XIX

L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain.--Rôles de

Firenzuola et de Ciampoli.

Tout le procès de Galilée était raconté en 1633 par un contemporain, son

proche parent et son ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait

alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames, à deviner les

manœuvres, à débrouiller les fils des intrigues sociales. Il portait

dans ce travail une pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre

en parcourant sa curieuse lettre exhumée par M. de Reumont:

«Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue) les vieux ennemis de

Galilée, plus furieux que jamais de sa gloire, se soulevèrent et

provoquèrent contre lui la persécution du tribunal de l’Inquisition,

toujours ouvert à la calomnie et qui frappe d’excommunication quiconque

tente de se justifier. Une haine de moine avait tout fait. Le P.

Firenzuola, commissaire de l’Inquisition, était en guerre avec le _padre

maestro del sacro Palazzo_.»

Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a donné l’autorisation

d’imprimer le livre.

«Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à cause des fortifications

du château Saint-Ange exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu,

entra en fureur contre son ancien secrétaire et ami monsignor Ciampoli,

ami et protecteur de Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée

contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir. Galilée se rendit

à Rome, contrairement aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient

d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie et n’allât pas

se livrer en proie à l’ignorance et à l’orgueil farouche d’un moine.

Pendant deux mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur de

Florence, sans que l’on communiquât avec lui autrement que pour lui

enjoindre de ne pas sortir et de recevoir peu de visites. Enfin on lui

ordonna de se mettre à la disposition de l’Inquisition; on le retint

pendant quelques jours dans une prison assez peu sévère; et l’on se

contenta de l’examiner quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma

avoir obtenu le permis du _padre maestro_; après quoi on le renvoya

habiter la maison de l’ambassadeur avec la même défense de sortir et de

voir du monde. La guerre alors se tourna contre le _padre maestro_, à

qui l’on demanda compte de ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa

Sainteté l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit en colère;

le _padre_ répondit que Ciampoli, secrétaire du pape, lui avait

communiqué cet ordre d’après le commandement de Sa Sainteté. Le pape

répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi à de telles assertions. Ce

fut pour s’exonérer que le _padre_ exhiba un billet de Ciampoli

portant:--«_que lui, secrétaire du pape, en présence et sous les yeux de

Sa Sainteté, ordonnait de sa part que le permis d’imprimer fût délivré_.

«Quand on eut reconnu que le _padre maestro_ ne donnait aucune prise sur

lui, on ne voulut pas s’être avancé si loin pour rien, et l’on força

Galilée à comparaître devant la Congrégation du Saint-Office, afin d’y

abjurer formellement l’opinion de Copernic; abjuration inutile et sans

but, puisqu’il ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement

exposée dans le cours d’une discussion pour et contre. Galilée, se

trouvant contraint de faire ce qu’il n’avait jamais cru possible,

d’autant mieux que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola, il

n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta à genoux devant les

cardinaux du Saint-Office, et, se déclarant pur de toute intention

coupable, dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable, deux

points exceptés: d’abord il demandait de ne pas confesser qu’il n’était

pas bon catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en dépit du

monde entier; en second lieu, qu’ils n’exigeassent point de lui la

déclaration ou la confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude ou

manœuvre, spécialement quant à la publication de son livre, qu’il avait

soumis à l’approbation des supérieurs et fait imprimer conformément à

ces approbations.

«Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le livre digne du feu, il

serait le premier à le brûler devant tout le monde; et qu’il payerait

les frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait les causes de

la poursuite dirigée contre lui.

«Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le P. Firenzuola avait

rédigée, et obtint plus tard l’autorisation de retourner à Florence, où

il s’est rendu il y a quelques jours; tout satisfait, à ce qu’il dit, de

ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient d’aller à Rome.»

Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les conditions de la

comédie. On conspirait contre l’homme de génie, comme Buonamici l’a

très-bien compris; l’âme damnée de la conspiration était Firenzuola.

Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être le meilleur architecte

militaire de son temps; il avait construit pour Lascaris, grand maître

de l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite; Urbain VIII, qui

songeait au temporel et ne méprisait pas la guerre, venait de lui faire

réparer le château Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape d’autres

merveilles; notre architecte, devenu le bras droit du maître, profita de

sa position pour satisfaire ses haines.

Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable de ne pas

l’estimer plus grand que Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea.

Lucas Holstenius écrit à Peyresc:

«Une haine monacale a fait éclater la grande tempête contre Galilée. Je

parle d’un certain moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer

comme le plus grand des mathématiciens vivants. Il a eu soin de se faire

nommer _commissaire de l’inquisition_, afin de poursuivre Galilée.»

Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite; dans l’ordre des

scapins religieux, habiles et solennels, je l’estime infiniment. Voyez

comme il procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible tribunal,

il peut à son aise exécuter ses vengeances. Il a le droit de foudroyer

non-seulement ce coquin, ce critique, ce Galilée; mais de renverser

l’appui de Galilée auprès du pape, son élève Ciampoli, secrétaire de Sa

Sainteté; enfin de punir son second ennemi, le maître du sacré Palais.

Trois adversaires à la fois tombent sous le feu de sa batterie; Galilée,

comme hérétique, ayant composé et fait imprimer frauduleusement un livre

infâme contre la sainte Écriture; Ciampoli, comme ayant abusé de la

confiance du pape et trompé sa religion; le maître du sacré Palais,

comme indigne de sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé

son approbation à un livre damnable.

Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée, mais obscure, que

raconte trop brièvement Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce,

hardi et adroit comme il convient, attaque le permis d’imprimer, dont il

fait remonter la responsabilité du maestro qui la rejette à Ciampoli qui

la repousse, et de ce dernier jusqu’au pape lui-même, qui entre en

fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer ce maître homme, le dominicain

fortificateur.

Cependant le philosophe subtil et courtois observait paisiblement les

astres à Florence, il s’attendait aux félicitations du pape, à une

seconde édition prochaine de son livre; à beaucoup de gloire et à

l’adhésion secrète du sacré Collége; d’avance il se voyait honoré par

l’Europe, bien en cour, ami de tout le monde, maître et guide d’un parti

théologique (fort raisonnable par parenthèse), celui de Tholuck et de

Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold en Angleterre;--le parti embrassé

par les théologiens français qui depuis le dix-septième siècle ne

prétendent plus chercher dans la Bible la géométrie ou le calendrier.

L’apparition d’un commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre

pour Galilée.

La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli le récit de

Firenzuola. Persuadé que Galilée avait voulu le persifler lui-même, sous

les traits de Simplicio, Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur

de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté et lui faisait observer

qu’on la trompait, que le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun

sarcasme, Urbain répondit sèchement et avec humeur: «_Je le crois! Je le

crois!_»

Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit fut délaissé de tous.

On ne bougea plus en sa faveur à Florence ou à Venise. L’astronome resta

sur la plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource, comme le

bateau du pêcheur que la marée abandonne.

Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans leurs manœuvres cruelles.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 30 / 51 题