IX

État de l’Église et des esprits.--Florence, Rome.--Destruction de la

moralité individuelle.--Une église italienne en 1620.--Les vieillards

persécutés.

L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute d’abandonner Venise

pour revenir à Florence. Au commencement de l’année 1616, alors que ses

doctrines soulevaient de violentes oppositions, il prit soudain le parti

de braver celles-ci et d’aller à Rome. Il espérait que sa présence

amènerait une solution favorable à la science; il devait bientôt être

détrompé.

Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions lui étaient

devenues hostiles; les jaloux avaient continué leur travail souterrain.

Peu à peu se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu et

encouragé. Les dispositions personnelles du pape contribuaient en outre

à ce changement. Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône

pontifical, n’avait aucun point de ressemblance avec Paul III: ombrageux

et routinier, il craignait l’innovation, l’étude et les recherches

scientifiques.

Ajoutez à cela que le moment était critique pour l’Église, et que

plusieurs tentatives d’affranchissement religieux avaient réveillé avec

plus de vivacité que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait

sur une défensive menaçante.

Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis longtemps. A

l’exception de Venise, qui avait conservé une partie de son ancien

prestige, c’en était fait de ces fières républiques du moyen âge, si

intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. Rome avait perdu son

influence politique depuis la mort de Paul III (1549). Les ordres

religieux, et notamment celui des Jésuites, partageaient avec

l’Inquisition une suprématie qui étouffait toute tentative

d’affranchissement spirituel. Quant à l’indépendance nationale, elle ne

tirait aucun profit des guerres suscitées çà et là par les rivalités de

petits princes turbulents.

En Toscane même, où la famille des Médicis avait brillé d’un si vif

éclat avec Côme l’Ancien et ses descendants, une branche cadette

héritait de la gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités.

François, fils de Côme Ier, céda le premier à la pression étrangère. En

vain son frère Ferdinand voulut secouer le joug. La Toscane, placée

entre l’ambition espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement

reléguée au second rang.

Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé l’énergie de la

nation; mais l’affaiblissement de sa santé, le rendant incapable

d’accomplir une si laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses

des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine d’Autriche. A la

mort de Côme ce fut bien pis encore; la direction des affaires fut

subordonnée à de mesquines intrigues de palais, jusqu’au jour où--trop

tard--Ferdinand II s’efforça, sous Urbain III, de combattre les

empiétements des Barberini.

C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation de

l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien avant l’an 1300, comptait cinq

Universités; que les races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie,

mais qui se les était assimilées; qui, dès le sixième siècle, avait fait

revivre la politique romaine par la prépondérance de ses papes et dompté

l’élément féodal par l’organisation de ses républiques; cette admirable

patrie des arts avait subi les conséquences d’un seul fait, conséquences

terribles! Ce fait unique est le mépris des minorités.

L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé les minorités.

Mais le monde avait grandi; partout où les minorités sont écrasées, où

la tolérance n’est pas consacrée, où la force est reine, le sentiment du

juste s’oblitère;--et c’en est fait de toute grandeur nationale.

L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le faible avec l’infâme,

consacrait ainsi la religion du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les

Italiens le _captivus_ (captif) et le _cattivo_ (caitif), devinrent le

méchant, le condamné, parce qu’ils furent _captifs_ et _vaincus_. Plus

de religion intime, plus de loi morale.

Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, ils vous montreront

les arts, les mœurs, la religion détruits par dix siècles de mauvais

gouvernement, de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté

perdue, de force adorée et d’individualité détruite. On voit, chez un

certain Balthasar Boniface de Reggio, que personne ne lit, bien que son

_Historia Ludicra_ fourmille de traits curieux, ce qu’était une église

italienne à cette époque, «pleine de mendiants, d’intrigues amoureuses,

de gens qui jouent aux cartes; église retentissant de blasphèmes, de

coups de pistolet mêlés au son des cloches et de frôlements d’épée qui

se croisent.» _Ululantium uberrimæ concertationes... tormentorum

pyricorum explosiones_, etc., etc.

La morale était extérieure et la formule régnait en souveraine; on

n’avait plus de pitié pour le faible[14], plus d’égard pour le droit,

plus de charité pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, tous

les vieillards célèbres ou grands par le génie ou la vertu mouraient

dans l’exil ou le désespoir; telles furent les tristes automnes de

Machiavel, du Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella! C’était la

loi. On ne vieillissait glorieux que pour souffrir, maudire et être

maudit.

[14] Voyez notre ouvrage sur les _Mœurs italiennes au commencement du

dix-septième siècle_. (VIRGINIE DE LEYVA, etc.)

Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur s’assied sur ses

gerbes, où le doux repos et le sourire des cœurs amis seraient

nécessaires, tout se retire, tout se ferme, tout se glace; les vieux

rivaux renaissent, les jeunes aspirants s’arment de haine. Chacune des

générations successives finit ainsi découronnée, haïe, déshonorée et

désolée. C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des calmes

vieillesses de Bentham, de Gœthe et de Franklin, vous avez la pauvreté

flétrie de Milton aveugle; la solitude amère de Galilée; et les

brûlantes larmes qui tombaient sur la barbe blanchie de Michel-Ange.

L’envie furieuse a fini par vaincre le génie.

Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent toujours, même

chez les races généreuses comme est la nôtre, ce douloureux phénomène.

Ceux qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage ont pu voir

dans leur jeunesse les grands vieillards de 1789 courbés sous le

désenchantement de leurs espérances; en 1815, ceux qui pieds nus et sans

pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. Je me tais sur le

reste.

Revenons à Galilée et ne pressons point des analogies douloureuses qui

pourraient paraître forcées et qui m’ont particulièrement attaché à

cette longue étude sur l’Italie de 1640.

X

Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est fait.--Ses

espérances présomptueuses.

Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue où l’on vivait

pour jouir, eût voulu échapper à cette fatalité de la persécution. Quoi

qu’il en coûte de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire

de son héroïsme, il se montra aussi étourdi dans la provocation

qu’impuissant à la défense.

C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome braver ses ennemis.

Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle et malgré elle

fermenter l’esprit d’indépendance et de libre recherche; dans le nord de

l’Italie des essais de réformes venaient de se produire: Venise

s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale; fra Paolo Sarpi, l’un

des plus ardents à la lutte, soutenait hardiment les principes

anti-catholiques; Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas

Campanella venaient de secouer le joug de la tradition et de dénoncer

hautement les abus de l’Église; Marc Antonio de Dominis, archevêque de

Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble s’introduisait

dans les consciences qui s’essayaient à la révolte et se sentaient

emportées vers la liberté.

Galilée, venant dans un pareil moment à Rome (en 1616) ne pouvait y

rencontrer qu’hostilité et mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi,

un innovateur? Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte? et donner aux

Écritures une interprétation contraire à celle que les siècles avaient

consacrée?

N’était-on pas autorisé à lui dire: _Quiconque n’est pas avec nous est

contre nous_?

Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et contre elle; de bonne

foi, avec cette naïveté étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il

se sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter de sa sincérité;

il respectait les dogmes et ne croyait pas qu’on pût suspecter sa

vénération; il voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler à

cette gloire en ralliant à elle les découvertes de la science, en lui

conciliant la raison et la vérité.

Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se souvenait même pas

que son livre sur les _taches solaires_ avait, à la fin de l’année

précédente, occasionné de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux

exigences de la politique, rien aux intrigues de la jalousie.

Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les finesses; il se

croyait fort, et son crédit s’affaiblissait de jour en jour. Il se fiait

à de vaines lettres de recommandation que lui avait données le grand-duc

pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la cour d’une haute

influence; il se fiait à son éloquence, à la justesse de ses calculs, à

l’autorité de son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui les

incrédules, persuader le pape, entraîner les membres du sacré collége;

il espérait _venir_, _voir_ et _vaincre_.

D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du monde, la finesse, la

flatterie;--suprêmes ressources?

Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis, il avait donné leur nom

aux satellites de Jupiter, et le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne

réussirait-il pas encore? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un de ses

ouvrages? Il lui dédia, en effet, son _Traité du flux et du reflux_,

dans lequel, entraîné par son idée dominante au point de se tromper

scientifiquement, il attribuait ce phénomène au mouvement de la terre.

Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes. En vain le

cardinal Orsini recommanda chaudement l’affaire au pape; plus Galilée

mettait d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait de

craintes. L’inquisition était lasse de ces menées, de ces audaces; elle

ne permettait plus qu’on mît en doute son infaillibilité; elle ne

voulait pas être éclairée;--elle, dépositaire unique de toutes les

lumières.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 18 / 51 题