JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Le mois de mai ramène dans les jardins de Paris les chansons d'oiseaux

et les musiques militaires. Les chansons d'oiseaux sont principalement

goûtées par les poètes, les flâneurs neurasthéniques et les amoureux.

Les musiques militaires s'adressent à un public plus vaste et de

sensibilité moins raffinée. Mais ce public-là, tout de même, est

charmant. Il se compose de toutes sortes de personnes, et de conditions

très variées. Toutes les semaines, depuis le commencement du mois, je

suis allée m'asseoir, au Luxembourg, au milieu d'elles, et je passe là

une heure très douce;--une heure de volupté saine et sans

complications. Groupés en rond sur l'estrade d'un petit kiosque, parmi

les marronniers fleuris, les musiciens d'un régiment d'infanterie me

jouent des airs que je connais, et dont la plupart sont empruntés au

répertoire d'oeuvres un peu démodées, que raillent les esthètes. Il est

possible que les esthètes aient raison de se moquer, et que les airs du

_Domino noir_ et du _Postillon de Longjumeau_, de _Faust_ et du _Voyage

en Chine_, du _Trouvère_ et de _Zampa_, soient choses de peu

d'importance et dont le mérite n'égale point celui des partitions

nouvelles; mais, comme je ne sais pas en quoi cette infériorité

consiste--et comme aucun des esthètes que j'interroge à ce sujet n'a pu

encore me l'expliquer clairement--je m'abandonne, sans fausse honte, au

bercement de ces musiques simples. Dans la langueur d'un demi-sommeil,

j'observe le caprice des figures géométriques dessinées dans l'air par

le petit bâton que tient une main gantée de blanc; et, quand mes voisins

et mes voisines applaudissent _Espoir charmant, Sylvain m'a dit: Je

t'aime_, au risque de passer pour une bête, je fais comme mes voisins:

j'applaudis.

Il n'y a pas, dans cette foule, que des gens inoccupés: professeurs

retraités du quartier latin, mamans et demoiselles, étudiants en

récréation; il y a des commis, des ouvriers, des apprentis que la

mélodie a cueillis au passage... Ils n'ont pas le moyen, ceux-là, de

donner deux sous pour leur chaise; ils font la haie autour des chaises

des autres, et debout, un fardeau sur l'épaule ou des paquets plein les

mains, ils écoutent; et il y a dans leurs yeux un air de curiosité

recueillie que j'aime.

En vérité, ces joies ne sont point superflues, et je crois qu'à Paris

surtout l'âme populaire a besoin d'elles. Cette âme est artiste; elle a

le goût inné de l'esprit et de la beauté. Sans doute, elle n'entend pas

grand'chose aux spectacles «rares», et les proses d'un René Ghil, les

vers d'un Viélé-Griffin, les toiles de M. Cézanne et les symphonies de

M. Debussy lui causent plus d'effarement que de joie; mais elle a la

passion des vieux drames qui font pleurer et des vieilles comédies qui

font rire. Que trente musiciens en pantalon rouge s'assemblent, dans un

square, pour «souffler» aux oreilles de cette foule un peu simple une

«rengaine», ainsi que disent les raffinés, de Massenet, d'Auber ou de

Gounod, et la voilà ravie; ouvrez-lui une Exposition de fleurs, elle s'y

précipite. Dimanche dernier, quelques milliers de petits bourgeois et

d'ouvriers parisiens s'écrasaient sous les serres du Cours-la-Reine pour

humer le parfum des oeillets et regarder des roses.

[deco]

C'est un tout autre public qu'attire, aux Tuileries, l'Exposition des

chiens. Elle ferme aujourd'hui; mais, pendant une semaine, elle aura été

l'un de ces rendez-vous d'élégances parisiennes où l'homme et la femme

un peu soucieux de leur réputation mondaine ne sauraient être «portés

manquants». En province, l'amour des chiens est une vertu naturelle et

qu'on ne songe point à étaler; à Paris, beaucoup de coquetterie se mêle

à cet amour-là. C'est un snobisme qu'on avoue.

Il n'y en a pas de plus excusable. J'ai flâné, moi aussi, parmi les

aboiements, cette semaine, autour des baraques de l'Orangerie. On y

respire une odeur de phénol qui est intolérable; mais on y jouit d'un

spectacle délicieux. Tous nos amis sont là, compagnons de promenade et

de repos, de rêverie et d'aventures: briquets et griffons au poil

laineux, dogues grimaçants, tekels au poil luisant, bas sur pattes,

épagneuls frisés, retrievers orgueilleux, en robe noire, griffons

moustachus, braques, setters si joliment tachetés, terre-neuve et

saint-bernard monstrueux, collies follement chevelus, terriers,

chow-chows du Laos à museau de loup... Tristes ou gais, hargneux ou

caresseurs, indolents, turbulents, dédaigneux, méditatifs ou bavards,

ils nous regardent à travers les treillages de leurs niches et semblent

ne rien comprendre à ce qui se passe là. Sans doute ils songent (car les

chiens ont une logique): «Pourquoi donc nous emprisonner, si l'on nous

aime, et qu'est-ce que c'est que cette glorification annuelle du Chien

qui consiste à mettre, par amour, pendant une semaine, quinze cents

d'entre nous au supplice? Les hommes ont une étrange façon d'aimer...»

C'est surtout sous la tente réservée aux chiens d'appartement que

s'élèvent les protestations les plus vives. Ce sont les enfants gâtés de

l'espèce. En des niches minuscules, comiquement drapées, ouatées,

enrubannées, fleuries, tous sont là: caniches, loulous d'Alsace et de

Poméranie, bleinheims, king-charles, havanais, pékinois, levrons,

carlins, fox terriers, papillons... gros comme le poing, parés de

bijoux, dorlotés, et quand même effarés, rageurs. Ceux-là m'agacent; je

les sens inutiles et égoïstes; ils m'agacent pour ce qu'il y a de

malsain dans l'espèce de passion puérile qu'ils inspirent. Un seul me

plut: c'était un «grand lauréat», primé en plusieurs expositions

antérieures, un loulou tout noir, blotti dans l'épaisseur de sa

fourrure, un ruban tricolore autour du cou. Il dormait. Son maître (un

marchand de chiens) avait aligné devant lui le chapelet de ses

médailles; et, parmi cet étalage de hochets, ses petits yeux fermés, son

museau minuscule et immobile exprimaient un dédain supérieur des

distinctions honorifiques. C'était le sommeil d'un sage.

Les hommes n'ont point cette sagesse-là, et il est sans exemple qu'on en

ait vu aucun, dans le tapage des applaudissements, s'endormir. Nous

aimons les louanges; nous aimons les couronnes, et le souci d'avoir de

«bonnes places» est un sentiment qui ne nous abandonne jamais. Nous

espérions des prix, au lycée; vingt ans après le lycée, nous en

demandons à l'Académie.

Elle en a distribué ces jours-ci quelques-uns. Mais on me dit que

plusieurs de ces prix furent spontanément décernés par elle, et que

c'est sans l'avoir sollicité que M. Alfred Capus reçut de l'Académie, en

récompense d'une de ses plus célèbres comédies, jouée naguère au

Théâtre-Français, un prix de quatre mille francs.

Cela s'appelle le prix Toirac; et c'est une des plus comiques

institutions que je connaisse. Il paraît que le fondateur de ce prix a

voulu qu'il fût attribué chaque année à l'auteur de la meilleure pièce

jouée, dans les douze mois précédents, sur la scène du Théâtre-Français.

Et, comme il y a bien des chances pour qu'une comédie représentée en un

théâtre si fameux, et jugée excellente par l'Académie, ait rapporté à

son auteur beaucoup d'argent, la volonté du testateur peut être ainsi

traduite: «Il m'importe peu de récompenser l'écrivain qui, sans

notoriété, sans influence et privé d'appui, aura fait jouer un

chef-d'oeuvre sur un théâtre quelconque et dans de telles conditions

qu'il n'y aura gagné que peu d'argent... Par contre, je considère comme

digne d'être encouragé l'auteur qui, sur la première scène de Paris,

aura eu l'honneur d'être acclamé, et de gagner en six mois une fortune.

A celui-là, j'accorde un secours de quatre mille francs...»

L'auteur de _Notre Jeunesse_, qui est un exquis philosophe, n'a pu que

s'incliner devant une décision aussi flatteuse; l'Académie lui offrait

une couronne, il a respectueusement tendu le front. Mais que pense-t-il,

_in petto_, de la «dernière pensée» de M. Toirac? On aimerait à le lui

faire dire; hélas! il a trop de politesse pour se laisser interviewer

là-dessus.

SONIA.

L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905 · 第 5 / 21 题