I
But de ce livre.--La société italienne des derniers temps.--L’envie
triomphante.
Les documents nouveaux dus aux recherches de quelques récents
investigateurs ont éclairé sur divers points la biographie de Galilée.
Cependant ils n’établissent aucun paradoxe et ne démentent pas la
tradition.
Un enseignement en résulte: enseignement moral. C’est que l’art de
vivre, la sociabilité, les arts, la littérature et le bel-esprit, la
science même, ne suffisent à aucun peuple.
Galilée, l’honneur de son temps, vivait dans une société mal constituée.
Il avait pour ennemis les envieux et deux ou trois moines; ces ennemis
firent marcher contre leur victime les sots, les méchants, la crédulité
et le pouvoir.
La foule imbécile garda le silence, et le grand homme fut ruiné.
Pour ruiner un malheureux, spécialement un talent supérieur, pour abîmer
un imprudent, il n’est pas besoin d’une armée. Deux ou trois acharnés
suffisent à l’œuvre.
Calomnie, complot, envie, intrigue, lâcheté, abandon des amis, reniement
des proches au moment du péril; un ou deux dévoués, quelques traîtres,
beaucoup d’effrayés et une foule de faibles assurent la victoire absolue
du mal sur le bien, de la fraude sur l’innocence, de la fourbe sur la
vérité, de la manœuvre sur l’ingénuité: de la sottise sur le génie.
Ce drame n’est donc que le drame commun de la malice humaine. Une
société bien faite la réprime; une société mal faite l’encourage.
Dans le procès de Galilée le mouvement de la terre n’était point en jeu,
mais seulement le mouvement de l’envie.
Le soleil, la lune, les étoiles, Josué, l’Église: vains prétextes. Le
pape Urbain VIII pensait exactement comme Galilée sur les révolutions du
globe; ou plutôt ce que Galilée se contentait d’indiquer sans l’affirmer
semblait à Urbain VIII on ne peut plus indifférent. Ce qui ne lui était
pas indifférent, c’étaient sa propre vanité et sa propre puissance. Il
voulait châtier un manque de respect. Il voulait le maintien des bonnes
et saines doctrines sociales, selon lui du moins. Il faisait avec joie
la leçon à ce philosophe, à ce géomètre, à ce bel esprit; il lui
apprenait à demeurer dans ses limites, et par un coup habilement frappé,
répandant une salutaire terreur, il servait l’autorité, l’établissait
immobile et paisible et prévenait les dangers futurs.
En de telles sociétés cachez votre talent, voilez vos opinions;
respectez les sots; ménagez les gens qui approchent de la puissance; ne
blessez pas l’orgueil; ne levez point la tête; refrénez toute envie de
discussion, d’analyse, ou de vérité cherchée. Ne respirez pas.
--«Pourquoi ne pas vous tenir tranquille? disait à Galilée un de ses
plus dévoués amis... Le cardinal Barberini (ainsi s’exprime le poëte et
l’astronome Ciampoli dans une lettre adressée à Galilée son maître) me
disait hier au soir, quand je l’ai visité, que les affaires du Ciel ne
sont ici pour rien;--qu’il ne s’agit pas de prendre parti pour Ptolémée
ou pour Copernic, mais avant tout de bien rester dans les limites où la
physique et l’astronomie doivent se renfermer. Voilà le point vrai, le
centre réel de l’affaire. Vous savez quelle estime il a pour vos
talents. Mais vous parlez trop haut et trop tôt!»
Galilée aurait donc pu déplacer le soleil et faire rouler la terre dans
le sens de Copernic ou de Ptolémée; même, à l’exemple de Pulci et de
l’Arioste, on l’aurait laissé se moquer de la Vierge et des saints. On
lui défendait seulement de toucher aux vanités, de piquer un
amour-propre, de blesser une petite âme, de déranger un manteau de
pourpre sur un cœur de valet; dans ce cas pas de salut pour lui.
La religion ne s’est pas mêlée à ces sordides manœuvres, à ces férocités
de reptiles sous figures d’hommes.
Ce n’est pas la religion, c’est l’envie qui a fait son œuvre ordinaire;
elle a traité Galilée comme Socrate, Papin, Descartes, Vanini.
Parmi les grands persécutés, les uns déployèrent du caractère et de la
force; d’autres se réfugièrent dans la ruse et l’adresse: Gassendi et
Locke, habiles et doux, se ménagèrent des abris et des égides; Leibnitz
et Dante, plus vigoureux et plus subtils, se bâtirent des forteresses et
des arsenaux; Voltaire, dans son exil volontaire de Ferney, offrit un
modèle merveilleux de cette conduite.
Quelques-uns se montrèrent faibles et s’abaissèrent sans rien gagner.
Galilée fut de ce nombre.