III

L’Italie entre 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès et exagération de

la science sociale.

Mais on le verra s’abandonner lui-même lorsque tout le monde

l’abandonnait. La philosophie du temps était épicurienne. Il fallait

jouir. Il fallait vivre. On était lâche, et Galilée ne l’était pas

moins.

Ce monde italien, entre 1600 et 1650, n’avait plus d’aspiration vers

l’héroïsme ou la vérité, vers la justice ou la liberté, mais vers le

repos et le plaisir. Toute société humaine se tient, se compose de

parties bien liées, forme un ensemble homogène et harmonique. Les

cardinaux qui servaient la vengeance des ennemis de Galilée, hommes du

monde aimables et hommes politiques distingués, n’en étaient pas moins

les contemporains trop subtils, les concitoyens trop ingénieux de

Guicciardini;--les derniers élèves de Machiavel.

Pendant que le Saint-Office, exécuteur docile des hautes œuvres de

l’envie et des rancunes d’Urbain VIII, condamnait le vieillard; au

moment où celui-ci, à genoux et courbé, subissait la honte de sa

sentence avec une docilité plus honteuse encore, et une abnégation que

chez tout autre homme on qualifierait d’abjection; le couvent de

Monza[11] cachait des assassinats et des débauches de toute espèce; les

religieuses espagnoles-italiennes imitaient Lucrèce Borgia, et leurs

habiles amants, gens du monde accomplis, jetaient les cadavres dans les

torrents.

[11] _V._ notre ouvrage intitulé: _Virginie de Leyva ou intérieur d’un

couvent de femmes en Italie, au commencement du XVIIe siècle_.

C’était là qu’en étaient venus dans un admirable pays, riche de tous les

trésors des arts, ce grand art de vivre prêché par Machiavel et cette

sublime habileté dont _Castiglione_ avait rédigé le Code; science des

accommodements et des bassesses; casuistisme universel; concessions et

ménagements, servilités et transactions;--partout le mensonge et les

manœuvres.

En face du savant que deux jésuites et un dominicain ont juré de perdre,

vingt conducteurs de trames sociales vont jouer leur jeu. Il y a

d’honnêtes gens dans cette époque, mais froids et timides; il y a des

criminels, ceux-là savent agir. Le grand-duc de Toscane et les élèves de

Galilée ne seraient pas fâchés de lui être utiles; indolents, ils ont

assez à faire pour échapper aux piéges d’autrui; ils ne veulent pas se

compromettre. Ces gens d’esprit, heureux d’échapper à l’embûche, de

parer la botte secrète et de vivre tranquilles, rient tout bas des

parties perdues; tant pis pour qui ne réussit pas. Éviter l’_échec et

mat_, c’est toute la morale.

Les rivaux, les mauvais sont plus vifs, plus ardents, plus rusés, plus

ambitieux, plus fougueux, plus actifs, plus fins, plus redoutables. Ils

font marcher leurs pièces selon la tactique et les principes développés

par Machiavel, et gagnent la partie. On va les voir à l’œuvre dans le

récit qui va suivre et que nous faisons précéder à dessein de cette

introduction qui en résume le sens moral et historique.

Dans ce récit nous voulons surtout peindre et flétrir un tel état

social, où il n’y a que stratégie, habileté, manœuvre, indifférence pour

le bien; ces époques effacées où personne n’est coupable, personne

vertueux; où il n’y a plus de caractères, plus de nuances tranchées,

mais des intérêts. On veut sans vouloir. On défend sans défendre. On est

contre Galilée sans l’oser dire. On est pour Galilée sans prendre son

parti. Le jeu social ne se compose plus que de demi-teintes, de cartes

biseautées et de dés pipés; les plus honnêtes en usent comme on se sert

d’une monnaie de billon qui n’a ni poids ni valeur, mais qui a cours.

Les protecteurs sont timides, les amis indifférents, les calomniateurs

se voilent et triomphent; rien de ce que l’on montre n’est vrai, rien de

ce que l’on veut atteindre n’est à découvert. Que faire d’un monde livré

à de telles mœurs?

Les institutions mauvaises et le besoin de jouir ont détruit alors tout

sens moral. Il n’y a plus ni droit ni liberté.

Oui, j’entends flétrir ces sociétés de vieille corruption, arrangées

pour la lourde polémique des intérêts, pour la force contre le droit,

pour les artifices contre l’honneur, pour les intrigues contre la vertu,

pour le mal contre le bien, pour l’envie contre le talent, pour le

mensonge contre la candeur, pour la manœuvre contre la simplicité, pour

la bassesse contre l’élévation de l’âme.

Galilée lui-même était corrompu par son temps; quand il cédait à une

faiblesse et s’engageait dans un mensonge inutile, il croyait obéir à

une science supérieure, nécessaire, particulière; celle du monde;--la

science que Chesterfield prêche à son fils dans les deux tomes ignobles

et élégants que vous savez; celle dont _Castiglione_, dès le seizième

siècle, avait tracé le Code.

Galileo Galilei: sa vie, son procès et ses contemporains · 第 8 / 51 题