Je ne demande pas qu'on m'applaudisse, mais je serais bienheureux qu'on

vînt m'interrompre au milieu du récit que je vais commencer.

Il s'agit de celui d'une farce qu'on vient de faire aux Parisiens, et

dont l'action se passe à Lahore.

Le peuple encombre une place de cette grande ville indienne, et hurle,

et crie, et glapit, et court, et s'agite, puis il sort. Puis il rentre

et recommence à courir, à s'agiter, à hurler, à crier, à glapir et à

sortir. On casse des vitres (y a-t-il beaucoup de vitres aux maisons de

Lahore???); on dévalise une charrette d'oranges; on jette ces fruits

excellents à la tête du grand-vizir.

Alors survient le Grand-Mogol, qui, à tout ce qu'on lui dit du côté

droit (personne ne lui parlant en face), répond d'une voix d'ogre

affamé: «Très bien!» et: «Assez» à tout ce qu'on lui dit du côté gauche.

Sa Hautesse est courroucée des désordres commis par la populace dans les

rues de sa capitale, et, pour punir les mutins, décide que le gouverneur

de Lahore sera désormais un chien nommé Barkouf, dogue que Sa Hautesse

honore de son affection et de sa confiance. Ce chien, digne d'ailleurs

d'un si haut rang, et grave et sérieux comme un dogue de Venise,

appartenait naguère à Maïma, jeune marchande d'oranges, qui possédait en

outre un amoureux. Or, en un triste jour, le dogue et l'amoureux

disparurent à la fois, sans que l'un emportât l'autre. Le chien fut volé

et offert par le voleur au Grand-Mogol, qui fit de lui son ami intime;

l'amoureux s'engagea dans les gardes de Sa Hautesse et inspira une

passion à la fille du grand-vizir, laide vieille qui en fit son chien.

Voici donc Barkouf gouverneur de Lahore. Pourquoi pas? le cheval de

Caligula fut bien consul, et nous voyons bien remplir certaines

fonctions importantes par certains hommes inférieurs en intelligence à

certains chiens et à certains chevaux!

Après installation du nouveau gouverneur, le Grand-Mogol est parti pour

aller réprimer une révolte dans l'intérieur du pays, et n'a pas manqué,

en partant, de promettre le suplice du pal à quiconque désobéirait à

Barkouf ou aurait seulement le malheur de lui déplaire.

Le grand-vizir veut marier sa vieille fille au jeune soldat dont j'ai

parlé. Pour que la cérémonie puisse se faire, il faut avant tout

l'agrément du gouverneur. Un des eunuques du vizir, étant allé demander

l'autorisation de sa canine excellence, a failli être dévoré. Barkouf ne

voit pas ce mariage d'un bon œil. Que faire alors? Tout demeure

suspendu. Or, voici venir la petite marchande d'oranges; elle a appris

l'élévation de son chien; elle l'aime toujours; elle veut le revoir.

Bien plus, elle promet au vizir d'obtenir de Barkouf l'application de sa

patte sur le contrat de mariage, et de rendre par là possible cette

union tant désirée: «Malheureuse! dit le vizir, tu le veux? j'y consens;

mais de toi le gouverneur ne fera qu'une gueulée. Va donc!» Elle va,

elle entre dans la coulisse où se trouve l'appartement du gouverneur,

et, chose étonnante! Barkouf, qui déjà plusieurs fois dans cette même

coulisse s'est permis d'aboyer comme un homme, quand il n'est pas

content (car c'est un chien qui imite l'homme), ne dit rien, se couche à

plat ventre devant Maïma et la mange de caresses. L'eunuque, de la

scène, voit ce tableau, et nous le décrit d'une façon fort dramatique.

N'est-ce pas charmant? Aussitôt Maïma, qui n'a pris que le temps de

faire signer à Barkouf le permis de mariage, de tirer amicalement les

oreilles de Son Excellence et de lui chanter une petite chanson que le

chien admirait beaucoup (il y a des chansons pour tous les goûts),

revient et remet au vizir étonné le papier signé et pattaraphé qu'il

désirait. «Oh! mais, s'il en est ainsi, dit le vizir, il faut que cette

marchande d'oranges soit élevée à la dignité de secrétaire intime de Son

Excellence, puisque le gouverneur l'aime et qu'elle comprend sa langue,

et qu'elle saisit les moindres nuances de sa conversation, soit qu'il

fasse: Krrrr! en montrant les dents, soit qu'il prononce: Ouah! ouah! ou

bien: Ouao! ouao! en ouvrant la gueule.» Aussitôt dit, aussitôt fait,

Maïma est installée secrétaire interprète du gouverneur.

Le mariage projeté se célèbre, mais, au moment où les mariés reviennent

de la mosquée, Maïma pousse un petit cri très aigu en reconnaissant dans

l'époux son amant qui s'était envolé le jour où Barkouf fut volé. Que

fait la malicieuse enfant? Elle n'a pas empêché, elle a même fait

s'accomplir le mariage, il est vrai, mais elle l'empêchera de se

consommer. «Il faut la permission de Barkouf, dit-elle au vizir, pour

que votre gendre puisse emmener sa femme, je vais la lui demander.» Elle

rentre dans le chenil du gouverneur; à un signe qu'elle lui fait, Son

Excellence ouvre la gueule, fait: Ouah! ouah! Krrrr! «Impossible,

s'écrie Maïma en rentrant, le gouverneur ne veut pas que votre gendre

emmène sa femme, et, de plus, il m'a dit qu'il le voulait pour garde du

corps.» Le marié doit donc prendre son poste à l'instant même et ne

quitter son Excellence ni jour ni nuit. «Mais pourtant!...--Je ne puis

pas me passer de mon mari!--Ah bien! avisez-vous de désobéir, et vous

verrez de quelle longueur seront les pals sur lesquels vous serez tous

priés de vous asseoir?» N'est-ce pas joli?

Tout le monde, excepté les mariés, admire la sagesse du gouverneur, qui,

d'ailleurs, ayant remis leur peine à une quantité de malfaiteurs, a pour

lui l'enthousiasme de la canaille.

Sa popularité finit par inquiéter le grand-vizir. Celui-ci se met alors

à la tête d'un complot pour renverser la nouvelle puissance. On

empoisonnera Barkouf. Voici l'heure du dîner de Son Excellence, on

apporte des plats couverts; puis une grande coupe, Son Excellence a

demandé à boire, Maïma, qui a tout deviné, préside au festin. Son

Excellence a trouvé si bonne sa boisson, dit-elle en revenant de la

salle à manger, qu'elle me charge d'inviter le grand-vizir et ses amis à

boire à sa santé une coupe de son vin, «Allah! allah!» (Les Indiens

disent-ils Allah? Oui, comme les Français disent God!) Allah! donc,

c'est le vin empoisonné. Quel embarras! le vin est versé, il faut le

boire! quand de grands cris se font entendre; les Tartares envahissent

la ville. Aux armes!... Cette diversion sauve la vie aux conspirateurs.

Sur ces entrefaites le Grand Mogol revient de son expédition dans

l'intérieur des terres; sa présence a suffi pour apaiser la sédition. Il

apprend la sage administration et la popularité de Barkouf. «Oh! oh! dit

le Grand-Mogol, il faut destituer ce fonctionnaire, puisque le peuple

est heureux; je n'entends pas cela, le peuple s'y accoutumerait. On

revient du combat contre les Tartares. Grande victoire! Mais, hélas! le

vaillant gouverneur s'étant élancé au premier rang est tombé percé de

coups. «Très bien! hurle le Grand-Mogol.--Astre de lumière, que devons

nous faire?--Assez! j'ordonne que la jeune Maïma succède à Barkouf;

puisqu'elle comprenait si bien sa langue, elle doit être l'héritière de

sa sagesse. Qu'elle soit donc gouverneuse et se choisisse un

secrétaire!» Maïma accepte. Pour son premier acte administratif elle

casse le mariage de la fille du grand-vizir avec le jeune soldat, et

prend aussitôt celui-ci pour secrétaire intime, en lui imposant son

cœur et sa main; et tout le monde enchanté d'aboyer le chœur final.

Cet opéra appartient évidemment au genre, en honneur, dit-on, dans ces

théâtres que je ne puis nommer; mais quelle nécessité de le faire

représenter à l'Opéra-Comique, devant un public qui, n'étant pas préparé

à ce genre spécial, ne pouvait qu'en être choqué? Cela n'a pas paru

drôle du tout; beaucoup de gens se sont indignés, d'autres riaient, il

est vrai, mais de l'idée qu'on avait eue que cela pouvait les faire

rire. Quelques-uns sont demeurés stupides, ceux-là bondissaient de

fureur. Je n'ai jamais vu le foyer de l'Opéra-Comique dans un pareil

état. Les _mots_ pleuvaient comme grêle.

Il est vrai que la musique était pour beaucoup dans les causes de cette

exaspération. Le public est assez disposé en effet à admettre tous les

genres de musique, même le genre ennuyeux; il admettrait donc volontiers

à l'Opéra-Comique le genre des théâtres qu'on ne peut nommer, à la

condition, pour ce genre trivial, dit-on, bas, grimaçant, assure-t-on

(je n'en parle que par ouï-dire, je ne le connais pas, je ne le

connaîtrai jamais), à la condition, dis-je, pour cette espèce de genre,

de l'amuser et de lui faire éprouver, dans n'importe quelle partie du

corps, ces secrètes titillations qui, pour beaucoup de gens, sont le

charme de la musique. Mais il n'admettra jamais, ce brave Shahabaham de

public, sous aucun prétexte, qu'on lui déchire l'oreille, qu'on lui

agace les dents et le système nerveux par des discordances. Et c'est ce

qui est arrivé à cette représentation de _Barkouf_. Sans se rendre

compte des causes de leur malaise, les auditeurs non musiciens étaient

inquiets, épouvantés; ils semblaient dire: «Que se passe-t-il donc? Que

va-t-il nous arriver? A-t-on l'intention de nous faire du mal?»

Les auditeurs qui savent la musique s'écriaient: «Ah çà, le compositeur

perd-il la tête? qu'est ce que ces harmonies qui ne vont pas avec le

chant? qu'est-ce que cette enragée pédale intermédiaire qui sonne la

dominante brodée (jolie broderie) par la sixte mineure et indique le

mode mineur, pendant que le reste de l'orchestre joue dans le mode

majeur? Tout cela se peut faire sans doute, mais avec art, et ici cela

est représenté avec un laisser-aller, avec une ignorance du danger dont

on n'a jamais vu d'exemple. Cela fait penser à cet enfant qui portait un

pétard à sa bouche et voulait le fumier comme un cigare. Ou bien, à

l'exemple d'autres musiciens persuadés que l'horrible est beau, le

compositeur croit-il que l'horrible soit comique, amusant,

jovial?--C'est le style du genre, dira-t-il, acceptez-le, c'est pour

vous divertir! Prenez, monsieur, il est benin!--Merci! vous mettez des

lames de rasoir dans la poche de mon habit au moment où j'y porte la

main; vous me présentez un siège et me le retirez quand je vais

m'asseoir, ou, mieux encore, vous l'avez armé de dards qui me blessent

cruellement quand je m'assieds; vous coupez du crin dans mon lit, vous

me lancez un jet d'encre par le trou de la serrure de ma chambre, et

vous venez me dire ensuite: «C'est pour rire! C'est drôle! Ah! la bonne

plaisanterie! Il faut bien s'amuser un peu! On ne peut pas être toujours

sérieux!»

J'aimerais mieux loger chez un croque-mort que chez un hôte aussi

facétieux.

Décidément il y a quelque chose de détraqué dans la cervelle de certains

musiciens. Le vent qui souffle à travers l'Allemagne les a rendus

fous...

Les temps sont-ils proches?... De quel Messie alors l'auteur de

_Barkouf_ est-il le Jean-Baptiste?

* * * * *

Des morceaux tels que les couplets de Maïma: _Ici Barkouf!_ et ceux que

chante Berthelier: _Je grimpais, je rampais_, et celui où les

personnages répètent tant et tant:

Allah! prends aujourd'hui

Pitié de mon ennui!

paraîtraient amusants et d'un tour mélodique heureux, s'ils n'étaient

pas aussi étrangement accompagnés. Dans plusieurs passages, en se

plaçant même au point de vue de l'auteur, il semble que le but qu'il se

propose soit dépassé, par la rapidité excessive avec laquelle il fait se

succéder les notes ou les syllabes. A la fin de l'ouverture, par

exemple, les violons exécutent un long trait d'une vélocité folle et

d'où ne résulte plus qu'une sorte de bourdonnement comparable à celui

que produiraient des guêpes enfermées dans un bocal. Dans le finale du

second acte et ailleurs, le rôle de Berthelier contient des phrases

syllabiques dont le débit est d'une telle précipitation, qu'elles

pourraient être chantées en malais, en tagal, en japonais; on n'en

entend pas un mot. Or, si les paroles sont là un élément essentiel du

comique, comment rire de ce qu'on ne peut entendre ni comprendre? Je

viens de citer le finale du second acte. Il est d'un grand

développement; il est composé de telles formes mélodiques, de tels

rythmes enchaînés par de telles modulations, et accompagnés par un tel

orchestre que, de l'aveu de tout le monde, c'est le morceau le plus

grave de la partition.--Vous n'aimez pas le genre bouffe, me

direz-vous.--J'aime le genre comique, spirituel, piquant. D'ailleurs, ce

n'est point la question; il ne s'agit ici que de l'élément constitutif

de la musique, de la matière musicale proprement dite. Rossini, lui

aussi, a traité de ces sujets que vous appelez bouffes; et son

Pappatacci, et son poète _de Mathilde de Saabran_, et son _Turco in

Italia_, et tant d'autres personnages qui débitent de plates bêtises,

dont le compositeur n'est pas responsable, ne les disent pas moins en

langage musical.

Qu'y a-t il donc dans l'orchestre? demande au foyer un des auditeurs

effarouché de ce finale terrible, inouï. Jamais on n'entendit une

sonorité pareille.--Il y a, répond un passant qui avait entendu la

question, ce que Polichinelle se met dans la bouche pour se donner une

voix bouffe, il y a _une pratique_.--C'est peut-être, dit un autre, le

diapason de la police qui est la cause du mal. Les instruments ne sont

pas encore tous faux. L'orchestre n'y est pas accoutumé; ce diapason

l'exaspère.--Non, non, réplique un troisième, cela tient à ce que la

plupart des violonistes jouent ce soir sur des Charivarius, etc., etc.

* * * * *

Le malheur a frappé les trois cantatrices qui se sont succédé dans les

études du rôle de Maïma; d'abord madame Ugalde, elle est tombée malade;

ensuite mademoiselle Saint-Urbain, elle est tombée malade; et enfin

mademoiselle Marimon, qui, s'étant bien portée jusqu'à la veille de la

représentation, a... continué de se bien porter et a joué le rôle.

Disons qu'elle en a chanté plusieurs parties assez heureusement. Elle

montre dans certains passages une vocalisation agile et gracieuse. Dans

l'un, elle lance une gamme ascendante aboutissant au _mi_ ou au _fa_

aigu, qu'on a beaucoup applaudie. Berthelier et Sainte-Foy, contre leur

ordinaire, sont peu comiques. J'ai dit tout à l'heure que Barkouf

aboyait comme un homme; cela tient, vous l'avez peut-être deviné, à ce

que c'était un homme qui aboyait le rôle du chien. Peut-on faire

descendre un artiste jusqu'à un tel emploi? On ne l'eût pas souffert au

temps où l'Opéra-Comique était dirigé par M. Cerfbeer.

Oui, rions, faisons des calembours; nous avons fort envie de rire, fort

envie de rire nous avons! L'art musical est en bon train à cette heure à

Paris. On va l'élever à une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi.

_Voler far un paladina. Ioc! Dar turbanta con galera. Ioc, ioc! Hou la

ba, ba la chou, ba la ba, ba la ba!_ Puis madame Jourdain, la raison

publique, viendra quand il ne sera plus temps que de s'écrier: Hélas!

mon Dieu, il est devenu fou.

Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des

éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons des

virtuoses qui comprennent les chefs-d'œuvre et les exécutent dignement;

des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec

sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits

la tête la première.....

ERNEST REYER

LA STATUE

24 avril 1861.

Le sujet de cet ouvrage, qui vient d'obtenir un beau succès, est

emprunté, dit-on, à un conte arabe. De là un peu de froideur dans

l'action, car on s'intéresse rarement aux personnages des _Mille et une

Nuits_. Mais les auteurs se sont cru obligés sans doute de donner à M.

Reyer un poème oriental, et, parce qu'il a, dans sa symphonie du Sélam,

chanté les caravanes, le désert, le simoun, de lui faire de nouveau

chanter le simoun, les caravanes et le désert. Heureusement le

compositeur a su éviter l'écueil, et, tout en conservant la couleur

locale que lui imposait son sujet, ne point tomber dans les

réminiscences.

Il s'agit d'un jeune Arabe nommé Sélim, ennuyé, blasé, plus qu'à demi

ruiné, qui fume de l'opium et ne croit plus à rien. Un derviche qui

s'intéresse à lui, sans qu'on sache trop pourquoi, vient lui proposer de

changer de vie, en lui promettant, s'il veut suivre ses conseils, des

richesses immenses et une puissance sans bornes. Sélim ne fait pas trop

le dégoûté et s'engage pour remplir les intentions du derviche, à faire

le voyage de Balbeck où se trouve parmi des ruines un souterrain rempli

d'or et de pierreries. Il part donc; la scène change et nous voici

devant les ruines mystérieuses. Mais Selim est à demi mort de fatigue et

de soif. Une citerne se trouve là à point nommé; une jeune fille en sort

portant la cruche classique sur son épaule. On devine qu'elle va donner

à boire au beau jeune homme épuisé, que celui-ci, après avoir bu, ne

manquera pas de tomber amoureux de sa bienfaitrice, que la jeune fille

sera touchée de cet amour. Tout cela arrive en effet. Mais Selim se

méfie de son cœur; il a, lui aussi, entendu dire qu'il fallait se

méfier du premier mouvement, parce qu'il est le bon. En conséquence, il

tord le cou à son amour, plante là Margiane (c'est le nom de cette fleur

du désert) et pénètre dans le souterrain. Or, l'or y abonde et y

surabonde, comme le derviche l'avait dit. Douze statues sont debout à

l'entrée de la grotte; un piédestal inoccupé fait remarquer l'absence

d'une treizième. Ce nombre treize indique quelque diablerie. Des voix

inconnues annoncent à Selim que la treizième statue, qui doit donner à

celui qui la possédera la puissance et le bonheur, paraîtra le jour où

Selim aura livré au roi des Génies la nièce d'un nommé Kaloum-Barouk,

que lui Selim doit aller épouser à La Mecque dans cette intention. C'est

là une singulière condition et une non moins singulière commission; et

l'on pourrait se demander sans indiscrétion pourquoi le roi des Génies

ne va pas lui-même enlever sa belle au lieu de la faire épouser par un

étranger pour la lui transmettre intacte. Les rois des Génies ne sont

pas des êtres ordinaires, il ne faut donc pas trouver extraordinaires

leurs excentricités. Selim part pour La Mecque; il trouve la nièce de

Kaloum-Barouk, et reconnaît en elle la jeune fille qui l'a empêché de

mourir de soif dans le désert. Margyane est ravie, de son côté, de

revoir le bel inconnu. Elle est aimée pourtant de son vieil oncle, qui

entre en fureur quand Selim ose déclarer ses prétentions. Mais le vieux

derviche du commencement, et qui n'est autre, on l'a peut-être deviné,

que le roi des Génies lui-même, ce bon roi intervient, prend la figure

de Kaloum-Barouk, commence par faire rouer de coups ce malheureux, et le

change tout à coup en musicien grotesque qui chante et joue de la flûte

à la noce des deux jeunes gens. Le faux Kaloum-Barouk est censé avoir

voulu éprouver le cœur de sa nièce en feignant de la refuser d'abord à

l'amour de Selim. Voilà nos époux bienheureux, d'autant plus heureux

que Selim s'est aperçu de la grâce, de la candeur, de la tendresse de

Margyane et qu'il s'est mis à l'aimer avec fureur. Cela commence à

devenir dramatiquement cruel pour notre héros. Un long voyage lui reste

à faire pour retourner à Balbeck et remettre sa femme (car c'est bien sa

femme) intacte au roi des Génies. Après les deux premiers jours passés

dans le désert, ils ont bien soif tous les deux, sous la tente; le

simoun souffle, tous les Arabes de la caravane se sont enfuis, et rien

ne donne soif à deux beaux jeunes amants comme d'être seuls sous une

tente dans une atmosphère embrasée. Il va se passer quelque chose de

très attendu, quand le derviche reparaît et frappe d'un sommeil profond

l'imprudent Selim qui allait manquer à sa parole. A son réveil, Selim

pense que le roi des Génies est venu s'emparer de Margyane, que la tâche

qu'on lui avait imposée est accomplie et qu'il peut entrer en possession

de la fameuse statue. Oui, mais il n'en veut plus; il est furieux, il

veut sa femme, il ne veut pas de statue. «Ni l'or ni la grandeur ne me

rendent heureux», se dit-il. Il court au souterrain, oubliant le simoun;

il arrive, il va tout casser, quand du milieu du piédestal vide on voit

surgir une forme charmante: c'est Margyane elle-même qui tombe dans les

bras de son époux. Le roi des Génies a voulu seulement s'amuser un

moment, tourmenter un peu les deux pauvres jeunes gens, et faire un

opéra-féerie.

La partition de M. Reyer révèle tout d'abord un musicien amoureux du

style, du caractère et de l'expression vraie. La forme de quelques-uns

de ses morceaux n'est pas toujours nettement accusée, mais on trouve

partout ce qui fait le charme principal des œuvres de Weber, un

sentiment profond, une originalité naturelle de mélodie, une harmonie

colorée et une instrumentation énergique sans brutalités ni violences.

Après une courte introduction instrumentale, on remarque le chœur des

fumeurs d'opium accompagné de languissants soupirs de l'orchestre,

morceau délicieux et d'un charmant coloris. C'est bien là cette langueur

tant vantée des Orientaux ivres de haschich. Les couplets de Margyane au

bord de la citerne sont gracieux, charmants, et l'accompagnement de cor

anglais leur donne une physionomie spéciale, un peu triste, parfaitement

motivée par la situation. On a vivement applaudi la gentille chanson:

On dit que certains serpents...

Après le beau duo entre Selim et Margyane:

Ah! permets à ma main,

un peu de monotonie s'est fait sentir dans la partition, monotonie

produite par le trop grand nombre de mouvements lents, de phrases

accompagnées par des sons soutenus et par un emploi trop fréquent du

cor anglais. Telle a été du moins ma première impression, dont il est

fort possible que je revienne. Le chœur dans le souterrain brille au

contraire par l'énergie; celui de la caravane est accompagné par des

dessins de flûtes et un trait continu de bassons du plus piquant effet.

Cet acte se termine par le récit des merveilles contenues dans le

souterrain, récit fort bien fait sur une progression ascendante de

trombones, qui est une trouvaille musicale.

Le second acte s'ouvre par une jolie fuguette instrumentale que les

violons, il faut l'avouer, ont bredouillée d'une déplorable façon, et

qui pourtant ne présente aucune difficulté. Un dessin d'instruments à

vent accompagne d'une façon ingénieuse le chœur doux: _Bonjour!

Bonjour!_ A un passage charmant: _Permettez qu'on vous félicite_,

succèdent des couplets de Margyane:

Son front portait de la jeunesse

La mâle beauté,

gracieux, avec un joli dessin de violons. Le duo des deux Kaloum-Barouk

est supérieurement développé et d'une forme très nette. Il faut louer

beaucoup le thème de l'air de Selim:

Comme l'aube nouvelle,

et le finale où se trouvent des détails d'orchestre d'une rare

distinction, et l'effet comique de la phrase obstinée du véritable

Kaloum-Barouk, transformé en musicien grotesque par le roi des Génies.

Le troisième acte me semble encore supérieur aux précédents; le style y

prend plus de largeur et d'élan dramatique. Le duo entre Selim et sa

femme est d'un superbe emportement passionné, et le trio avec chœur

invisible contient de belles phrases de ténor et repose sur une

combinaison des plus ingénieuses. Parmi mes observations critiques

notées pendant la première représentation, je trouve celles-ci: usage

trop fréquent de la petite flûte, du cor anglais, de la harpe et des

trombones; effet de grosse caisse et de cymbales employées pianissimo

pendant le chant du roi des Génies, sans que l'on comprenne l'intention

de l'auteur; comment se trouve là justifié ce bruit solennel?

Les musiciens et la musique · 第 17 / 18 段