L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain.--Rôles de
Firenzuola et de Ciampoli.
Tout le procès de Galilée était raconté en 1633 par un contemporain, son
proche parent et son ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait
alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames, à deviner les
manœuvres, à débrouiller les fils des intrigues sociales. Il portait
dans ce travail une pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre
en parcourant sa curieuse lettre exhumée par M. de Reumont:
«Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue) les vieux ennemis de
Galilée, plus furieux que jamais de sa gloire, se soulevèrent et
provoquèrent contre lui la persécution du tribunal de l’Inquisition,
toujours ouvert à la calomnie et qui frappe d’excommunication quiconque
tente de se justifier. Une haine de moine avait tout fait. Le P.
Firenzuola, commissaire de l’Inquisition, était en guerre avec le _padre
maestro del sacro Palazzo_.»
Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a donné l’autorisation
d’imprimer le livre.
«Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à cause des fortifications
du château Saint-Ange exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu,
entra en fureur contre son ancien secrétaire et ami monsignor Ciampoli,
ami et protecteur de Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée
contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir. Galilée se rendit
à Rome, contrairement aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient
d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie et n’allât pas
se livrer en proie à l’ignorance et à l’orgueil farouche d’un moine.
Pendant deux mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur de
Florence, sans que l’on communiquât avec lui autrement que pour lui
enjoindre de ne pas sortir et de recevoir peu de visites. Enfin on lui
ordonna de se mettre à la disposition de l’Inquisition; on le retint
pendant quelques jours dans une prison assez peu sévère; et l’on se
contenta de l’examiner quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma
avoir obtenu le permis du _padre maestro_; après quoi on le renvoya
habiter la maison de l’ambassadeur avec la même défense de sortir et de
voir du monde. La guerre alors se tourna contre le _padre maestro_, à
qui l’on demanda compte de ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa
Sainteté l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit en colère;
le _padre_ répondit que Ciampoli, secrétaire du pape, lui avait
communiqué cet ordre d’après le commandement de Sa Sainteté. Le pape
répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi à de telles assertions. Ce
fut pour s’exonérer que le _padre_ exhiba un billet de Ciampoli
portant:--«_que lui, secrétaire du pape, en présence et sous les yeux de
Sa Sainteté, ordonnait de sa part que le permis d’imprimer fût délivré_.
«Quand on eut reconnu que le _padre maestro_ ne donnait aucune prise sur
lui, on ne voulut pas s’être avancé si loin pour rien, et l’on força
Galilée à comparaître devant la Congrégation du Saint-Office, afin d’y
abjurer formellement l’opinion de Copernic; abjuration inutile et sans
but, puisqu’il ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement
exposée dans le cours d’une discussion pour et contre. Galilée, se
trouvant contraint de faire ce qu’il n’avait jamais cru possible,
d’autant mieux que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola, il
n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta à genoux devant les
cardinaux du Saint-Office, et, se déclarant pur de toute intention
coupable, dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable, deux
points exceptés: d’abord il demandait de ne pas confesser qu’il n’était
pas bon catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en dépit du
monde entier; en second lieu, qu’ils n’exigeassent point de lui la
déclaration ou la confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude ou
manœuvre, spécialement quant à la publication de son livre, qu’il avait
soumis à l’approbation des supérieurs et fait imprimer conformément à
ces approbations.
«Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le livre digne du feu, il
serait le premier à le brûler devant tout le monde; et qu’il payerait
les frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait les causes de
la poursuite dirigée contre lui.
«Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le P. Firenzuola avait
rédigée, et obtint plus tard l’autorisation de retourner à Florence, où
il s’est rendu il y a quelques jours; tout satisfait, à ce qu’il dit, de
ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient d’aller à Rome.»
Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les conditions de la
comédie. On conspirait contre l’homme de génie, comme Buonamici l’a
très-bien compris; l’âme damnée de la conspiration était Firenzuola.
Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être le meilleur architecte
militaire de son temps; il avait construit pour Lascaris, grand maître
de l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite; Urbain VIII, qui
songeait au temporel et ne méprisait pas la guerre, venait de lui faire
réparer le château Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape d’autres
merveilles; notre architecte, devenu le bras droit du maître, profita de
sa position pour satisfaire ses haines.
Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable de ne pas
l’estimer plus grand que Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea.
Lucas Holstenius écrit à Peyresc:
«Une haine monacale a fait éclater la grande tempête contre Galilée. Je
parle d’un certain moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer
comme le plus grand des mathématiciens vivants. Il a eu soin de se faire
nommer _commissaire de l’inquisition_, afin de poursuivre Galilée.»
Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite; dans l’ordre des
scapins religieux, habiles et solennels, je l’estime infiniment. Voyez
comme il procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible tribunal,
il peut à son aise exécuter ses vengeances. Il a le droit de foudroyer
non-seulement ce coquin, ce critique, ce Galilée; mais de renverser
l’appui de Galilée auprès du pape, son élève Ciampoli, secrétaire de Sa
Sainteté; enfin de punir son second ennemi, le maître du sacré Palais.
Trois adversaires à la fois tombent sous le feu de sa batterie; Galilée,
comme hérétique, ayant composé et fait imprimer frauduleusement un livre
infâme contre la sainte Écriture; Ciampoli, comme ayant abusé de la
confiance du pape et trompé sa religion; le maître du sacré Palais,
comme indigne de sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé
son approbation à un livre damnable.
Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée, mais obscure, que
raconte trop brièvement Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce,
hardi et adroit comme il convient, attaque le permis d’imprimer, dont il
fait remonter la responsabilité du maestro qui la rejette à Ciampoli qui
la repousse, et de ce dernier jusqu’au pape lui-même, qui entre en
fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer ce maître homme, le dominicain
fortificateur.
Cependant le philosophe subtil et courtois observait paisiblement les
astres à Florence, il s’attendait aux félicitations du pape, à une
seconde édition prochaine de son livre; à beaucoup de gloire et à
l’adhésion secrète du sacré Collége; d’avance il se voyait honoré par
l’Europe, bien en cour, ami de tout le monde, maître et guide d’un parti
théologique (fort raisonnable par parenthèse), celui de Tholuck et de
Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold en Angleterre;--le parti embrassé
par les théologiens français qui depuis le dix-septième siècle ne
prétendent plus chercher dans la Bible la géométrie ou le calendrier.
L’apparition d’un commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre
pour Galilée.
La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli le récit de
Firenzuola. Persuadé que Galilée avait voulu le persifler lui-même, sous
les traits de Simplicio, Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur
de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté et lui faisait observer
qu’on la trompait, que le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun
sarcasme, Urbain répondit sèchement et avec humeur: «_Je le crois! Je le
crois!_»
Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit fut délaissé de tous.
On ne bougea plus en sa faveur à Florence ou à Venise. L’astronome resta
sur la plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource, comme le
bateau du pêcheur que la marée abandonne.
Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans leurs manœuvres cruelles.