vînt m'interrompre au milieu du récit que je vais commencer.
Il s'agit de celui d'une farce qu'on vient de faire aux Parisiens, et
dont l'action se passe à Lahore.
Le peuple encombre une place de cette grande ville indienne, et hurle,
et crie, et glapit, et court, et s'agite, puis il sort. Puis il rentre
et recommence à courir, à s'agiter, à hurler, à crier, à glapir et à
sortir. On casse des vitres (y a-t-il beaucoup de vitres aux maisons de
Lahore???); on dévalise une charrette d'oranges; on jette ces fruits
excellents à la tête du grand-vizir.
Alors survient le Grand-Mogol, qui, à tout ce qu'on lui dit du côté
droit (personne ne lui parlant en face), répond d'une voix d'ogre
affamé: «Très bien!» et: «Assez» à tout ce qu'on lui dit du côté gauche.
Sa Hautesse est courroucée des désordres commis par la populace dans les
rues de sa capitale, et, pour punir les mutins, décide que le gouverneur
de Lahore sera désormais un chien nommé Barkouf, dogue que Sa Hautesse
honore de son affection et de sa confiance. Ce chien, digne d'ailleurs
d'un si haut rang, et grave et sérieux comme un dogue de Venise,
appartenait naguère à Maïma, jeune marchande d'oranges, qui possédait en
outre un amoureux. Or, en un triste jour, le dogue et l'amoureux
disparurent à la fois, sans que l'un emportât l'autre. Le chien fut volé
et offert par le voleur au Grand-Mogol, qui fit de lui son ami intime;
l'amoureux s'engagea dans les gardes de Sa Hautesse et inspira une
passion à la fille du grand-vizir, laide vieille qui en fit son chien.
Voici donc Barkouf gouverneur de Lahore. Pourquoi pas? le cheval de
Caligula fut bien consul, et nous voyons bien remplir certaines
fonctions importantes par certains hommes inférieurs en intelligence à
certains chiens et à certains chevaux!
Après installation du nouveau gouverneur, le Grand-Mogol est parti pour
aller réprimer une révolte dans l'intérieur du pays, et n'a pas manqué,
en partant, de promettre le suplice du pal à quiconque désobéirait à
Barkouf ou aurait seulement le malheur de lui déplaire.
Le grand-vizir veut marier sa vieille fille au jeune soldat dont j'ai
parlé. Pour que la cérémonie puisse se faire, il faut avant tout
l'agrément du gouverneur. Un des eunuques du vizir, étant allé demander
l'autorisation de sa canine excellence, a failli être dévoré. Barkouf ne
voit pas ce mariage d'un bon œil. Que faire alors? Tout demeure
suspendu. Or, voici venir la petite marchande d'oranges; elle a appris
l'élévation de son chien; elle l'aime toujours; elle veut le revoir.
Bien plus, elle promet au vizir d'obtenir de Barkouf l'application de sa
patte sur le contrat de mariage, et de rendre par là possible cette
union tant désirée: «Malheureuse! dit le vizir, tu le veux? j'y consens;
mais de toi le gouverneur ne fera qu'une gueulée. Va donc!» Elle va,
elle entre dans la coulisse où se trouve l'appartement du gouverneur,
et, chose étonnante! Barkouf, qui déjà plusieurs fois dans cette même
coulisse s'est permis d'aboyer comme un homme, quand il n'est pas
content (car c'est un chien qui imite l'homme), ne dit rien, se couche à
plat ventre devant Maïma et la mange de caresses. L'eunuque, de la
scène, voit ce tableau, et nous le décrit d'une façon fort dramatique.
N'est-ce pas charmant? Aussitôt Maïma, qui n'a pris que le temps de
faire signer à Barkouf le permis de mariage, de tirer amicalement les
oreilles de Son Excellence et de lui chanter une petite chanson que le
chien admirait beaucoup (il y a des chansons pour tous les goûts),
revient et remet au vizir étonné le papier signé et pattaraphé qu'il
désirait. «Oh! mais, s'il en est ainsi, dit le vizir, il faut que cette
marchande d'oranges soit élevée à la dignité de secrétaire intime de Son
Excellence, puisque le gouverneur l'aime et qu'elle comprend sa langue,
et qu'elle saisit les moindres nuances de sa conversation, soit qu'il
fasse: Krrrr! en montrant les dents, soit qu'il prononce: Ouah! ouah! ou
bien: Ouao! ouao! en ouvrant la gueule.» Aussitôt dit, aussitôt fait,
Maïma est installée secrétaire interprète du gouverneur.
Le mariage projeté se célèbre, mais, au moment où les mariés reviennent
de la mosquée, Maïma pousse un petit cri très aigu en reconnaissant dans
l'époux son amant qui s'était envolé le jour où Barkouf fut volé. Que
fait la malicieuse enfant? Elle n'a pas empêché, elle a même fait
s'accomplir le mariage, il est vrai, mais elle l'empêchera de se
consommer. «Il faut la permission de Barkouf, dit-elle au vizir, pour
que votre gendre puisse emmener sa femme, je vais la lui demander.» Elle
rentre dans le chenil du gouverneur; à un signe qu'elle lui fait, Son
Excellence ouvre la gueule, fait: Ouah! ouah! Krrrr! «Impossible,
s'écrie Maïma en rentrant, le gouverneur ne veut pas que votre gendre
emmène sa femme, et, de plus, il m'a dit qu'il le voulait pour garde du
corps.» Le marié doit donc prendre son poste à l'instant même et ne
quitter son Excellence ni jour ni nuit. «Mais pourtant!...--Je ne puis
pas me passer de mon mari!--Ah bien! avisez-vous de désobéir, et vous
verrez de quelle longueur seront les pals sur lesquels vous serez tous
priés de vous asseoir?» N'est-ce pas joli?
Tout le monde, excepté les mariés, admire la sagesse du gouverneur, qui,
d'ailleurs, ayant remis leur peine à une quantité de malfaiteurs, a pour
lui l'enthousiasme de la canaille.
Sa popularité finit par inquiéter le grand-vizir. Celui-ci se met alors
à la tête d'un complot pour renverser la nouvelle puissance. On
empoisonnera Barkouf. Voici l'heure du dîner de Son Excellence, on
apporte des plats couverts; puis une grande coupe, Son Excellence a
demandé à boire, Maïma, qui a tout deviné, préside au festin. Son
Excellence a trouvé si bonne sa boisson, dit-elle en revenant de la
salle à manger, qu'elle me charge d'inviter le grand-vizir et ses amis à
boire à sa santé une coupe de son vin, «Allah! allah!» (Les Indiens
disent-ils Allah? Oui, comme les Français disent God!) Allah! donc,
c'est le vin empoisonné. Quel embarras! le vin est versé, il faut le
boire! quand de grands cris se font entendre; les Tartares envahissent
la ville. Aux armes!... Cette diversion sauve la vie aux conspirateurs.
Sur ces entrefaites le Grand Mogol revient de son expédition dans
l'intérieur des terres; sa présence a suffi pour apaiser la sédition. Il
apprend la sage administration et la popularité de Barkouf. «Oh! oh! dit
le Grand-Mogol, il faut destituer ce fonctionnaire, puisque le peuple
est heureux; je n'entends pas cela, le peuple s'y accoutumerait. On
revient du combat contre les Tartares. Grande victoire! Mais, hélas! le
vaillant gouverneur s'étant élancé au premier rang est tombé percé de
coups. «Très bien! hurle le Grand-Mogol.--Astre de lumière, que devons
nous faire?--Assez! j'ordonne que la jeune Maïma succède à Barkouf;
puisqu'elle comprenait si bien sa langue, elle doit être l'héritière de
sa sagesse. Qu'elle soit donc gouverneuse et se choisisse un
secrétaire!» Maïma accepte. Pour son premier acte administratif elle
casse le mariage de la fille du grand-vizir avec le jeune soldat, et
prend aussitôt celui-ci pour secrétaire intime, en lui imposant son
cœur et sa main; et tout le monde enchanté d'aboyer le chœur final.
Cet opéra appartient évidemment au genre, en honneur, dit-on, dans ces
théâtres que je ne puis nommer; mais quelle nécessité de le faire
représenter à l'Opéra-Comique, devant un public qui, n'étant pas préparé
à ce genre spécial, ne pouvait qu'en être choqué? Cela n'a pas paru
drôle du tout; beaucoup de gens se sont indignés, d'autres riaient, il
est vrai, mais de l'idée qu'on avait eue que cela pouvait les faire
rire. Quelques-uns sont demeurés stupides, ceux-là bondissaient de
fureur. Je n'ai jamais vu le foyer de l'Opéra-Comique dans un pareil
état. Les _mots_ pleuvaient comme grêle.
Il est vrai que la musique était pour beaucoup dans les causes de cette
exaspération. Le public est assez disposé en effet à admettre tous les
genres de musique, même le genre ennuyeux; il admettrait donc volontiers
à l'Opéra-Comique le genre des théâtres qu'on ne peut nommer, à la
condition, pour ce genre trivial, dit-on, bas, grimaçant, assure-t-on
(je n'en parle que par ouï-dire, je ne le connais pas, je ne le
connaîtrai jamais), à la condition, dis-je, pour cette espèce de genre,
de l'amuser et de lui faire éprouver, dans n'importe quelle partie du
corps, ces secrètes titillations qui, pour beaucoup de gens, sont le
charme de la musique. Mais il n'admettra jamais, ce brave Shahabaham de
public, sous aucun prétexte, qu'on lui déchire l'oreille, qu'on lui
agace les dents et le système nerveux par des discordances. Et c'est ce
qui est arrivé à cette représentation de _Barkouf_. Sans se rendre
compte des causes de leur malaise, les auditeurs non musiciens étaient
inquiets, épouvantés; ils semblaient dire: «Que se passe-t-il donc? Que
va-t-il nous arriver? A-t-on l'intention de nous faire du mal?»
Les auditeurs qui savent la musique s'écriaient: «Ah çà, le compositeur
perd-il la tête? qu'est ce que ces harmonies qui ne vont pas avec le
chant? qu'est-ce que cette enragée pédale intermédiaire qui sonne la
dominante brodée (jolie broderie) par la sixte mineure et indique le
mode mineur, pendant que le reste de l'orchestre joue dans le mode
majeur? Tout cela se peut faire sans doute, mais avec art, et ici cela
est représenté avec un laisser-aller, avec une ignorance du danger dont
on n'a jamais vu d'exemple. Cela fait penser à cet enfant qui portait un
pétard à sa bouche et voulait le fumier comme un cigare. Ou bien, à
l'exemple d'autres musiciens persuadés que l'horrible est beau, le
compositeur croit-il que l'horrible soit comique, amusant,
jovial?--C'est le style du genre, dira-t-il, acceptez-le, c'est pour
vous divertir! Prenez, monsieur, il est benin!--Merci! vous mettez des
lames de rasoir dans la poche de mon habit au moment où j'y porte la
main; vous me présentez un siège et me le retirez quand je vais
m'asseoir, ou, mieux encore, vous l'avez armé de dards qui me blessent
cruellement quand je m'assieds; vous coupez du crin dans mon lit, vous
me lancez un jet d'encre par le trou de la serrure de ma chambre, et
vous venez me dire ensuite: «C'est pour rire! C'est drôle! Ah! la bonne
plaisanterie! Il faut bien s'amuser un peu! On ne peut pas être toujours
sérieux!»
J'aimerais mieux loger chez un croque-mort que chez un hôte aussi
facétieux.
Décidément il y a quelque chose de détraqué dans la cervelle de certains
musiciens. Le vent qui souffle à travers l'Allemagne les a rendus
fous...
Les temps sont-ils proches?... De quel Messie alors l'auteur de
_Barkouf_ est-il le Jean-Baptiste?
* * * * *
Des morceaux tels que les couplets de Maïma: _Ici Barkouf!_ et ceux que
chante Berthelier: _Je grimpais, je rampais_, et celui où les
personnages répètent tant et tant:
Allah! prends aujourd'hui
Pitié de mon ennui!
paraîtraient amusants et d'un tour mélodique heureux, s'ils n'étaient
pas aussi étrangement accompagnés. Dans plusieurs passages, en se
plaçant même au point de vue de l'auteur, il semble que le but qu'il se
propose soit dépassé, par la rapidité excessive avec laquelle il fait se
succéder les notes ou les syllabes. A la fin de l'ouverture, par
exemple, les violons exécutent un long trait d'une vélocité folle et
d'où ne résulte plus qu'une sorte de bourdonnement comparable à celui
que produiraient des guêpes enfermées dans un bocal. Dans le finale du
second acte et ailleurs, le rôle de Berthelier contient des phrases
syllabiques dont le débit est d'une telle précipitation, qu'elles
pourraient être chantées en malais, en tagal, en japonais; on n'en
entend pas un mot. Or, si les paroles sont là un élément essentiel du
comique, comment rire de ce qu'on ne peut entendre ni comprendre? Je
viens de citer le finale du second acte. Il est d'un grand
développement; il est composé de telles formes mélodiques, de tels
rythmes enchaînés par de telles modulations, et accompagnés par un tel
orchestre que, de l'aveu de tout le monde, c'est le morceau le plus
grave de la partition.--Vous n'aimez pas le genre bouffe, me
direz-vous.--J'aime le genre comique, spirituel, piquant. D'ailleurs, ce
n'est point la question; il ne s'agit ici que de l'élément constitutif
de la musique, de la matière musicale proprement dite. Rossini, lui
aussi, a traité de ces sujets que vous appelez bouffes; et son
Pappatacci, et son poète _de Mathilde de Saabran_, et son _Turco in
Italia_, et tant d'autres personnages qui débitent de plates bêtises,
dont le compositeur n'est pas responsable, ne les disent pas moins en
langage musical.
Qu'y a-t il donc dans l'orchestre? demande au foyer un des auditeurs
effarouché de ce finale terrible, inouï. Jamais on n'entendit une
sonorité pareille.--Il y a, répond un passant qui avait entendu la
question, ce que Polichinelle se met dans la bouche pour se donner une
voix bouffe, il y a _une pratique_.--C'est peut-être, dit un autre, le
diapason de la police qui est la cause du mal. Les instruments ne sont
pas encore tous faux. L'orchestre n'y est pas accoutumé; ce diapason
l'exaspère.--Non, non, réplique un troisième, cela tient à ce que la
plupart des violonistes jouent ce soir sur des Charivarius, etc., etc.
* * * * *
Le malheur a frappé les trois cantatrices qui se sont succédé dans les
études du rôle de Maïma; d'abord madame Ugalde, elle est tombée malade;
ensuite mademoiselle Saint-Urbain, elle est tombée malade; et enfin
mademoiselle Marimon, qui, s'étant bien portée jusqu'à la veille de la
représentation, a... continué de se bien porter et a joué le rôle.
Disons qu'elle en a chanté plusieurs parties assez heureusement. Elle
montre dans certains passages une vocalisation agile et gracieuse. Dans
l'un, elle lance une gamme ascendante aboutissant au _mi_ ou au _fa_
aigu, qu'on a beaucoup applaudie. Berthelier et Sainte-Foy, contre leur
ordinaire, sont peu comiques. J'ai dit tout à l'heure que Barkouf
aboyait comme un homme; cela tient, vous l'avez peut-être deviné, à ce
que c'était un homme qui aboyait le rôle du chien. Peut-on faire
descendre un artiste jusqu'à un tel emploi? On ne l'eût pas souffert au
temps où l'Opéra-Comique était dirigé par M. Cerfbeer.
Oui, rions, faisons des calembours; nous avons fort envie de rire, fort
envie de rire nous avons! L'art musical est en bon train à cette heure à
Paris. On va l'élever à une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi.
_Voler far un paladina. Ioc! Dar turbanta con galera. Ioc, ioc! Hou la
ba, ba la chou, ba la ba, ba la ba!_ Puis madame Jourdain, la raison
publique, viendra quand il ne sera plus temps que de s'écrier: Hélas!
mon Dieu, il est devenu fou.
Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des
éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons des
virtuoses qui comprennent les chefs-d'œuvre et les exécutent dignement;
des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec
sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits
la tête la première.....
ERNEST REYER
LA STATUE
24 avril 1861.
Le sujet de cet ouvrage, qui vient d'obtenir un beau succès, est
emprunté, dit-on, à un conte arabe. De là un peu de froideur dans
l'action, car on s'intéresse rarement aux personnages des _Mille et une
Nuits_. Mais les auteurs se sont cru obligés sans doute de donner à M.
Reyer un poème oriental, et, parce qu'il a, dans sa symphonie du Sélam,
chanté les caravanes, le désert, le simoun, de lui faire de nouveau
chanter le simoun, les caravanes et le désert. Heureusement le
compositeur a su éviter l'écueil, et, tout en conservant la couleur
locale que lui imposait son sujet, ne point tomber dans les
réminiscences.
Il s'agit d'un jeune Arabe nommé Sélim, ennuyé, blasé, plus qu'à demi
ruiné, qui fume de l'opium et ne croit plus à rien. Un derviche qui
s'intéresse à lui, sans qu'on sache trop pourquoi, vient lui proposer de
changer de vie, en lui promettant, s'il veut suivre ses conseils, des
richesses immenses et une puissance sans bornes. Sélim ne fait pas trop
le dégoûté et s'engage pour remplir les intentions du derviche, à faire
le voyage de Balbeck où se trouve parmi des ruines un souterrain rempli
d'or et de pierreries. Il part donc; la scène change et nous voici
devant les ruines mystérieuses. Mais Selim est à demi mort de fatigue et
de soif. Une citerne se trouve là à point nommé; une jeune fille en sort
portant la cruche classique sur son épaule. On devine qu'elle va donner
à boire au beau jeune homme épuisé, que celui-ci, après avoir bu, ne
manquera pas de tomber amoureux de sa bienfaitrice, que la jeune fille
sera touchée de cet amour. Tout cela arrive en effet. Mais Selim se
méfie de son cœur; il a, lui aussi, entendu dire qu'il fallait se
méfier du premier mouvement, parce qu'il est le bon. En conséquence, il
tord le cou à son amour, plante là Margiane (c'est le nom de cette fleur
du désert) et pénètre dans le souterrain. Or, l'or y abonde et y
surabonde, comme le derviche l'avait dit. Douze statues sont debout à
l'entrée de la grotte; un piédestal inoccupé fait remarquer l'absence
d'une treizième. Ce nombre treize indique quelque diablerie. Des voix
inconnues annoncent à Selim que la treizième statue, qui doit donner à
celui qui la possédera la puissance et le bonheur, paraîtra le jour où
Selim aura livré au roi des Génies la nièce d'un nommé Kaloum-Barouk,
que lui Selim doit aller épouser à La Mecque dans cette intention. C'est
là une singulière condition et une non moins singulière commission; et
l'on pourrait se demander sans indiscrétion pourquoi le roi des Génies
ne va pas lui-même enlever sa belle au lieu de la faire épouser par un
étranger pour la lui transmettre intacte. Les rois des Génies ne sont
pas des êtres ordinaires, il ne faut donc pas trouver extraordinaires
leurs excentricités. Selim part pour La Mecque; il trouve la nièce de
Kaloum-Barouk, et reconnaît en elle la jeune fille qui l'a empêché de
mourir de soif dans le désert. Margyane est ravie, de son côté, de
revoir le bel inconnu. Elle est aimée pourtant de son vieil oncle, qui
entre en fureur quand Selim ose déclarer ses prétentions. Mais le vieux
derviche du commencement, et qui n'est autre, on l'a peut-être deviné,
que le roi des Génies lui-même, ce bon roi intervient, prend la figure
de Kaloum-Barouk, commence par faire rouer de coups ce malheureux, et le
change tout à coup en musicien grotesque qui chante et joue de la flûte
à la noce des deux jeunes gens. Le faux Kaloum-Barouk est censé avoir
voulu éprouver le cœur de sa nièce en feignant de la refuser d'abord à
l'amour de Selim. Voilà nos époux bienheureux, d'autant plus heureux
que Selim s'est aperçu de la grâce, de la candeur, de la tendresse de
Margyane et qu'il s'est mis à l'aimer avec fureur. Cela commence à
devenir dramatiquement cruel pour notre héros. Un long voyage lui reste
à faire pour retourner à Balbeck et remettre sa femme (car c'est bien sa
femme) intacte au roi des Génies. Après les deux premiers jours passés
dans le désert, ils ont bien soif tous les deux, sous la tente; le
simoun souffle, tous les Arabes de la caravane se sont enfuis, et rien
ne donne soif à deux beaux jeunes amants comme d'être seuls sous une
tente dans une atmosphère embrasée. Il va se passer quelque chose de
très attendu, quand le derviche reparaît et frappe d'un sommeil profond
l'imprudent Selim qui allait manquer à sa parole. A son réveil, Selim
pense que le roi des Génies est venu s'emparer de Margyane, que la tâche
qu'on lui avait imposée est accomplie et qu'il peut entrer en possession
de la fameuse statue. Oui, mais il n'en veut plus; il est furieux, il
veut sa femme, il ne veut pas de statue. «Ni l'or ni la grandeur ne me
rendent heureux», se dit-il. Il court au souterrain, oubliant le simoun;
il arrive, il va tout casser, quand du milieu du piédestal vide on voit
surgir une forme charmante: c'est Margyane elle-même qui tombe dans les
bras de son époux. Le roi des Génies a voulu seulement s'amuser un
moment, tourmenter un peu les deux pauvres jeunes gens, et faire un
opéra-féerie.
La partition de M. Reyer révèle tout d'abord un musicien amoureux du
style, du caractère et de l'expression vraie. La forme de quelques-uns
de ses morceaux n'est pas toujours nettement accusée, mais on trouve
partout ce qui fait le charme principal des œuvres de Weber, un
sentiment profond, une originalité naturelle de mélodie, une harmonie
colorée et une instrumentation énergique sans brutalités ni violences.
Après une courte introduction instrumentale, on remarque le chœur des
fumeurs d'opium accompagné de languissants soupirs de l'orchestre,
morceau délicieux et d'un charmant coloris. C'est bien là cette langueur
tant vantée des Orientaux ivres de haschich. Les couplets de Margyane au
bord de la citerne sont gracieux, charmants, et l'accompagnement de cor
anglais leur donne une physionomie spéciale, un peu triste, parfaitement
motivée par la situation. On a vivement applaudi la gentille chanson:
On dit que certains serpents...
Après le beau duo entre Selim et Margyane:
Ah! permets à ma main,
un peu de monotonie s'est fait sentir dans la partition, monotonie
produite par le trop grand nombre de mouvements lents, de phrases
accompagnées par des sons soutenus et par un emploi trop fréquent du
cor anglais. Telle a été du moins ma première impression, dont il est
fort possible que je revienne. Le chœur dans le souterrain brille au
contraire par l'énergie; celui de la caravane est accompagné par des
dessins de flûtes et un trait continu de bassons du plus piquant effet.
Cet acte se termine par le récit des merveilles contenues dans le
souterrain, récit fort bien fait sur une progression ascendante de
trombones, qui est une trouvaille musicale.
Le second acte s'ouvre par une jolie fuguette instrumentale que les
violons, il faut l'avouer, ont bredouillée d'une déplorable façon, et
qui pourtant ne présente aucune difficulté. Un dessin d'instruments à
vent accompagne d'une façon ingénieuse le chœur doux: _Bonjour!
Bonjour!_ A un passage charmant: _Permettez qu'on vous félicite_,
succèdent des couplets de Margyane:
Son front portait de la jeunesse
La mâle beauté,
gracieux, avec un joli dessin de violons. Le duo des deux Kaloum-Barouk
est supérieurement développé et d'une forme très nette. Il faut louer
beaucoup le thème de l'air de Selim:
Comme l'aube nouvelle,
et le finale où se trouvent des détails d'orchestre d'une rare
distinction, et l'effet comique de la phrase obstinée du véritable
Kaloum-Barouk, transformé en musicien grotesque par le roi des Génies.
Le troisième acte me semble encore supérieur aux précédents; le style y
prend plus de largeur et d'élan dramatique. Le duo entre Selim et sa
femme est d'un superbe emportement passionné, et le trio avec chœur
invisible contient de belles phrases de ténor et repose sur une
combinaison des plus ingénieuses. Parmi mes observations critiques
notées pendant la première représentation, je trouve celles-ci: usage
trop fréquent de la petite flûte, du cor anglais, de la harpe et des
trombones; effet de grosse caisse et de cymbales employées pianissimo
pendant le chant du roi des Génies, sans que l'on comprenne l'intention
de l'auteur; comment se trouve là justifié ce bruit solennel?