LE MYSTÈRE DE LA PASSION, A NANCY

On sait quelle célébrité ont acquise les représentations décennales du

mystère de la Passion du Christ, données à Oberammergau depuis le milieu

du dix-septième siècle et quelle affluence de spectateurs de tous les

pays du monde elles attirent dans ce village de la Haute-Bavière. Au

nombre de ceux qui s'y rendirent au mois de juillet 1900 se trouvait M.

l'abbé Petit, curé de Saint-Joseph de Nancy; il en revint avec le projet

de faire interpréter le drame évangélique aussi fidèlement que possible

par les habitants de sa paroisse. Ce projet lui souriait d'autant plus

qu'il voyait dans sa réussite éventuelle un moyen d'alléger les lourdes

charges résultant de la construction de son église.

Aussitôt il se met à l'oeuvre; il sollicite d'abord et obtient du curé

d'Oberammergau l'autorisation de traduire les passages importants de la

pièce traditionnelle et d'en reproduire l'ordonnance générale: choeurs,

tableaux vivants, scènes principales. A proximité du presbytère, M.

l'abbé Petit possède un vaste terrain; avec le concours de M. Jacquemin,

architecte, il le transforme en théâtre. La scène, solidement

charpentée, est adossée à un mur; sur les côtés se dressent deux

portiques pour les choeurs et le tribunal de Pilate; les décors, fort

bien brossés et agencés, montrent surtout des panoramas de Jérusalem, et

donnent au suprême degré l'illusion de la réalité, grâce à l'heureuse

idée qu'on a eue de conserver les beaux arbres de la cour. Une toile de

tente couvre la salle immense en plein air, mesurant 21 mètres de

largeur, 50 mètres de profondeur, et garnie de gradins où deux mille

spectateurs peuvent s'échelonner à leur aise.

Le recrutement des acteurs n'est pas la moindre difficulté de

l'entreprise: au mois de février 1904, le curé de Saint-Joseph a formé

une troupe de 350 sujets, hommes, jeunes gens et jeunes filles,

appartenant tous à sa paroisse; de diligentes paroissiennes se chargent

de l'habiller. A la fin de mai, après les répétitions nécessaires, on

était complètement prêt, et le succès décisif de l'expérience, devant

des milliers de spectateurs accourus de toutes parts, récompensait la

vaillante initiative de M. l'abbé Petit et le zèle de ses dévoués

collaborateurs.

Une nouvelle série de représentations de la _Passion_ va être donnée à

Nancy, cette année, pendant les mois de juin, juillet, août et

septembre. Ultérieurement, elles n'auront plus lieu que tous les dix

ans, comme à Oberammergau.

[Illustration: une scène de la "passion" au théâtre RELIGIEUX de Nancy.

--Véronique montrant aux saintes femmes l'empreinte de la face

divine--_Phot. Haas._]

[Illustration: Au haras de Jardy: "Flying Fox" en liberté.]

"FLYING FOX", L'ÉTALON D'UN MILLION

L'Illustration _ne consacra jamais que de rares vignettes ou entrefilets

au sport hippique. Toutefois, un fait sans précédent intervient, qui

constitue aujourd'hui une actualité d'intérêt universel. Un cheval

anglais, gagnant de plus d'un million sur le turf, fut, en 1900, acheté

pour un million par un éleveur français. Depuis août 1903, c'est-à-dire

en vingt et un mois, les premiers produits de cet étalon rapportèrent

près de deux millions d'argent public à leur propriétaire. Celui-ci, à

la veille des grandes épreuves classiques, possède les trois meilleurs

poulains qui soient en France et peut-être en Angleterre: un trio

d'invaincus. Avec un d'entre eux, Jardy, il s'apprête à disputer

mercredi en Angleterre le Derby d'Epsom et a chance d'y renouveler, à

quarante ans d'intervalle, l'exploit, resté unique, de Gladiateur. Ces

considérations suffisent pour intéresser tous nos lecteurs à l'article

qui suit:_

Quand, le 7 mars 1900, fut dispersée aux enchères publiques l'écurie du

duc de Westminster décédé, la présence de Flying Fox, le héros de la

dernière saison sportive, constituait l'attrait sensationnel de la

vente. Il venait de réussir, en une seule année (1899), un sextuple

event inaccompli avant lui: Deux mille Guinées, Derby d'Epsom,

Saint-Léger, Eclipse Stakes, Princess of Wales Stakes, Jockey

Club Stakes, les six prix les plus richement dotés d'Angleterre. Au

total, avec d'autres victoires moindres, 1.012.125 francs. Flying

Fox--«le renard volant» --portait en ses veines les plus nobles courants

de sang. En remontant dans son ascendance paternelle directe, on ne

trouvait que des «racers» illustres: Orme, son père, l'invincible

Ormonde, puis, sans discontinuité de gloire, Bend'Or, Doncaster,

Stockwell, The Baron, Irish Birdcatcher!... Cet héritier de tant de

glorieux reproducteurs ne pouvait devenir lui-même qu'un grand chef de

race. A quel prix monterait-il?... M. Edmond Blanc résolut de se porter

acquéreur.

[Illustration: Une ruade de "Flying Fox". _Photographies Tresca._]

[Illustration: "Flying Fox" cabré.]

[Illustration tronquée: Gouvernant. Caïus. Adam. Val-d'Or. Jardy.

Génial. Un lot de pur sang qui vaut environ trois millions de francs.]

Depuis vingt-cinq ans, M. Blanc s'occupait avec passion d'élevage et de

courses. Déjà, il avait acheté aux Anglais deux reproducteurs de marque.

Energy, payé 150.000 francs, était mort après trois saisons de monte,

lui donnant une belle lignée: Révérend (père de Caïus), Gouverneur,

Rueil, Lagrange, etc., Winkfleld's Pride, acheté plus tard 160.000

francs, lui réservait Quo Vadis, qui devait avoir la chance de gagner le

Grand Prix sur meilleurs que lui. Mais M. Edmond Blanc ambitionnait la

possession d'un étalon tel que ses produits puissent, de façon certaine

et définitive, assurer à la casaque orange une constante suprématie sur

le turf français. Cet étalon prestigieux, n'était-ce pas Flying Fox?...

Au premier rang des compétiteurs, près de M. Edmond Blanc, figurait le

prince de Galles, devenu depuis Edouard VII. Lui aussi, il convoitait

Flying Fox pour son haras de Sandringham. Les enchères montèrent:

800.000! 850.000! 900.000! A 900.000, le prince de Galles se tourna vers

son entraîneur Porter:

--C'est trop cher maintenant! murmura-t-il.

--Non, Altesse, pas trop cher encore! souffla Porter qui connaissait la

vraie valeur du jeune crack.

Malgré cet avis discret, le futur roi d'Angleterre ne persévéra point.

M. Blanc, plus tenace, surenchérit contre M. Jahan et l'éleveur

américain M. Withney, jusqu'à 984.370 francs, prix auquel lui fut adjugé

Flying Fox.

[Illustration; M. Edmond Blanc sur son poney.]

[Illustration: Lecteur. Saint-Michel. Jardy. Val-d'Or. Adam. Les cracks

de la génération de 1902 quand ils étaient poulains d'un

an.--_Photographies Tresca._]

Plus d'un million avec les frais!... C'était un record!...

L'événement fit sensation dans le monde entier. Que donnerait cette

audacieuse acquisition?... Les détracteurs évoquaient tout bas les

grands chevaux qui furent de médiocres étalons: Gladiateur, Boïard,

Salvator, et même Ormonde, duquel ne naquirent qu'Orme et le terne

Goldfinck. M. Edmond Blanc gardait la foi.

Les résultats dépassèrent les prévisions des plus optimistes. Installé

en sultan au haras de Jardy, Flying Fox donna dans sa première année de

monte huit produits dont cinq seulement coururent et rapportent

aujourd'hui 1315.000 francs à leur propriétaire. Le million de Flying

Fox est déjà remboursé par eux et M. Edmond Blanc a pu, sans risque,

supprimer la prime annuelle de 50.000 francs qu'il payait à une

compagnie d'assurances pour le précieux étalon.

[Illustration: Les écuries de La Fouineuse.]

Parmi ces vainqueurs de la première génération, Ajax s'attribua la part

du lion: 654.925 francs. Ajax était une réédition de Flying Fox. Ses

cinq sorties furent cinq victoires sensationnelles. Son jockey, Stern,

affirmait devoir toujours vaincre avec un animal de telle trempe et au

coeur si bien attaché. La carrière d'Ajax fut interrompue prématurément,

en août 1904, par un accident malencontreux--tiraillement du ligament

suspenseur au boulet antérieur gauche--alors que le crack invaincu

achevait sa préparation pour le Saint-Léger de Doncaster. Ajax vint

prendre place au stud près de Flying Fox. Le duc de Portland qui, tout

récemment, visitait l'établissement de Jardy, déclarait le fils encore

plus beau que le père. «Il n'existe nulle part, disait-il, de cheval à

lui comparer!»

A côté d'Ajax, le fantasque Gouvernant, qui n'aurait jamais dû perdre le

Derby d'Epsom contre plus cabochard que lui, s'adjuge actuellement

550.00 francs.

La seconde génération des Flying Fox, née en 1902, s'annonce plus

étonnante que la première. Elle comprend un trio d'imbattables, tel que

nulle écurie, de mémoire de sportsman, n'en posséda: Adam (propre frère

d'Ajax), Jardy et Val-d'Or. Ils ont montré une si éclatante supériorité

sur tous leurs contemporains de France qu'ils semblent n'avoir plus qu'à

se promener en triomphateurs sur nos hippodromes. En outre, la victoire

de Jardy, l'automne dernier, dans le Middle Park Plate, le derby des

deux ans d'outre-Manche, laisse prévoir que les élèves de M. Edmond

Blanc peuvent prétendre aux plus hauts trophées sur le turf anglais.

Jardy va s'aligner la semaine prochaine dans le Derby d'Epsom, où il a

belle chance de venger l'échec de Gouvernant. Le gain public de ces

trois produits de Flying Fox, additionné avec celui de deux autres

rejetons du même étalon--Lecteur et Muskerry--s'élève déjà à 620.000

francs. Tout annonce que cette seconde génération gagnera, elle aussi,

son million, peut-être deux, avant la fin de la saison[1].

[Footnote 1: Cet article était imprimé quand une épidémie de gourme est

venue mettre provisoirement hors de combat, à la veille des grandes

épreuves, deux, peut-être trois, des quatre champions de M. Edmond

Blanc.]

Voilà donc Flying Fox déjà payé deux fois par ses fils en vingt et un

mois. Si l'on y ajoute la valeur marchande actuelle des Ajax, des

Gouvernant, des Jardy, des Adam, des Val-d'Or, etc., dont certains

dépasseraient, à coup sur, 500.000 francs en vente publique, il est payé

cinq fois.

Et nous ne parlons pas des deux ans, des yearlings, des foals, qui

représentent aussi des millions, sans doute!...

Enfin, Flying Fox, depuis cinq ans qu'il est au haras, s'est, dès à

présent, chargé d'amortir plus personnellement son prix d'achat par les

saillies qu'il fournit aux juments étrangères. En 1905, neuf juments des

plus fashionables, appartenant aux premiers éleveurs anglais--S. M.

Edouard VII, le duc de Devonshire, lord Wolverton, lord Cloumell,

etc.--ont traversé la Manche pour être présentées à l'étalon de Jardy.

La saillie de Flying Fox coûte 12.500 francs... Une bagatelle!... 12.500

multiplié par neuf donne 112.500 francs.

[Illustration: La cour du haras de Jardy.]

M. Edmond Blanc, comme il va de soi, réserve à ses poulinières deux bons

tiers des quarante saillies que peut fournir annuellement Flying Fox.

Ces poulinières forment le plus beau lot de reproductrices dont éleveur

puisse s'enorgueillir. A tel sultan il faut un sérail de choix. M.

Edmond Blanc ne recule devant aucun sacrifice pour assurer le bon

recrutement de ce sérail.

L'année dernière, il donnait 200.000 francs pour la petite-fille de

Plaisanterie, La Camargo, qui venait de gagner 880.000 francs d'argent

public.

En 1891, à la vente Donon, il avait payé Wandora 98.000 francs. Après

six années d'infécondité et d'avortements, Wandora a produit Vinicius,

puis Val-d'Or, qui rapportent actuellement plus de 525.000 francs.

Vinicius fut vendu 150.000 francs aux Haras.

Airs and Grâces, par Ayrshire, une lauréate des Oaks, coûta 74.000

francs en 1899. Son premier poulain, Jardy, candidat au Derby d'Epsom,

gagne déjà 209.925 francs, en six courses, et le propre frère de Jardy,

Louksor, donne les plus belles espérances.

M. Edmond Blanc, en ces dernières années, acheta encore en Angleterre

Adoration, par Hermit (65.000 fr.), Santa Felice, par Saint-Simon

(65.000 fr.), Choice, par Galopin (55.000 fr.), etc.

Si les deux premières nommées n'ont pas, jusqu'ici, réalisé toutes les

espérances de l'acquéreur, il eut, du moins, une compensation avec la

dernière dont le vaillant rejeton, Caïus, déjà vingt et une fois

vainqueur, s'achemine gaillardement vers les cinq cent mille francs de

gain.

Le stud de Jardy s'alimente aussi par lui-même en poulinières de marque.

Amie, la mère d'Amicus, d'Ajax, d'Adam et d'Amasis, est une élève du

haras. Elle vient de mettre bas un foal, par Flying Fox, qui sera

peut-être un nouvel Ajax. Gouvernante, également née chez M. Blanc, a

fourni Gouvernant et ce courageux Génial, qui semble de taille à

suppléer, au besoin, les Val-d'Or et les Adam.

On conçoit qu'avec de pareils éléments un élevage ne puisse que donner

de brillants résultats. L'écurie de courses de M. Edmond Blanc a gagné

1.137.450 francs en 1903. En 1904, avec les Ajax et les Gouvernant, les

sommes encaissées s'élevaient à 1.692.758 francs. En 1905, elles

atteignent déjà, au lendemain du prix de Diane, 770.700 francs. C'est

une somme que les propriétaires les plus favorisés dépassaient rarement

naguère avec les gains de toute une année. Et nous ne sommes qu'au début

de la saison sportive; les courses plates ont commencé le 15 mars! Le

prix du Jockey-Club, le Grand Prix de Paris, le Prix du Président, le

Grand Prix de Vichy, tous échus en 1904 aux représentants de la casaque

orange, restent à courir. On peut prévoir qu'en fin de saison M. Blanc

aura doublé le cap des 2 millions, s'appropriant ainsi un record qui

appartenait jusqu'ici encore au duc de Portland.

[Illustration: G. Stern. Denman. M. Duret. Le haut personnel de l'écurie

Edmond Blanc.]

[Illustration: Un futur candidat au Derby et au Grand Prix: le poulain

de l'année, frère d'Ajax et d'Adam, par Flying Fox et

Amie.--_Photographies Tresca_.]

Sur vingt neuf prix d'une allocation de 20.000 francs et au-dessus qui

ont été disputés en France depuis l'ouverture des courses plates,

l'écurie en a disputé vingt et gagné quatorze. Quelles proportions!...

Ces succès, presque décourageants pour ses rivaux, M. Blanc les doit

pour la plus grande part au noble, au royal Flying Fox, père d'une si

surprenante pléiade de galopeurs. Aussi, tous les sportsmen étrangers

qui passent en France tiennent-ils à aller visiter l'établissement de La

Fouilleuse, où l'habile Denman entraîne les héros du jour, et le haras

de Jardy, où le fidèle Duret veille sur l'étalon-roi, le prince héritier

Ajax, et leurs soixante épouses!... La Fouilleuse et Jardy se classent

ainsi parmi nos attractions nationales.

Flying Fox est bai, avec liste en tête et trace de balsane postérieure

gauche. Bâti en athlète (1m,64 de taille), avec des membres absolument

nets, c'est bien le plus puissant type de reproducteur qu'on puisse

imaginer. Comme la plupart des chevaux illustres, il a de la fougue et

de la volonté. Lâché dans le paddock, il y galope en endiablé. Lors de

son arrivée à Jardy, il fut un peu rebelle au travail à la longe, par

lequel on maintient en état les étalons. L'âge l'a assagi. Toutefois, il

paraît n'aimer que son palefrenier, Yvon. Celui-ci ayant dû se faire

remplacer pendant trois jours, Flying Fox fit mauvais oeil à

l'intérimaire et refusa obstinément de se laisser laver et nettoyer les

pieds par lui. Quand Yvon revint, le cheval reprit toute sa docilité.

Le roi Edouard Vil, qui est un sportsman passionné et gagna naguère le

Derby d'Epsom avec Persimmon, voulut, lui aussi, pendant son dernier

séjour en France, aller voir dans leurs box les pensionnaires de Denman

et ceux de Duret. Sa visite à Flying Fox lui rappela sans doute le jour

où, malgré Porter, il n'osa pas surenchérir sur un reproducteur dont le

départ laisse inconsolée toute l'Angleterre sportive. À La Fouilleuse,

il admira, entre vingt racers, cet Adam, dont une série de malchances a

retardé la réapparition en courses cette année. A La Châtaigneraie, où

sont les yearlings, il trouva un fils de son étalon Persimmon, qui a

déjà la silhouette et l'allure d'un véritable crack: Ouadi-Halfa, que M.

Blanc paya foal 37.500 francs.

Et, satisfait de tout ce qu'il avait vu, le souverain, en levant le

verre de porto que lui présentait Mme Edmond Blanc, but «aux succès

futurs» de celui qui a doté la France de Flying Fox et ambitionne de

reprendre, dans les grandes épreuves classiques de la vieille

Angleterre, les traditions de victoire, laissées un peu en léthargie

pour les couleurs françaises depuis le regretté comte de Lagrange.

Rémy Saint-Maurice.

[Illustration: Un galop des cracks de l'écurie Edmond Blanc sur

l'hippodrome de Saint-Cloud.]

_Mouvement littéraire_

Notre dernier roman: _La Force du Passé_, par Daniel Lesueur (Lemerre,3

fr. 50).--_L'Accordeur aveugle_, par Marcel Prévost (Lemerre, 6

fr.).--Notre prochain roman: _Cadet Oui-Oui_, par Mme Claude Lemaître.

La Force du Passé.

Il m'est resté dans la mémoire un fort beau sonnet philosophique de Mme

Lesueur. En voici les premiers vers:

Morts qui dormez couchés dans nos blancs cimetières,

Parfois, en relisant tous vos noms oubliés,

Je songe que nos coeurs à vos froides poussières

Par des fils infinis et puissants sont liés.

Il y a quelque peu de cette pensée dans le roman dont les lecteurs de

_L'Illustration_ ont eu la primeur. Christiane de Feuillères a été élevée

dans un vieux château, religieusement et sainement, au milieu de

souvenirs anciens et dans de fortes traditions. Aussi ses sentiments et

son existence entière sont-ils menés par ses ancêtres; elle est liée à

eux par mille fils infinis. Peut être Didier Le Bray, le jeune

architecte qui l'aime et dont elle est éprise, ne subit-il pas aussi

complètement la même influence. La diversité des idées s'oppose à leur

complète union et à leur mariage. Mais un lointain et presque

inconscient atavisme n'inclinera-t-il pas un jour le jeune homme vers

les convictions et vers le mysticisme de la race? Devant le corps

inanimé du père de Christiane, il se met à genou.

Il y a encore et surtout un passé, celui de sa mère, qui tient

Christiane, et dont des circonstances tout à fait imprévues finissent

par délivrer les deux amoureux. Avec cette entente parfaite du drame

dont elle nous a donné maintes preuves, Mme Lesueur a, devant Mlle de

Feuillères et son ami, accumulé les obstacles! Quelles morts étranges!

Et en même temps, au milieu de ces merveilleuses imaginations, l'étude

des caractères ne disparaît pas. En dehors des deux héros, quelle

perversité chez Mme Valtin, d'une noblesse d'automobilisme! Quelle

brutalité sauvage chez Gérard de Sebourg qu'une seule chose peut

dompter: sa fille agonisante! L'enfant mourante a seule rompu les liens

qui enchaînaient Christiane de Feuillères.

Ce qui marque ce livre, comme toute l'oeuvre de Mme Lesueur, c'est la

phrase habile et ardente.

[Illustration: Mme Claude Lemaître, auteur de notre prochain roman.]

L'Académie française vient de décerner une de ses récompenses les plus

recherchées: le prix Vitet, à l'ensemble des volumes de Mme Lesueur et,

en ce faisant, s'est honorée elle-même, comme elle s'était honorée

chaque fois qu'elle avait posé ses lauriers sur la tête de celle qui

nous charme par ses histoires si bien conduites et si neuves, et par la

haute philosophie qu'elle a mise en ses poèmes et dans sa prose

harmonieuse.

L'Accordeur aveugle.

M. Marcel Prévost s'est éloigné, pour un moment, de la vie parisienne et

des cas de conscience. Nous n'avons ici rien de semblable à cette

casuistique subtile et mondaine dans laquelle il est passé maître.

Pendant quelques semaines de villégiature au pays gascon, il a rencontré

un _accordeur aveugle_, duquel il s'est servi pour remettre en état un

piano abandonné. Quelle part d'amour et de douleur a été octroyée à cet

homme? Pourquoi, doué d'un art musical exquis, se borne-t-il à restaurer

des pianos? L'aveugle, un jour, lui a confessé sa vie et détaillé ses

chagrins. Appelé dans un château voisin par une femme dont la voix est

séduisante et la beauté renommée, l'artiste s'est mis à l'aimer. Elle

est seule, délaissée par un mari débauché et grossier. Comme le pianiste

est jeune, attendrissant, qu'il a un talent merveilleux, la châtelaine

lui rend tous ses sentiments. Rien ne fait naître l'amour comme la

musique, à deux, surtout en pleine campagne, dans la paix des champs,

dans la mélancolie des soirs ou sous les rayons mystérieux d'Astarté.

Leur passion reste aussi chaste que profonde. A sa tendresse, le jeune

aveugle sacrifie tout. Comme l'amie est absorbante et jalouse, il ne

fait entendre ses mélodies que pour elle seule et renonce à toute soirée

et à toute gloire.

Dans de pareilles circonstances, c'est toujours la femme qui demande à

quitter la maison conjugale; elle s'énerve dans la vie inquiète et

partagée; elle ne peut longtemps conserver le masque et dérober l'état

de son coeur. Aussi Mme d'Escarpit--c'est le nom de

l'héroïne--songe-t-elle à s'enfuir au loin dans l'espoir d'un prochain

divorce. Mais, atteinte d'une maladie de coeur, frappée encore par ses

émotions amoureuses, elle a des syncopes, elle perd toutes ses forces

et, après avoir vécu tout un hiver en présence de la mort, finit par

s'éteindre aux premières chaleurs de mai. Elle expire pendant que l'ami

lui dit, au piano, les airs aimés et alanguis. Avec quelle subtile

compréhension M. Marcel Prévost nous a rendu ce qu'il y a de plus

particulièrement douloureux en cet aveugle passionné, qui ne voit

l'objet de son amour, ni dans les ravages progressifs du mal, ni après

que la mort a passé! Du moins, il ne gardera pas de la belle Mme

d'Escarpit un souvenir de déchéance. Cette histoire simple, animée et

enveloppée de poésie par M. Marcel Prévost, est une jolie petite chose

d'art et de sentiment raffiné. Aussi lui a-t-on donné un bel écrin. Le

volume est une merveille de typographie et rien n'égale le goût habile

avec lequel ont été aquarellées les nombreuses illustrations de M.

François Courboin.

L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905 · 第 13 / 21 题