Si Berlioz n'avait eu qu'à dauber sur des pianistes ridicule

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HECTOR BERLIOZ

Les Musiciens

et

la Musique

INTRODUCTION

PAR

ANDRÉ HALLAYS

[Illustration: C·L]

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

LES MUSICIENS

ET

LA MUSIQUE

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format in-18.

A TRAVERS CHANTS 1 vol.

CORRESPONDANCE INÉDITE 1 --

LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 --

LETTRES INTIMES 1 --

MÉMOIRES 2 --

LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 --

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays

y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.

Paris.--Imp. Vve ALBOUY, 75, avenue d'Italie.--2122.3.03

HECTOR BERLIOZ

LES MUSICIENS

ET

LA MUSIQUE

INTRODUCTION

PAR

ANDRÉ HALLAYS

[Illustration]

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

HECTOR BERLIOZ

CRITIQUE MUSICAL

Berlioz était revenu de Rome depuis deux ans. Il était déjà presque

célèbre: il avait fait exécuter l'ouverture du _Roi Lear_, l'ouverture

des _Francs Juges_, la _Symphonie fantastique_ et la _Symphonie

d'Harold_. Mais il était pauvre. Son mariage avec Henriette Smithson

avait encore augmenté sa gêne. Les articles qu'il donnait à quelques

revues (_Europe littéraire_, _Revue européenne_, _Monde dramatique_,

_Correspondant_, _Gazette musicale_), lui étaient médiocrement payés. Il

ne savait plus «à quel saint se vouer»; c'est lui-même qui nous l'a

conté.

Un jour de détresse, il rédigea une courte nouvelle intitulée _Rubini à

Calais_ et la fit paraître dans la _Gazette musicale_. Le 10 octobre

1834, ce petit récit fut reproduit dans le _Journal des Débats_, précédé

d'une note où l'on vantait la «verve» et l'«esprit» du conteur.

Berlioz se rendit rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois afin de

remercier Bertin l'aîné. Ce dernier lui proposa, séance tenante,

d'écrire dans les _Débats_ des chroniques sur la musique. Castil-Blaze

venait de quitter le journal. Delécluse y conservait la critique des

représentations du Théâtre Italien; il ne l'abandonna jamais à Berlioz

qui, vraisemblablement, jamais ne la réclama. Jules Janin continuait de

s'occuper de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. Le domaine du nouveau

feuilletoniste était donc assez étroit. On lui laissait les concerts et

les «variétés musicales». Deux ans après, Jules Janin consentit à ne

plus juger la musique dramatique, mais il garda sur le ballet «le droit

du seigneur».

Ainsi commença la collaboration de Berlioz au _Journal des Débats_. Elle

dura jusqu'en 1863. Pendant vingt-huit années, ce feuilleton fut pour le

musicien un gagne-pain, une torture et une arme.

Berlioz a maintes fois décrit l'abominable supplice que lui infligeait

son métier de critique. On se rappelle ce tableau presque tragique:

l'infortuné musicien arpente sa chambre à grands pas, le cerveau vide;

il s'arrête à sa fenêtre et se perd en rêveries devant le soleil

couchant, puis revient à sa table et, à la vue de la page blanche,

éclate de colère; d'un coup de poing, il défonce sa guitare; il

considère longuement ses deux pistolets chargés, pleure comme un écolier

qui ne vient pas à bout de son thème... jusqu'à ce que son petit garçon

ouvre la porte en disant: «Père, veux-tu être z'amis». Et, l'enfant sur

ses genoux, Berlioz s'endort[1]...

L'enfant est devenu un homme; le père continue sa tâche détestée, et

c'est à son fils qu'il écrit, le 14 février 1861: «Je suis si malade que

la plume à tout instant me tombe de la main, et il faut pourtant

m'obstiner à écrire pour gagner mes misérables cent francs et garder ma

position armée contre tant de drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient

pas tant de peur. Et j'ai la tête pleine de projets, de travaux que je

ne puis exécuter à cause de cet _esclavage_[2].»

Il passe sa vie à maudire cet «esclavage». Il le maudit avec fureur:

«Écrire des riens sur des riens! donner de tièdes éloges à

d'insupportables fadeurs! parler ce soir d'un grand maître et demain

d'un crétin avec le même sérieux dans la même langue!... oh! c'est le

comble de l'humiliation! Mieux vaudrait être... ministre des finances

d'une république. Que n'ai-je le choix!» Il le maudit avec ironie: «J'ai

une passion pour la critique, rien ne me rend heureux comme d'écrire un

feuilleton, de raconter les mille incidents dramatiques, toujours

piquants, toujours nouveaux d'un livret d'opéra: les angoisses des deux

amants, les tourments de l'innocence injustement accusée, les

spirituelles plaisanteries du jeune comique, la sensibilité du bon

vieillard; de démêler patiemment les fils de ces charmantes intrigues

quand je pourrais couper l'écheveau brusquement, etc.[3]»

Il le maudit sur tous les tons, mais il le supporte. Il a trop

d'ennemis; l'originalité de son génie, le mordant de ses boutades,

l'irritabilité de son caractère ont soulevé contre lui des haines

implacables: s'il n'a le secours d'un journal puissant, s'il n'est en

état de menacer ses adversaires de représailles, la bataille sera trop

inégale. Grâce à son feuilleton, il trouve les directeurs moins

arrogants, les artistes moins dédaigneux, ses confrères moins

hostiles.--«Chaque heure consacrée à ces besognes est peut-être une

heure d'immortalité qu'on se vole[4]...», disait mélancoliquement

Théophile Gautier. Peut-être!... Mais on se demande avec angoisse quelle

eût été la destinée de Berlioz, s'il n'avait eu pour se défendre une

plume redoutable et la fidèle amitié des Bertin.

D'ailleurs il ne faut pas se laisser duper par les hyperboles de

Berlioz. Il dit vrai quand il rappelle les affres où le jetait, certains

jours, l'obligation d'écrire. Mais il eut ses revanches et ses

consolations. «La seule compensation, dit-il, que m'offre la presse pour

tant de tourments, c'est la portée qu'elle donne à mes élans de cœur

vers le grand, le vrai et le beau où qu'ils se trouvent.» Cette

compensation lui fut largement donnée. Sa nature frénétique ne pouvait

se passer d'effusions ni d'épanchements. Or il était libre de glorifier

dans son feuilleton les chefs-d'œuvre, objets de son culte, libre de

les venger des dédains du public ou de la malfaisance des pasticheurs.

Quand il vient à parler de Gluck, de Beethoven, de Weber, de Spontini,

il est tout à la joie d'écrire. La nécessité ne lui eût-elle pas imposé

cette besogne de feuilletoniste, Berlioz, à trente ans, l'eût acceptée,

pour acheter à ce prix la satisfaction de mettre le public dans la

confidence de ses enthousiasmes.

A vrai dire, avec les années, ces occasions heureuses devinrent plus

rares. Berlioz restait pieusement fidèle à ses dieux (sa très belle

étude sur _Alceste_ a paru en 1861). Mais, pour chanter leur gloire, il

n'avait plus les transports de jadis. Au fond, il ne méprisait pas son

œuvre d'écrivain autant qu'il l'a répété dans ses _Mémoires_; ouvrez sa

correspondance, vous y surprendrez sans cesse l'éternel cri de l'homme

de lettres: «Avez-vous lu mon article?» ou bien: «Lisez mon article de

demain.» Mais, à la longue, la corvée du feuilleton le harassait.

Son œuvre de critique lui a donc donné des joies qu'il n'a pas toutes

avouées. Mais il fut sincère quand, la vente de la partition des

_Troyens_ lui ayant assuré de suffisantes ressources, il s'écria:

«Enfin, enfin, après trente ans d'esclavage, me voilà libre! Je n'ai

plus de feuilletons à écrire, plus de platitudes à justifier, plus de

gens médiocres à louer, plus d'indignation à contenir, plus de

mensonges, plus de comédies, plus de lâches complaisances, je suis

libre! Je puis ne pas mettre les pieds dans les théâtres lyriques, n'en

plus parler, n'en plus entendre parler, et ne pas même rire de ce qu'on

écrit dans ces gargotes musicales![5]»

A l'allégresse de la liberté se mêlait le plaisir de contempler la mine

désappointée des gens qui lui faisaient la cour: «Ils ont perdu leurs

avances, ils sont volés[6].»

* * * * *

Les centaines de feuilletons que Berlioz accumula pèsent moins pour sa

gloire que vingt mesures de _Roméo_ ou de _la Prise de Troie_. Si ces

articles nous intéressent, c'est surtout parce qu'ils sont de la même

plume qui a écrit d'admirables symphonies. Si nous les relisons, c'est

que nous espérons découvrir dans les jugements du musicien le secret de

son génie. Qui se soucie maintenant des opinions de Fétis et de Scudo,

hors quelques curieux de l'histoire de la musique? Penserait-on à

déterrer les chroniques enfouies dans la collection du _Journal des

Débats_ et signées d'Hector Berlioz, si ce même Berlioz n'avait été un

des artistes les plus extraordinaires du XIXe siècle?

Il serait donc puéril de surfaire cette littérature; on aurait l'air de

vouloir dépouiller le compositeur au profit du critique. A la vérité,

ce jeu absurde ne déplairait pas à tout le monde. Il y a vingt ans,

artistes et amateurs furent saisis d'un fanatisme généreux et aveugle

pour l'auteur si longtemps méconnu de la _Damnation_ et des _Troyens_,

et ils applaudirent tout dans son œuvre avec une égale ferveur, le

sublime, le médiocre et le pire: aujourd'hui, d'autres amateurs et

d'autres artistes--les mêmes aussi, peut-être!--font payer à Berlioz

l'enthousiasme désordonné de ses admirateurs et sont prêts à déclarer

qu'il ne reste pas grand chose à dire de lui lorsqu'on a vanté sa

littérature. En musique, nos modes ont des caprices enfantins...

Berlioz naquit avec le don de l'écrivain. Ses premiers articles, après

son retour de Rome, ont déjà de la couleur et du mouvement. Parfois

encore la phrase gauchit et s'empêtre; la lourdeur de l'expression,

l'impropriété des mots révèlent l'inexpérience d'un littérateur novice.

Mais, d'année en année, la langue se fait plus sûre et plus souple; les

jours d'heureuse inspiration, elle devient abondante, imagée, vivante.

Alors--c'est sa grande originalité--la prose de Berlioz porte

l'empreinte du génie musical. Le morceau littéraire est bâti presqu'à la

façon d'un morceau de symphonie, avec des changements de rythme, des

répétitions et des cadences. On pourrait souvent mettre en tête d'une

page de Berlioz: _allegro_, ou bien _andante_, ou bien _scherzo_.

Pour rendre justice à ces qualités de style et de composition, il faut

ne point se laisser rebuter par le tour vieillot et démodé de certaines

élégances de style qui plurent sous le roi Louis-Philippe. De tous les

âges de notre littérature, l'âge où écrivit Berlioz est celui dont la

phraséologie nous est la plus odieuse: elle est déjà trop loin de nous

pour ne pas nous sembler baroque et saugrenue, mais elle en est encore

trop près pour que nous lui découvrions, avec une indulgence attendrie,

le charme des choses surannées. Berlioz, journaliste, était parfois de

cette «école parisienne» qu'il haïssait avec tant de force, dès qu'il

était question de musique. Et comment y eût-il échappé? Il écrivait aux

_Débats_, à côté de Jules Janin, le maître incontesté dont tous les

feuilletonistes, tous les critiques, tous les chroniqueurs imitaient de

leur mieux la désinvolture sautillante, le bavardage laborieusement

décousu, les digressions ahurissantes et les ironies sans fin. Ajoutez

le lyrisme de pacotille que les romantiques avaient introduit jusque

dans le journalisme, la manie de la grandiloquence, des interjections et

des apostrophes. C'était la manière de Lousteau et de Lucien de

Rubempré. Ce fut quelquefois la manière de Berlioz.

Mais, cette vieille friperie une fois écartée, comment nier l'esprit,

l'éloquence, la grâce des pages ou librement il se livre à la fantaisie

de son esprit et à la fougue de ses indignations?

Ce goût du pittoresque et ce sentiment de la nature, dont l'union, plus

rare que l'on ne croit, fait la beauté de ses grandes peintures

musicales, on les retrouve dans ces jolis _Reisebilder_ dont il aime à

égayer le mélancolique compte rendu des opéras et des opéras-comiques.

Son style ne vaut pas son orchestre, sans doute! Mais, que, pour

retarder le moment fâcheux où il va falloir analyser et juger _la

Sirène_[7], il rappelle ses souvenirs des Abbruzzes, les moines, les

bandits, les madones, les carabiniers, les _pifferari_, ou bien que le

_Lazzarone_[8] d'Halévy lui soit un prétexte pour évoquer la mer et la

lumière de Naples, l'île de Nisida et les bateliers du Pausilippe, le

coloris de ses esquisses est vif, sobre et juste.

Pour conter, louer, invectiver, sa verve toujours jaillissante fait

merveille, à condition que le démon romantique ne le pousse pas aux

dernières outrances. Sa phrase agile va un train d'enfer, frappe à

droite, frappe à gauche, avec une sûreté, une dextérité qui révèlent la

bonne éducation latine de l'écrivain. Prompte à l'éloquence, elle se

plie à l'ironie. La violence de la passion rend parfois cette ironie

trop lourde ou trop tendue. Mais quand--lassitude, dédain ou

résignation--l'âme tourmentée s'apaise un instant, elle a, pour traduire

ses dégoûts et ses aversions, des cris de sensibilité endolorie qui font

penser à Henri Heine ou bien des traits légers, acérés, terribles.

Cet homme, dont la vie semble un perpétuel paroxysme d'amour, de haine,

d'orgueil et de douleur, possède le sens du comique et de la

bouffonnerie. S'il s'amuse à parodier le scénario d'un opéra qui a passé

les bornes de la niaiserie consentie à ces espèces d'ouvrages, s'il

enchâsse les perles qu'il a trouvées dans un «poème» lyrique, s'il veut

se venger de l'ennui dont l'assomment la mauvaise musique et les

méchants musiciens, il est fertile en inventions divertissantes. (Il

faut lire certaine analyse du _Caïd_ écrite en vers libres, en vers

d'opéra[9].) Ces drôleries ne sont pas toujours très finement ciselées:

Berlioz montre pour les grosses facéties, les coq-à-l'âne et les

calembours une prédilection propre aux hommes de génie. D'autres fois,

il donne dans la gaieté romantique, la redoutable gaieté des Jeunes

France qui, dociles à la parole de Victor Hugo, admiraient Shakespeare

comme des «brutes». Oh! les plaisanteries shakespeariennes en français!

Mais il a aussi l'autre veine, la veine gauloise. Car chez lui tout est

alliage et complexité.

Par-dessus tout, il a le don de la vie. Il sait créer des personnages,

les faire parler, les mettre en scène. Il excelle à composer de petits

dialogues spirituels et passionnés où l'on surprend çà et là un peu de

l'art de Diderot. _Les soirées de l'orchestre_, _les Grotesques de la

musique_, _les Mémoires_ contiennent un grand nombre de ces fragments de

comédie, comme la visite de la «jeteuse de fleurs», madame Rosenhain,

l'irruption des virtuoses chez le critique malade, les conversations

avec Cherubini. Le jour de la première représentation du _Faust_ de

Gounod, Berlioz use du même procédé pour traduire les sentiments divers

du public et il nous fait ainsi assister aux conversations de

l'entr'acte[10], «cliquetis d'opinions étranges et contradictoires».

Toutes ces qualités firent de Berlioz un merveilleux journaliste.

* * * * *

Lorsqu'en 1820 le prédécesseur de Berlioz au _Journal des Débats_,

Castil-Blaze avait été chargé de la _Chronique musicale_, il avait ainsi

caractérisé lui-même ses articles: «Cette chronique sera exclusivement

consacrée à la musique. Les opéras nouveaux ou anciens y

seront--_uniquement sous le rapport musical_--examinés, analysés avec

soin et d'après les principes de la _bonne école_...» Sans rechercher ce

que Castil-Blaze voulait dire par la _bonne école_, constatons seulement

que pour le reste il tint parole: il étudia _sous le rapport musical_

toutes les œuvres de théâtre, de concert ou d'église; il s'attira même

une semonce de son collaborateur Hoffmann pour avoir imprimé que les

gens de lettres, n'entendant rien à la musique, n'en devraient souffler

mot. Comme il avait la déplorable mais lucrative manie de saccager les

chefs-d'œuvre allemands et italiens sous prétexte de les mettre à la

portée des Français, il insérait trop souvent dans ses chroniques

l'apologie de ses crimes. Mais il fit aussi de beaux éloges de Gluck et

de Mozart; il admira les Symphonies de Beethoven lorsqu'elles furent

révélées aux abonnés du Conservatoire; il accueillit favorablement les

premières Symphonies de Berlioz. Bref, il «inaugura dans la presse

française la critique musicale des œuvres de musique[11]».

A ce point de vue, la critique de Berlioz ne fut donc pas une nouveauté.

Mais c'était bien la première fois qu'en France un musicien de cette

valeur était appelé à communiquer au public ses goûts et ses opinions.

Castil-Blaze savait sans doute la musique; mais il était plus connu pour

avoir estropié _Don Juan_, _les Noces_, _le Mariage secret_,

_Freischütz_ que pour ses œuvres musicales qui consistent, si les

dictionnaires disent vrai, en _Trios pour le basson_ et en un recueil de

douze romances. Et, avant Berlioz, de grands musiciens avaient pris la

plume pour défendre ou expliquer leurs œuvres. Gluck avait fait

précéder _Alceste_ d'une préface célèbre. Mais ce que l'on n'avait point

encore vu, c'était un compositeur journaliste et juge de ses confrères.

On l'a revu, depuis, quelquefois.

Berlioz n'abusa pas de sa compétence technique; elle était assez

évidente pour qu'il pût se dispenser d'en faire parade. Beaucoup de

critiques d'art hérissent leur prose de termes spéciaux, afin que l'on

ne doute pas de leurs connaissances. Mais si ce vocabulaire particulier

a peut-être l'avantage de nous donner quelque confiance, il nous inflige

un tel ennui que le pauvre écrivain perd du même coup le bénéfice de sa

science. A qui donc cet écrivain s'adresse-t-il quand il fait un article

de journal? S'imagine-t-il, par hasard, que ses conseils seront écoutés

du musicien lui-même? Tout artiste méprise la critique; s'il dissimule

son mépris, il est un poltron qui, amoureux du succès, redoute

l'influence du journal; si, par malheur, sa déférence est sincère, c'est

qu'il ignore lui-même ce qu'il sent, ce qu'il veut, et n'est pas un

artiste. C'est du public, du plus profane des publics que le critique

doit être entendu et compris. Sans droit et sans pouvoir sur le

créateur, il tâchera de faire partager à ses lecteurs ses aversions ou

ses préférences; il y réussira s'il a de la verve, du bon sens, du goût,

s'il aime l'art dont il traite et sait rendre sa passion contagieuse.

Tel fut Berlioz critique. Dans ses premiers feuilletons, il laissait

encore traîner des expressions qui sentaient le professionnel; mais il

s'aperçut vite que le pédantisme est le pire défaut d'un journaliste, et

que, si l'on veut former ou réformer le goût du public, l'essentiel est

d'émouvoir les imaginations, d'inspirer l'horreur du médiocre et l'amour

des chefs-d'œuvre. Berlioz donna donc libre carrière à ses haines et à

ses enthousiasmes.

Ses haines étaient vigoureuses et innombrables.

Il haïssait les directeurs de théâtre, les chefs d'orchestre qui ne

respectent point le texte du musicien, les chanteurs qui réclament des

airs de bravoure. Aux virtuoses «pianistes, violoncellistes,

hautboïstes, flûtistes, saxophonistes, cornistes, triples violonistes,

simples racleurs, chanteurs, roucouleurs et compositeurs», il montrait

sur sa table deux pistolets chargés.

Il haïssait les opéras dénués d'ouverture. Il haïssait les vocalises, il

ne les pardonnait point même à Mozart et toute l'admiration qu'il

ressentait pour le _Prophète_ ne l'empêchait pas d'écrire, s'adressant à

Meyerbeer:

Vous savez si je vous aime et si je vous admire; eh bien, j'ose

affirmer que dans ces moments-là, si vous étiez près de moi, si la

puissante main qui a écrit tant de grandes, de magnifiques et de

sublimes choses était à ma portée, je serais capable de la mordre

jusqu'au sang[12].

Il haïssait la fugue au point que la majesté du dieu Beethoven lui-même

ne pouvait arrêter son indignation et qu'il écrivait un jour à propos de

la _Messe en ré_:

Si au lieu de crier _A-a-a-a-men_ pendant deux cents mesures, le

chœur chantant en français s'avisait d'exprimer ses souhaits en

vocalisant _allegro furioso_ sur les syllabes

_Ain-ain-ain-si-i-i-i_, avec accompagnement de trombones et de

grands coups de timbales, ainsi que ne le manque jamais de faire un

de nos plus illustres compositeurs de musique sacrée, il n'est pas

un homme capable d'apprécier l'expression musicale qui ne se dit:

«C'est un véritable chœur de paysans ivres se jetant les pots à la

tête dans une taverne de village ou une carricature impie de tout

sentiment religieux.» Je me rappelle avoir demandé à un professeur

aussi savant que consciencieux, compatriote et ami de Beethoven,

son opinion sur les _amen_ vocalisés et fugués. Il me répondit

franchement: «Oh! c'est une barbarie.--Mais pourquoi donc

s'obstine-t-on toujours à en faire!--Mon Dieu! Que voulez-vous?

c'est l'usage! Tous les compositeurs en ont fait.» N'est-il pas

désespérant de penser que la routine ait conservé encore assez de

puissance pour voir le front d'un Beethoven s'incliner un instant

devant elle[13]?

Il haïssait les fabricants de pastiches, les arrangeurs, correcteurs et

mutilateurs. Il les insultait, il les maudissait, il les

ridiculisait[14]. Jamais personne n'a bafoué avec plus de force cette

engeance--immortelle, car il suffit aujourd'hui d'assister à une

représentation de Mozart à l'Opéra ou de Shakespeare à la

Comédie-Française pour constater qu'il se rencontre toujours des

«adaptateurs» prêts à faire au génie «l'aumône de leur science et de

leur goût».

Et il haïssait encore une certaine musique «parisienne»... Mais, quand

nous saurons son opinion sur les compositeurs de son temps, nous verrons

mieux ce qu'il voulait dire par là.

Au fond, toutes ces haines de Berlioz sont la contrepartie de ses

enthousiasmes. S'il déteste les virtuoses, c'est qu'ils altèrent et

corrompent les chefs-d'œuvre; les arrangeurs, c'est qu'ils outragent

les maîtres; les musiciens «parisiens», c'est que leurs ouvrages

dépravent le goût public et le détournent d'une musique plus noble et

plus fière.

Il exalte les œuvres de Beethoven, de Gluck, de Mozart, de Weber et de

Spontini. Nous sommes enclins aujourd'hui à estimer qu'il y met parfois

plus de ferveur que de pénétration. Mais n'oublions pas que ces articles

étaient écrits en vue d'un journal quotidien. D'ailleurs, pour mesurer

le progrès que Berlioz fit faire à la critique musicale, il n'est pas

mauvais d'avoir lu quelques articles de Castil-Blaze.

Il publia de nombreux feuilletons sur Beethoven et il analysa les neuf

symphonies[15]. Cédant à son propre tempérament, il a peut-être trop

_objectivé_ l'art de Beethoven; il en a donné une interprétation moins

musicale que poétique. Mais qu'il y a de vivacité, parfois de

délicatesse dans ces transcriptions littéraires! et qu'elles ont bien

l'accent brûlant d'une passion juvénile!

Les études sur _Alceste_, sur _Orphée_, sur _Obéron_, sur le

_Freischütz_, reproduites dans _A travers Chants_, manifestent le culte

de Berlioz pour Gluck et Weber. L'esquisse biographique de Spontini

(_Soirées de l'Orchestre_) est un acte d'adoration, un hymne à la déesse

de la «musique expressive».

On a parfois reproché à Berlioz d'avoir méconnu Mozart. Cela n'est pas

exact. Dans un merveilleux feuilleton contre les «arrangeurs» de la

_Flûte enchantée_[16], il appelle Mozart «le premier musicien du monde».

Se réjouissant du succès de _Don Juan_[17] à l'Opéra il félicite le

public de «goûter sans ennui une musique fortement pensée,

consciencieusement écrite, instrumentée avec goût et dignité, toujours

expressive, dramatique, vraie; une musique libre et fière qui ne se

courbe pas servilement devant le parterre et préfère l'approbation de

quelques _esprits élevés_ (suivant l'expression de Shakespeare) _aux

applaudissements d'une salle pleine de spectateurs_»... Je ne prétends

pas que ces éloges soient très chaleureux: ce ne sont pas des cris

d'admiration. Berlioz traite autrement Gluck ou Beethoven. Mais

l'honneur du critique est sauf: il a loué Mozart.

* * * * *

Si Berlioz n'avait eu qu'à dauber sur des pianistes ridicules,

invectiver contre les fabricants de «pastiches» et exalter les maîtres

du passé, il se fût résigné de bon cœur à son métier. Mais il avait

aussi la charge de juger les vivants.

Cette partie de sa tâche lui avait causé tant de tracas, tant d'ennuis

que jamais il ne fit réimprimer les chroniques où étaient prononcés les

noms de ses contemporains. Dans ses volumes il a repris des fantaisies

ou des essais théoriques publiés à propos de certains opéras. Mais il ne

voulut point exhumer ce qu'il avait écrit sur les œuvres de son temps.

Peut-être hésitait-il à signer une seconde fois des éloges de

complaisance arrachés à sa lassitude. Il fit une exception pour son

célèbre article sur Wagner et la musique de l'avenir; on put le relire

dans _A travers chants_.

Nous n'avons aucune raison de partager ces scrupules. Berlioz, du reste,

s'est fait une singulière idée de notre clairvoyance s'il nous a cru

incapables de discerner sa vraie pensée à travers les formules

laudatives ou courtoises que mille nécessités lui imposaient. «A quels

misérables ménagements, disait-il dans ses _Mémoires_, ne suis-je pas

contraint! que de circonlocutions pour éviter l'expression de la vérité!

que de concessions faites aux relations sociales et même à l'opinion

publique! que de rage contenue! que de honte bue! Et l'on me trouve

emporté, méchant, méprisant! Hé! malotrus qui me traitez ainsi, si je

disais le fond de ma pensée, vous verriez que le lit d'orties sur lequel

vous prétendez être étendus par moi n'est qu'un lit de roses, en

comparaison du gril où je vous rôtirais!...»

Assurément il ne put toujours livrer à ses lecteurs le fond de son

cœur. Il dut quelquefois trépigner de colère à l'instant de décerner

quelques vagues compliments à des compositeurs qu'il eût voulu déchirer.

Il lui fallut sacrifier ses dégoûts tantôt à de chères amitiés, tantôt à

ses propres intérêts: on n'est pas impunément candidat à l'Institut,

puis académicien; de dures servitudes pèsent sur le journaliste, même le

plus indépendant de caractère; enfin, si l'on est musicien, on ne

saurait faire exécuter sa musique sans le concours d'artistes, de

directeurs, de cantatrices, de chefs d'orchestre, etc... et il serait

téméraire de vouloir conquérir leur dévouement à force d'injures.

Berlioz courba quelquefois la tête, afin de conserver, malgré tout, le

droit de dire ou d'insinuer la vérité, quand il lui semblait

indispensable de le faire pour la dignité de l'art ou pour sa propre

défense.

De ce droit il a usé souvent, plus souvent que lui-même ne l'a dit. Je

citerai trois feuilletons où, sans circonlocutions, sans rien concéder

aux relations sociales ou à l'opinion publique, il a exprimé sa pensée

tout entière. Le premier de ces articles a été écrit en 1835, le second

en 1849, le troisième en 1861. On voit que, durant sa longue carrière de

journaliste, Berlioz a toujours su, quand l'occasion l'exigeait,

exprimer ses indignations, sans ménager personne.

Sa première victime fut Hérold. L'Opéra-Comique venait de reprendre

_Zampa_. Berlioz qui n'avait pas encore à s'occuper des représentations

de ce théâtre, fit simplement une étude de la _partition_. «Hérold, sans

avoir un style à lui, n'est cependant ni Italien, ni Français, ni

Allemand. Sa musique ressemble fort à ces produits industriels fabriqués

à Paris d'après des procédés inventés ailleurs et légèrement modifiés:

c'est de la musique parisienne.» Tel était le thème de ce feuilleton qui

fit scandale[18]. Les admirateurs d'Hérold ne le pardonnèrent jamais à

Berlioz. Quand celui ci mourut, Jules Janin prétendit en laver la

mémoire de son collaborateur et déclara qu'il était lui-même l'auteur du

fameux article sur... _le Pré aux Clercs_. L'intention était charitable.

Mais Jules Janin confondait _le Pré aux Clercs_ avec _Zampa_. L'article

était bel et bien de Berlioz. Il est assez lourdement rédigé,

avouons-le. Mais peu de personnes trouveront aujourd'hui déraisonnable

le jugement du critique de 1835 sur _Zampa_.

Quand parut _la Fille du Régiment_, ce fut au tour de Donizetti d'être

étendu sur le «lit d'orties». Berlioz affirma que la musique de cette

pièce avait déjà servi au compositeur italien pour un petit opéra imité

ou traduit du _Chalet_ d'Adam et représenté en Italie: «C'est une de ces

choses comme on en peut écrire deux douzaines par an, quand on a la tête

meublée et la main légère... Lorsqu'on est sur le point de produire une

œuvre écrite _per la fama_[19], comme disent les compatriotes de M.

Donizetti, il faut bien se garder de montrer un _pasticcio_ esquissé

_per la fame_. On fait en Italie une effrayante consommation de cette

denrée chantable, sinon chantante... Et cela n'a pas beaucoup plus

d'importance dans l'art que n'en ont les transactions de nos marchands

de musique avec les chanteurs de romances et les fabricants d'albums...

Tout cela est _per la fame_, et _la fama_ n'a que peu de chose à y

voir... La partition de _la Fille du Régiment_ est donc tout à fait de

celles que ni l'auteur ni le public ne prennent au sérieux...

L'orchestre se consume en bruits inutiles; les réminiscences les plus

hétérogènes se heurtent dans la même scène, on retrouve le style de M.

Adam côte à côte avec celui de M. Meyerbeer[20]...» Et le feuilleton

tout entier est de cette plume rapide et incisive. Berlioz montre tous

les théâtres de Paris envahis à la fois par Donizetti. Il se demande ce

que penserait ce dernier s'il voyait Adam accaparer ainsi toutes les

scènes de Florence, pour y faire représenter des œuvres méprisées à

Paris et il imagine les doléances du public florentin devant le

déballage de cette pacotille.--Donizetti se fâcha. On ne sait ce qu'Adam

pensa de cette ironique fantaisie. Berlioz fut un peu moins cruel

quelques semaines plus tard pour _les Martyrs_ de Donizetti. On ne cesse

de jouer _la Fille du Régiment_ à l'Opéra-Comique. _Les Martyrs_ ont eu

des destinées moins heureuses.

En 1861, c'est contre la bouffonnerie d'Offenbach que se déchaîne

Berlioz. L'Opéra-Comique vient de jouer _Barkouf_. Le critique

s'abandonne à une exaspération qui nous fait aujourd'hui un peu sourire.

Il s'indigne, avec le public, car _Barkouf_ était tombé, de voir le

genre «trivial, bas, grimaçant», envahir la scène de l'Opéra-Comique et

il s'écrie: «Décidément, il y a quelque chose de détraqué dans la

cervelle de certains musiciens. Le vent qui souffle à travers

l'Allemagne les a rendus fous. Les temps sont-ils proches? De quel

Messie alors l'auteur de _Barkouf_ est-il le Jean-Baptiste[21]?...»

Voilà le Berlioz des jours de complète franchise.

Comment traitait-il les gens qu'il voulait «ménager»?

«La violence, disait-il, que je me fais pour louer certains ouvrages,

est telle que la vérité suinte à travers mes lignes, comme, dans les

efforts extraordinaires de la presse hydraulique, l'eau suinte à travers

le fer de l'instrument.» La vérité suintait souvent. Tout le monde s'en

apercevait, les auteurs des opéras et les lecteurs des feuilletons. Un

jour que l'on avait représenté un ouvrage de Billetta, professeur de

piano à Londres, Berlioz écrivait à son ami Morel: «Ne croyez pas un mot

des quelques éloges que contient sur cette musique mon feuilleton de ce

matin, et croyez, au contraire, que je me suis tenu à quatre pour en

faire aussi tranquillement la critique[22]...» Vraiment ni Morel ni

personne n'avait besoin d'être averti.

On est surpris au premier abord des louanges accordées par Berlioz aux

œuvres d'Halévy, d'Auber et d'Adam. On est un peu scandalisé de trouver

sous sa plume cette appréciation du _Shérif_ d'Halévy: «Jamais M. Halévy

ne s'est montré si abondant, si riche et si original. Cette œuvre a une

physionomie tout à fait à part. Elle m'a fait éprouver, presque d'un

bout à l'autre, ce plaisir rare que donnent aux musiciens les

compositions hardies, nouvelles et savamment ordonnées[23].» Et Halévy

n'était pas le seul à bénéficier de cette belle indulgence. Attendez

pourtant! Voici ce qu'il écrit, une autre fois, du même Halévy, à propos

du _Val d'Andorre_: «Le succès du _Val d'Andorre_, à l'Opéra-Comique,

est un des plus généraux, des plus spontanés et des plus éclatants dont

j'aie été témoin. Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auditeurs

applaudissaient, approuvaient, étaient émus. Une fraction cependant, une

fraction imperceptible, mais qui contient encore des esprits d'élite, ne

partageait qu'avec des restrictions l'opinion dominante sur la haute

valeur de l'ouvrage; d'autres, dès la fin du second acte, se montraient

déjà fatigués d'entendre dire: «Que c'est charmant!» O Athéniens, vous

avez pourtant bien peu d'Aristides! Pour moi, j'ai franchement approuvé

et admiré; j'ai été impressionné vivement sans songer en écoutant les

clameurs enthousiastes de la salle, à appliquer à M. Halévy ce mot

antique: «Le peuple applaudit: aurait-il dit quelque sottise?...» Mot

plus spirituel que profond, car le peuple applaudit même les belles

choses quand elles sont à sa portée et qu'elles ne dérangent pas

brusquement le cours de ses habitudes et de ses idées[24].» Un long

«éreintement», comme nous disons aujourd'hui, eût-il valu ces lignes

délicieuses et perfides?

La mansuétude qu'il témoignait à Auber était assez intermittente: «Il y

a un nombre prodigieux de motifs de contredanse dans cette partition

(_Les Diamants de la couronne_). La première reprise est ainsi toute

faite, il ne s'agira plus que d'en ajouter une seconde et les quadrilles

surgiront par douzaines. Évidemment, c'est le but que s'est proposé M.

Auber; il a cru plaire davantage par là au public spécial de

l'Opéra-Comique, et lui plaire d'autant plus que ces thèmes courants

seraient moins originaux. La durée du succès peut seule démontrer si ce

but a été atteint[25].» Encore cette fine et charmante ironie: «M. Auber

a écrit sur ce livret (_L'Enfant prodigue_) une riche partition,

brillante, animée, vive, joyeuse, souvent touchante et complètement

privée de ces beautés terribles qu'accompagne l'ennui[26].» De tels

traits sembleraient maintenant inoffensifs. En ce temps-là, on savait

encore goûter les sous-entendus, comprendre les allusions.

Berlioz fut donc moins féroce qu'on ne l'a dit; mais il fut moins

indulgent qu'il ne l'a lui-même prétendu.

* * * * *

Il a _sincèrement_ aimé les œuvres de quelques-uns de ses

contemporains. Prenons ici--cette réserve est indispensable--le mot de

_sincèrement_ dans le sens atténué qu'il faut toujours lui attribuer

s'il s'agit d'un artiste jugeant les productions de ses rivaux ou de ses

disciples heureux. Un musicien dénué de toute jalousie, étranger à toute

malice, joyeux de succès qui ne sont pas les siens, ce prodige s'est une

fois rencontré: César Franck fut un saint. Berlioz n'en était pas un: il

aima qui l'aimait et célébra volontiers les œuvres dont la réussite lui

semblait un gage de sa propre revanche. Cependant l'accent de certains

feuilletons trahissait une chaleur de sentiment à laquelle ne pouvaient

pas se tromper les compositeurs gratifiés la veille de louanges banales:

ces jours-là, le critique était heureux que la reconnaissance, l'intérêt

et la prudence lui permissent d'admirer librement ce qu'au fond du cœur

il jugeait admirable.

Il a pieusement glorifié la musique de son maître Jean-François

Lesueur[27]. Son grand dégoût de l'italianisme ne l'empêcha pas de

répéter vingt fois que _le Barbier_ était un chef-d'œuvre et de

reconnaître «la sensibilité profonde» de Bellini, «son expression si

souvent juste et vraie... sa simplicité naïve[28]». Pour l'amour de la

symphonie, il combla de louanges les pauvres symphonistes de cette

époque: Heller, Reber, Litolff.

De tous les musiciens de son temps, celui qu'il loua avec le plus

d'ardeur, ce fut Meyerbeer. Ce goût déconcertant gêne quelques-uns de

ses fervents: ils voudraient mettre au compte des complaisances

nécessaires les éloges décernés par le musicien des _Troyens_ au

compositeur du _Pardon de Ploërmel_: simple gratitude de Berlioz,

disent-ils, pour un maître illustre, auditeur assidu et bienveillant de

toutes ses symphonies et de tous ses opéras. A leur avis, si l'on veut

savoir sa véritable opinion, il faut s'en tenir à cette boutade

rapportée par M. Adolphe Jullien[29]: «Meyerbeer n'a pas seulement le

bonheur d'avoir du talent, il a surtout le talent d'avoir du bonheur.»

Berlioz a pu lâcher cette méchanceté dans un instant d'humeur. Ce

n'était point son opinion intime. Tels passages de ses œuvres (ce ne

sont pas les meilleurs), notamment le finale de la Réconciliation,

théâtral épilogue de la belle symphonie de _Roméo et Juliette_,

prouveraient que l'admiration de Berlioz pour Meyerbeer ne fut que trop

réelle... Mais, rien qu'à lire ses feuilletons, nous en sommes déjà

convaincus. Qu'il s'agisse de l'auteur des _Huguenots_ ou de celui de

_la Juive_, l'éloge sonne d'une manière différente.

En 1836, Berlioz avait publié une analyse de la partition des

_Huguenots_, très longue et très chaleureuse[30]. On a lu plus haut un

fragment d'un de ses articles sur _le Prophète_. A la suite de la

représentation de l'_Étoile du Nord_, il disait: «C'est merveilleux de

vérité, d'élégance, de fraîcheur d'idées, d'originalité, d'audace et de

bonheur. A côté des plus jolies, des plus coquettes chatteries

musicales, on y trouve des combinaisons effrayantes de complexité, des

traits d'expression passionnée d'une vérité saisissante[31].»--Pour _le

Pardon de Ploërmel_, mêmes louanges[32]. Et si l'on conserve un doute,

malgré tous ces témoignages publics, il faut ouvrir les _Lettres

intimes_ à Humbert Ferrand: on y lit ceci (28 avril 1859): «Que la

musique d'_Herculanum_ est d'une faiblesse et d'un incoloris (pardon du

néologisme) désespérants! Que celle du _Pardon de Ploërmel_ est écrite,

au contraire, d'une façon magistrale, ingénieuse, fine, piquante et

souvent poétique! Il y a un abîme entre Meyerbeer et ces jeune gens. On

voit qu'il n'est pas Parisien. On voit le contraire pour David et

Gounod.»

Berlioz traite ici avec un peu d'amertume ces deux jeunes gens. Il avait

pourtant salué leurs débuts avec une évidente sympathie. Pour Félicien

David, sympathie est trop peu dire. L'article sur la première audition

du _Désert_ ressemble à un sacre, à une apothéose: un grand compositeur

vient d'apparaître; un chef d'œuvre vient d'être dévoilé. «Arrière

toutes les tièdes réticences, toutes les réserves ingrates sous

lesquelles se cache la lâche crainte de trouver des railleurs, ou celle

plus misérable encore et plus mal fondée de voir les travaux futurs du

nouvel artiste ne pas répondre à l'attente que son premier triomphe fait

concevoir!... Ah! prudents aristarques, vous ne savez pas de quelle

nature est l'émotion qui fait battre le cœur de l'artiste dont l'œuvre

est reconnue belle! Ce n'est pas de la vanité, ce n'est pas de

l'orgueil, ce n'est pas la satisfaction d'avoir vaincu une difficulté,

la joie d'être sorti d'un péril, ce n'est rien de tout cela,

détrompez-vous, c'est de la passion, c'est une passion partagée, c'est

l'enthousiasme pour son œuvre multiplié par la somme des enthousiasmes

intelligents qu'elle a excités... L'amour du beau remplit seul tout

entière l'âme du poète; ce qu'il désire, c'est d'avoir, autour de lui,

quand il chante, un chœur de voix émues pour répondre à sa voix: plus

elles sont belles, savantes et nombreuses et plus sa vie rayonne et se

divinise, plus il est heureux[33]...» Pauvre Berlioz! Il livrait le

secret de ses plus cruelles rancœurs, lorsqu'il peignait avec tant de

feu les joies du poète applaudi; de toute son âme il aspirait à

l'ivresse du triomphe, au délire qui «divinise» la vie; mais un destin

avare lui marchandait cette félicité: ce fut son désespoir. Pauvre

David! la gloire lui avait souri trop tôt. Ces «aristarques prudents»

dont les scrupules et les réserves indignaient son panégyriste,

n'étaient peut-être pas si mal avisés. Il justifia leur prudence, et

Berlioz lui-même écrivit sur _Herculanum_ un article d'une sévérité

mitigée où le dépit d'avoir été mauvais prophète se mêlait à la crainte

que tout le monde n'eût pas perdu le souvenir des solennels

enthousiasmes de naguère.

Quant à Gounod, le feuilleton de Berlioz sur _Sapho_ contient de sévères

admonestations mais aussi de grands éloges. Il mérite d'être relu. C'est

un de ceux où Berlioz a exprimé sa pensée, toute sa pensée, avec le plus

de franchise et de liberté. Après avoir vanté le poème d'Émile Augier

comme un «magnifique texte pour la musique», il ajoute que Gounod l'a

très bien traité dans certaines parties. Mais d'autres passages de

l'œuvre l'ont révolté: «Je trouve cela, dit-il, hideux, insupportable,

horrible.» Et s'adressant au musicien: «Non, mon cher Gounod,

l'expression fidèle des sentiments et des passions n'est pas exclusive

de la forme musicale... Avant tout il faut qu'un musicien fasse de la

musique. Et ces interjections continuelles de l'orchestre et des voix

dans les scènes dont je parle, ces cris de femmes sur des notes aiguës,

arrivant au cœur comme des coups de couteau, ce désordre pénible, ce

hachis de modulations et d'accords, ne sont ni du chant, ni du

récitatif, ni de l'harmonie rythmée, ni de l'instrumentation, ni de

l'expression. Il arrive dans certains cas au compositeur d'être obligé

par son sujet à des espèces de préludes dans lesquels se montrent à demi

les idées qu'il se propose de développer immédiatement après; mais il

faut qu'enfin il les développe, ces idées, il faut que l'espoir de voir

le morceau de musique commencer et finir ne soit pas continuellement

déçu[34]...» Après cette vive mercuriale, il met en lumière toutes les

beautés de la partition, surtout la dernière scène, dont il dira

quelques mois plus tard, en rendant compte d'une reprise de _Sapho_:

«L'art est si complet qu'il disparaît. On ne songe plus qu'à la

sublimité de l'expression générale sans tenir compte des moyens

employés par l'auteur. C'est beau!... mais très beau, miraculeusement

beau[35]!»

J'ai déjà cité les vivants dialogues par lesquels débute le feuilleton

sur _Faust_. Quand, dans le même article, Berlioz prend ensuite la

parole pour son compte, il s'efforce d'être équitable; mais le cœur n'y

est pas. Comment ne serait-il pas blessé des inventions saugrenues des

librettistes? comment, surtout, pourrait-il écarter de sa pensée le

triste destin de sa _Damnation_? A son avis la partition de Gounod a «de

fort belles parties et de fort médiocres[36]». Il loue de son mieux les

premières. Quant aux secondes, il use d'ingénieuses prétentions: «Je ne

puis me rappeler la forme ni l'accent du petit morceau chanté par Siébel

cueillant des fleurs dans le jardin de Marguerite.» Quatre heures de

musique l'ont tellement fatigué qu'il a gardé seulement un «souvenir

confus» du trio final[37].

Avant que Berlioz renonçât à la critique musicale, deux jeunes

compositeurs français dont les noms furent depuis glorieux. Georges

Bizet et Ernest Reyer, avaient fait représenter à Paris leurs premiers

ouvrages. Berlioz leur rendit justice.

Ce fut l'auteur de la _Statue_ qui occupa dans les _Débats_ la place

abandonnée par l'auteur des _Troyens_. Il continua la glorieuse

tradition de son maître. A son tour, pendant plus de trente années, il

prodigua dans d'innombrables articles les fantaisies, les malices, les

ironies de son esprit alerte et mordant, les boutades de son humeur

indépendante, et les jugements de son goût libre, sûr et délicat.

* * * * *

La suite des feuilletons de Berlioz forme donc une histoire complète de

la musique à Paris de 1835 à 1863. On n'y relève qu'une grave omission:

Berlioz n'a point prononcé le nom de César Franck. Mais il faut observer

que la seule œuvre de Franck exécutée pendant ce laps de temps fut

_Ruth et Booz_ et qu'alors (4 janvier 1846), Berlioz voyageait en

Autriche. Ce fut Delécluze qui rendit compte de ce concert dans les

_Débats_[38]; il loua le nouvel oratorio et fit écho à l'enthousiasme du

public, car la première œuvre de César Franck remporta un éclatant

succès.

Je n'ai rien dit de l'attitude de Berlioz à l'égard de Wagner. On a si

souvent conté la querelle du musicien français et du musicien

allemand[39]! Autrefois beaucoup de personnes s'imaginaient, sur la foi

de Scudo, que Berlioz et Wagner étaient «de la même famille... deux

frères ennemis... deux enfants terribles de la vieillesse de Beethoven»;

et, comme cette opinion était acceptée non seulement par les détracteurs

mais aussi par certains admirateurs de Berlioz et de Wagner, une telle

dispute de famille étonnait les uns et attristait les autres.

Aujourd'hui que les grandes haines sont éteintes et que les grands

engouements sont calmés, aujourd'hui que l'on ne goûte plus en

applaudissant, soit Wagner, soit Berlioz, la joie de passer pour

révolutionnaire, on comprend mieux que Berlioz _ne pouvait pas_ aimer

Wagner, sans désavouer une partie de son œuvre, sans blasphémer ses

dieux.

Il rédigea une solennelle profession de foi, un véritable _credo_ et

jeta l'anathème à la «musique de l'avenir». Plus tard, des griefs

personnels se mêlèrent à ses répugnances artistiques; sa colère

s'exaspéra quand il vit l'Opéra recevoir _Tannhäuser_, tandis que le

sort des _Troyens_ demeurait incertain. Le lendemain de la première

représentation, il allait, dans ses lettres, jusqu'à féliciter les

Parisiens de leurs rires et de leurs sifflets; il trouvait bon que la

foule, sur l'escalier de l'Opéra, eût traité tout haut Wagner «de

gredin, d'insolent, d'idiot»; il ne pouvait réprimer ce cri pitoyable:

«Je suis cruellement vengé[40]». Cependant tout n'était pas rancune

assouvie et jalousie satisfaite dans le plaisir que lui procurait la

chute du _Tannhäuser_. Il faut se reporter à l'article que, dix années

auparavant, il avait consacré à la _Sapho_ de Gounod, pour saisir les

causes lointaines et profondes de son hostilité contre la musique de

Wagner.

* * * * *

«Esthétique! maugréait Berlioz, je voudrais bien voir fusiller le

cuistre qui a inventé ce mot là.»--Le vocable est disgracieux, disons-le

avec Berlioz. Mais celui-ci avait des raisons particulières de haïr

l'esthétique. Sa devise était celle du romantisme: Désordre et Génie. On

ne discipline pas le Désordre; on ne définit pas le Génie.

Après avoir parcouru livres et feuilletons de Berlioz, nous gardons le

souvenir d'un chaos d'invectives et de dithyrambes, d'un étrange

pêle-mêle de folie et de bon sens, d'amour et de haine, d'emphase et

d'esprit, mais où rien ne ressemble à un système. Il est sans doute

puéril de réclamer d'un artiste créateur un ensemble de règles et de

préceptes: ces législations sont jeux de pédants. Mais, sachant les

objets de ses préférences et de ses aversions, nous pouvons, en général,

restituer sa poétique, c'est-à-dire déterminer avec plus de précision et

de sûreté les caractères de son génie: un artiste qui se mêle de

critique confesse au public ses propres ambitions.

Nous connaissons bien la doctrine morale de Berlioz, son «éthique»

professionnelle: elle est très belle et très claire: le musicien doit se

garder de toute trivialité, mépriser le vulgaire, le médiocre, le

«parisien», se moquer de la fortune, respecter les maîtres et ne rien

céder de son idéal.

Mais quel fut l'idéal de Berlioz? quelle son esthétique?

On découvre sans peine dans les livres de Wagner la genèse des idées

qui devaient aboutir à la fondation de Bayreuth, les influences sous

lesquelles s'est élaborée, achevée la conception du drame lyrique.

Quelques phrases éparses en des lettres familières suffisent à dévoiler

la pensée intime de Mozart sur la musique et l'opéra. Avec Berlioz, nous

sommes en pleines ténèbres. Il a entassé des milliers de pages de

critique; on possède les lettres qu'il adressait à ses amis; lui-même

n'a jamais été avare de confidences sur ses œuvres et sa vie; cependant

il nous est impossible de nous orienter au milieu de la diversité de ses

théories et de ses tendances.

Les musiciens et la musique · 第 1 / 18 段