Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture.--Fausse lettre de
Galilée à Reineri.--Tiraboschi.
Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions romanesques qui
ont eu cours sur son martyre et sur sa résistance.
Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès de Galilée et de ses
persécutions, telles que le vulgaire les accepte, a pour base un
document faux, une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre
Tiraboschi.
Jouer pièce! vous comprenez. Le monde où vous êtes, l’Italie mal
gouvernée des dix-septième et dix-huitième siècles, est le pays où l’on
fraude, où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique des
textes; Galilée lui-même essayera de ruser contre les cardinaux et
trouvera plus forts que lui. L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de
puissance extérieure, de liberté d’action, de liberté politique et du
sens moral dans les classes supérieures, cultivaient la fraude élégante
comme une fleur civilisée, et la fraude littéraire entre mille autres.
Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de leur couvent,
ensevelissent et déterrent des plaques de cuivre (_láminas_) chargées de
titres faux; les autres inventent et font sortir de vieux coffres des
documents inconnus et des manuscrits prétendus authentiques.
Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre Tiraboschi ayant écrit et
publié les premiers volumes d’une excellente _Histoire littéraire_, il
sembla ingénieux et utile de détruire son crédit; et il plut au duc
Caetani et à son bibliothécaire de lui tendre un piége. Ces personnes
inventèrent la fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre
adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur et son ami;
lettre où il était censé raconter à ce vieil ami sa propre histoire.
La fraude de cette invention saute aux yeux dès l’abord.
Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et n’avait nul besoin
qu’on lui en rappelât les circonstances dans une lettre, écrite
d’ailleurs d’un style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger à la
lucidité et à la modestie habituelles de Galilée; lettre qui se termine
par une bévue grossière et un anachronisme impossible. Le faux Galilée
parle de sa campagne de Bello-Sguardo qu’il ne possédait plus. «Il
vient, dit-il, de la revoir», lui qui n’y a pas remis le pied depuis son
départ pour Florence. Tous les érudits ont reconnu pour fausse cette
lettre ridicule sur laquelle ont été brodées les biographies antérieures
à l’article de M. Biot.
Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux d’avoir à citer une pièce
inédite de cette importance n’aperçut pas le piége; il inséra _in
extenso_ dans son _Histoire littéraire_ la lettre apocryphe.
On se frotta les mains: le tour était joué.
Quand les hommes n’ont rien à faire de grand ils se livrent aux petites
ruses et s’y livrent passionnément; heureux quand leurs puérilités ne
deviennent pas monstrueuses! Ces sociétés étouffées pullulent
d’infamies, tantôt criminelles, comme celle de la cabale qui frappa
Galilée, tantôt frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une
lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un érudit.
La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la cite encore dans son
livre si remarquable: _Histoire des Sciences mathématiques en Italie_.
La citation est dans le texte; les doutes sont relégués dans les notes.
C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première fois, nous montre
Galilée brisé par la torture. Dans cette lettre il maudit ses juges, en
appelle aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme Jean-Jacques
Rousseau, éclate en colères de misanthrope, et joue un personnage
d’incrédule diamétralement opposé à son caractère.
C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après Tiraboschi et plusieurs
autres, mais rejetée par Nelli, Reumont et tous les critiques exacts,
qui a enluminé d’un dernier reflet la fausse image de Galilée. Le mythe
s’est substitué à la vérité. On n’a vu désormais qu’un certain vieillard
hérétique, traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé dans un
caveau, sans pain et sans feu, conduit devant des juges cruels en robes
rouges, qui l’interrogent, l’insultent et le chargent de fers. Les
bourreaux le placent sur le chevalet, le malheureux se révolte; on le
contraint d’abjurer ses prétendues erreurs; il cède à la force et au
supplice, et se relève en protestant que _la terre roule_, lancée dans
l’espace.
Voilà le mélodrame. Voici l’histoire.