et bon
catholique; à tel point que nul des saints personnages canonisés
n’aurait pu mieux faire à ma place. Enfin je dois ajouter que j’ai été
confirmé dans mon projet par les paroles brèves, mais divines,
merveilleuses, véritable écho du Saint Esprit, que prononça devant moi,
sans que je m’y attendisse, un homme distingué par sa science et
vénérable par la sainteté de sa vie. Cette simple phrase résumait, en
moins de dix mots combinés avec la plus spirituelle finesse, tout ce qui
se trouve épars dans les livres des saints Pères. Je tairai, quant à
présent, cette belle phrase et le nom de son auteur, parce qu’il me
semble prudent et convenable de ne compromettre aucune autre personne
dans une affaire qui m’intéresse seul.
«Si je suis assez heureux pour obtenir la faveur que je réclame, oh!
quelle espérance, ou plutôt quelle certitude est la mienne, de voir mon
innocence reconnue et proclamée par ces sages Pères! Avec quel
étonnement ne découvriront-ils pas les cruels artifices de ceux qui, mus
non par la crainte de Dieu, mais par une haine aveugle et ardente
dirigée non pas contre telle ou telle de mes opinions, mais contre ma
seule personne, m’ont jeté la première pierre! Je ne puis supposer que
l’on me refuse une faveur si naturelle, si simple, et qui me paraît si
juste; d’autant mieux que, même en me l’accordant, on peut encore
revenir plus tard aux moyens violents employés déjà. Comment me
refuserait-on cette grâce de présenter ma défense par écrit? Veut-on
m’accabler d’une fatigue insoutenable, qui, pour mille raisons déjà
mentionnées, est sans proportion avec ma faiblesse? Le maître ne sera
pas si cruel, puisque j’assure qu’après avoir entendu ma défense il
prendra pitié de ma situation. Les tortures que m’ont fait subir
jusqu’ici des accusations fausses en elles-mêmes, et, je le crains bien,
volontairement fausses, lui sembleront un châtiment excessif
relativement à la faute commise, si toutefois il y a faute. Dans le cas
où ma défense écrite ne suffirait pas complètement et ne satisferait pas
mes juges sur tous les griefs de l’accusation, il sera facile de
m’indiquer point par point les difficultés qui se présenteraient et
auxquelles je ne manquerai pas de répondre selon ce que Dieu pourra
m’inspirer.
«Mais, Éminence, quand on mettra mes ennemis en demeure de rédiger par
écrit les imputations que peut-être ils ont glissées _ad aures_ ou
insinuées contre moi, je crains qu’ils ne soient fort embarrassés et que
la bonne volonté ne leur manque.
«S’oppose-t-on définitivement et absolument à recevoir ma justification
par écrit? Exige-t-on que je la présente de vive voix? Il y a ici (à
Florence) l’inquisiteur (monsignor Giorgio Bolognetti), l’archevêque
(Pietro Niccolini), et d’autres savants fonctionnaires ecclésiastiques
devant lesquels je suis tout prêt à comparaître au premier appel. Il me
semble que de tels juges sont aptes à décider de causes plus graves que
la mienne. Il n’est pas vraisemblable non plus que, dans un livre soumis
aux regards vigilants et sagaces de ceux qui l’ont examiné avec plein
pouvoir et complète liberté d’en retrancher, d’y ajouter ou d’y corriger
tout ce qu’il leur plairait, il soit resté des erreurs assez importantes
pour que la correction ou le châtiment à leur faire subir dépasse le
pouvoir des autorités locales.
«Telles sont, Éminence, les observations que je fais pour sauver ma vie
et pour satisfaire en même temps la cour ecclésiastique. Je prie donc
Votre Éminence de vouloir bien les présenter, et de m’excuser si par
ignorance j’ai commis quelque erreur. Un dernier mot. Si ce suprême et
sacré tribunal estime que mes années, mes nombreuses infirmités
physiques, l’affliction et le chagrin qui m’obsèdent; enfin les dangers
et les souffrances d’un voyage que les présentes circonstances rendent
long et fatigant pour moi, ne sont pas des raisons suffisantes et des
excuses valables pour que l’on m’exempte de cette dure nécessité ou du
moins pour que l’on m’accorde un sursis;--je me mettrai en route; car
j’estime l’obéissance plus que la vie.
«Et ici, Éminence, m’inclinant en toute humilité, je baise le bas de
votre robe et je vous souhaite une félicité complète.»
Pauvre vieillard! Pauvre grand homme! Il n’obtint que le mépris de ceux
qu’il implorait. Cette soumission excessive, cette prostration absolue,
ce triste abaissement ne firent que prouver sa faiblesse et donner beau
jeu à ses rivaux. Qu’il y a loin de là au type de sublime rébellion
adopté par la tradition, chanté par la poésie, cent fois reproduit par
la peinture!
«Je suis plongé, écrit-il vers la même époque au ministre du grand-duc,
dans une consternation extrême. Le Père Inquisiteur vient de m’adresser
l’avis, au nom de la Congrégation du saint Office, d’avoir à me
présenter devant ce tribunal dans le courant du présent mois pour
recevoir ses ordres suprêmes. Je comprends combien cette affaire est
grave, et je dois en donner connaissance à notre maître. Sachant aussi
combien j’ai besoin d’être conseillé et dirigé quant aux démarches que
j’ai à faire, j’ai résolu de me rendre à Sienne, dès que je le pourrai,
pour soumettre à Son Altesse les intentions et les idées qui se pressent
dans mon cerveau. Je compte démontrer victorieusement que _je suis en
toute sincérité le fils le plus obéissant et le plus zélé de la sainte
Église_, et repousser de même les calomnies insignes, les attaques et
les mensonges de ces gens qui me persécutent sous des prétextes odieux,
et qui pourraient, malgré mon innocence, me faire perdre la bonne
opinion de _mes maîtres_; je vous en informe, très-honoré Seigneur, et
pour ne pas arriver à l’improviste, j’en donne connaissance par vous à
Son Altesse. Je partirai, sauf contre-ordre, dimanche prochain
seulement; je vous laisse ainsi le temps de m’avertir si quelque
obstacle s’oppose à mon projet. Sur ce je vous baise affectueusement la
main et me recommande à votre faveur et à votre protection.»
Les angoisses de Galilée éclatent dans ces deux lettres si soumises, si
humbles, si pusillanimes. Un profond découragement commence à s’emparer
de lui. Il est vieux et malade. Ses souffrances s’aggravent d’une
ophthalmie qui, au printemps de la même année, lui avait interdit tout
travail, comme le prouve le fragment d’une de ses lettres à Benedetto
Castelli: «Après avoir souffert de mes yeux pendant deux mois, je
commence à lire un peu.»
Sa force morale l’abandonne. Son corps et son âme faiblissent à la fois.
Jusque-là il avait espéré que son affaire, grâce à la protection du
grand-duc, n’aurait pas de conséquences fâcheuses. Il voit avec effroi
qu’il s’est trompé et se laisse aller à toutes les défaillances.
L’instinct de la conservation parle plus haut que l’amour de la science.
Il a peur des fatigues du voyage, il a peur de la peste qui, pour la
seconde fois depuis peu de temps, décimait la Toscane. Volterra,
Lucques, Pistoie et Florence étaient en ce moment ravagées par le fléau.
Galilée frémit à la pensée de traverser ces villes dépeuplées.
Il écrit à Cesare Marsili, de Bologne, mathématicien et astronome
distingué avec lequel il entretenait une correspondance active:
«Depuis bientôt deux mois, le Père Inquisiteur a fait défense à mon
libraire et à moi de distribuer jusqu’à nouvel ordre des exemplaires de
mon dialogue, cela sur l’injonction du vénérable padre-maestro du
Sacré-Palais de Rome. Cette mesure est venue confirmer ce que j’avais
entendu dire peu de temps auparavant d’une violente persécution qui se
préparait contre mon livre et ma personne. Cette persécution est devenue
si acharnée, elle est dirigée avec tant de fureur, qu’enfin, il y a
quinze jours, la Congrégation du saint Office m’a fait aviser que
j’aurais à me présenter devant elle dans le courant de ce mois. Cette
citation me cause beaucoup d’inquiétudes; non pas que je n’aie l’espoir
de me justifier et de mettre en lumière mon innocence et mon zèle pour
le bien de la sainte Église; mais mon âge avancé joint à mes infirmités,
les soucis que me cause ce long voyage, rendu plus pénible encore par la
crainte de la contagion, tout me fait appréhender de ne pas arriver en
vie. J’ai employé mille moyens pour obtenir que l’on m’accorde de me
justifier par écrit ou que mon affaire soit jugée ici, où il y a des
serviteurs de la sainte Église: j’attends encore une décision. C’est ce
dont j’ai voulu vous instruire, vous qui, je le sais, êtes mon
protecteur dévoué et qui vous intéressez à mon malheur.»
* * * * *
Le voilà réduit au dernier degré de l’humiliation. Il dispute à ses
ennemis, non plus sa gloire, mais les quelques années de vie qui lui
restent. La voix de la nature a fait taire en lui toute généreuse
protestation. En vérité on pardonne moins encore aux persécuteurs
l’avilissement de cet aimable caractère que leur cruauté même.
Galilée cependant n’est qu’au début de ses misères.