VI.

Quelque temps après la scène que nous venons de raconter, Bruno apprit

qu'un convoi d'argent, escorté par quatre gendarmes et un brigadier,

allait partir de Messine pour Palerme. C'était la rançon du prince de

Moncada-Paterno, laquelle, par suite d'une combinaison financière qui

fait le plus grand honneur à l'imagination de Ferdinand IV, venait

arrondir le budget napolitain, au lieu d'aller, comme c'était sa

destination première, grossir le trésor de la Casauba.--Voici, au

reste, l'histoire telle qu'elle m'a été racontée sur les lieux; comme

elle est aussi curieuse qu'authentique, nous pensons qu'elle mérite la

peine d'être rapportée; d'ailleurs, elle donnera une idée de la manière

naïve dont se perçoivent les impôts en Sicile.

Nous avons dit, dans la première partie de cette histoire, comment le

prince de Moncada-Paterno avait été pris par des corsaires barbaresques

près du petit village de Fugello, en revenant de l'île de Pantellerie:

il fut conduit avec toute sa suite à Alger, et là le prix de sa rançon

et celle de sa suite fut fixé amiablement à la somme de cinq cent mille

piastres (2,500,000 fr. de France), moitié payable avant son départ,

moitié payable après son retour en Sicile.

Le prince écrivit à son intendant pour lui faire part de la position

dans laquelle il se trouvait, et pour qu'il eût à lui envoyer au plus

vite les deux cent cinquante mille piastres, en échange desquelles

il devait recevoir sa liberté. Comme le prince de Moncada-Paterno

était un des seigneurs les plus riches de la Sicile, la somme fut

facile à compléter et promptement envoyée en Afrique; fidèle alors à

sa promesse, en véritable sectateur du prophète, le dey relâcha le

prince de Paterno, sur sa parole d'honneur d'envoyer avant un an les

deux cent cinquante mille écus restans. Le prince revint en Sicile, où

il s'occupait à recueillir l'argent nécessaire à son second paiement,

lorsqu'un ordre de Ferdinand IV, basé sur ce motif, qu'étant en

guerre avec la régence il ne voulait pas que ses sujets enrichissent

ses ennemis, vint mettre opposition dans les mains du prince et lui

enjoignit de verser les deux cent cinquante mille piastres en question

dans le trésor de Messine. Le prince de Paterno, qui était un homme

d'honneur en même temps qu'un sujet fidèle, obéit à l'ordre de son

souverain et à la voix de sa conscience; de sorte que la rançon lui

coûta sept cent cinquante mille piastres, dont les deux tiers furent

envoyés au corsaire infidèle, et l'autre tiers versé à Messine, entre

les mains du prince de Carini, mandataire du pirate chrétien. C'était

cette somme que le vice-roi envoyait à Palerme, siége du gouvernement,

sous l'escorte de quatre gendarmes et d'un brigadier; ce dernier était

chargé, en outre, de remettre de la part du prince une lettre à sa

bien-aimée Gemma, qu'il invitait à venir le rejoindre à Messine, où les

affaires du gouvernement devaient le retenir encore quelques mois.

Le soir où le convoi devait passer près de Bauso, Bruno lâcha ses

quatre chiens corses, traversa avec eux le village dont il était devenu

le seigneur, et alla se mettre en embuscade sur la route entre Divieto

et Spadafora; il y était depuis une heure à peu près lorsqu'il entendit

le roulement d'un caisson et le pas d'une troupe de cavaliers. Il

regarda si sa carabine était bien amorcée, s'assura que son stylet ne

tenait pas au fourreau, siffla ses chiens, qui vinrent se coucher à

ses pieds, et attendit debout au milieu de la route. Quelques minutes

après, le convoi parut au tournant d'un chemin, et s'avança jusqu'à la

distance de cinquante pas environ de celui qui l'attendait: c'est alors

que les gendarmes aperçurent un homme, et crièrent: Qui vive?--Pascal

Bruno, répondit le bandit, et, à un sifflement particulier, les chiens,

dressés à cette manœuvre, s'élancèrent sur la petite troupe.

Au nom de Pascal Bruno, les quatre gendarmes avaient pris la fuite; les

chiens, par un mouvement naturel, poursuivirent ceux qui fuyaient. Le

brigadier, resté seul, tira son sabre et chargea le bandit.

Pascal porta sa carabine à son épaule avec le même sang-froid et la

même lenteur que s'il s'apprêtait à tirer sur une cible, décidé à

lâcher le coup seulement lorsque le cavalier ne serait plus qu'à dix

pas de lui, lorsqu'au moment où il appuyait le doigt sur la gâchette,

le cheval et l'homme s'abattirent dans la poussière: c'est que Ali

avait suivi Bruno sans en rien dire, et, le voyant chargé par le

brigadier, avait, comme un serpent, rampé sur la route, et avec son

yatagan coupé le jarret du cheval; quant au brigadier, n'ayant pu se

retenir, tant sa chute avait été rapide et inattendue, sa tête avait

porté sur le pavé, et il était évanoui.

Bruno s'approcha de lui, après s'être assuré qu'il n'avait plus rien à

craindre; il le transporta, avec l'aide d'Ali, dans la voiture qu'un

instant auparavant il escortait, et mettant la bride des chevaux dans

les mains du jeune Arabe, il lui ordonna de conduire la voiture et

le brigadier à la forteresse. Quant à lui, il alla au cheval blessé,

détacha la carabine de la selle où elle était fixée, fouilla dans

les fontes, y prit un rouleau de papier qui s'y trouvait, siffla ses

chiens, qui revinrent, la gueule ensanglantée, et suivit la capture

qu'il venait de faire.

Arrivé dans la cour de la petite forteresse, il ferma la porte derrière

lui, prit sur ses épaules le brigadier toujours évanoui, le porta dans

une chambre et le coucha sur le matelas où il avait l'habitude de se

jeter lui-même tout habillé; puis, soit oubli, soit imprudence, il posa

dans un coin la carabine qu'il avait détachée de la selle, et il sortit

de la chambre.

Cinq minutes après le brigadier rouvrit les yeux, regarda autour de

lui, se trouva dans un lieu qui lui était parfaitement inconnu, et se

croyant sous l'empire d'un rêve, il se tâta lui-même pour savoir s'il

était bien éveillé. Ce fut alors que, sentant une douleur au front,

il y porta la main, et, la retirant pleine de sang, s'aperçut qu'il

était blessé. Cette blessure fut un point de souvenir pour sa mémoire;

alors il se rappela qu'il avait été arrêté par un seul homme, lâchement

abandonné par ses gendarmes, et qu'au moment où il s'élançait sur cet

homme, son cheval s'était abattu. Passé cela, il ne se souvenait plus

de rien.

C'était un brave que ce brigadier; il sentait quelle responsabilité

pesait sur lui, et son cœur se serra de colère et de honte: il regarda

autour de la chambre, essayant de s'orienter; mais tout lui était

absolument inconnu. Il se leva, alla à la fenêtre, vit qu'elle donnait

sur la campagne. Alors un espoir lui vint, c'était de sauter par

cette fenêtre, d'aller chercher main forte et de revenir prendre sa

revanche; il avait déjà ouvert la fenêtre pour exécuter ce projet,

lorsque, jetant un dernier regard dans la chambre, il aperçut sa

carabine placée presque à la tête de son lit; à cette vue, le cœur lui

battit violemment, car une autre pensée que celle de la fuite s'empara

aussitôt de son esprit; il regarda s'il était bien seul, et lorsqu'il

se fut assuré qu'il n'avait été et ne pouvait être vu de personne, il

saisit vivement l'arme dans laquelle il voyait un moyen de salut plus

hasardé, mais de vengeance plus prompte, s'assura vivement qu'elle

était amorcée en levant la batterie, qu'elle était chargée en passant

la baguette dans le canon; puis, la remettant à la même place, il alla

se recoucher comme s'il n'avait pas encore repris ses sens. A peine

était-il étendu sur le lit, que Bruno rentra.

Il portait à la main une branche de sapin allumée qu'il jeta dans

l'âtre, et qui communiqua sa flamme au bois préparé pour la recevoir,

puis il alla à une armoire pratiquée dans le mur, en tira deux

assiettes, deux verres, deux flasques de vin, une épaule de mouton

rôtie, posa le tout sur la table, et parut attendre que le brigadier

fût revenu de son évanouissement pour lui faire les honneurs de ce

repas improvisé.

Nous avons vu l'appartement où la scène que nous racontons s'est

passée; c'était une chambre plus longue que large, ayant une seule

fenêtre à un angle, une seule porte à l'autre, et la cheminée entre

elles deux. Le brigadier, qui est maintenant capitaine de gendarmerie

à Messine, et qui nous a raconté lui-même ces détails, était couché,

comme nous l'avons dit, parallèlement à la croisée; Bruno était debout

devant la cheminée, les yeux fixés vaguement du côté de la porte, et

paraissait de plus en plus s'enfoncer dans une rêverie profonde.

C'était le moment qu'avait attendu le brigadier, moment décisif où il

s'agissait de jouer le tout pour le tout, vie pour vie, tête pour tête.

Il se souleva en s'appuyant sur sa main gauche, étendit lentement et

sans perdre de vue Bruno, la main vers la carabine, la prit entre la

sous-garde et la crosse, puis resta un moment ainsi sans oser faire

un mouvement de plus, effrayé des battemens de son cœur que le bandit

aurait pu entendre s'il n'avait été si profondément distrait; enfin,

voyant qu'il se livrait pour ainsi dire lui-même, il reprit confiance,

se souleva sur un genou, jeta un dernier regard sur la fenêtre, son

seul moyen de retraite, appuya l'arme sur son épaule, ajusta Bruno en

homme qui sait que sa vie dépend de son sang-froid, et lâcha le coup.

Bruno se baissa tranquillement, ramassa quelque chose à ses pieds,

regarda l'objet à la lumière, et se retournant vers le brigadier muet

et stupide d'étonnement:

--Camarade, lui dit-il, quand vous voudrez tirer sur moi, prenez

des balles d'argent, ou sans cela, voyez, elles s'aplatiront comme

celle-ci. Au reste, je suis bien aise que vous soyez revenu à vous, je

commençais à avoir faim, et nous allons souper.

Le brigadier était resté dans la même posture, les cheveux hérissés et

la sueur sur le front. Au même instant, la porte s'ouvrit, et Ali, son

yatagan à la main, s'élança dans la chambre.

--Ce n'est rien, mon enfant, ce n'est rien, lui dit Bruno en langue

franque; le brigadier a déchargé sa carabine, voilà tout. Va donc te

coucher tranquillement, et ne crains rien pour moi. Ali sortit sans

répondre et alla s'étendre en travers de la première porte, sur la peau

de panthère qui lui servait de lit.

--Eh bien! continua Bruno se retournant vers le brigadier et versant du

vin dans les deux verres, ne m'avez-vous pas entendu?

--Si fait, répondit le brigadier en se levant, et puisque je n'ai pas

pu vous tuer, fussiez-vous le diable, je boirai avec vous.

A ces mots, il marcha d'un pas ferme vers la table, prit le verre,

trinqua avec Bruno et vida le vin d'un seul trait.

--Comment vous appelez-vous? dit Bruno.

--Paolo Tommasi, brigadier de gendarmerie, pour vous servir.

--Eh bien! Paolo Tommasi, continua Bruno en lui mettant la main sur

l'épaule, vous êtes un brave, et j'ai envie de vous faire une promesse.

--Laquelle?

--C'est de ne laisser gagner qu'à vous seul les trois mille ducats

qu'on a promis pour ma tête.

--Vous avez là une bonne idée, répondit le brigadier.

--Oui; mais elle demande à être mûrie, dit Bruno; en attendant, comme

je ne suis pas encore las de vivre, asseyons-nous et soupons; plus tard

nous reparlerons de la chose.

--Puis-je faire le signe de la croix avant de manger? dit Tommasi.

--Parfaitement, répondit Bruno.

--C'est que j'avais peur que cela ne vous gênât. On ne sait pas

quelquefois.

--En aucune manière.

Le brigadier fit le signe de la croix, se mit à table, et commença à

attaquer l'épaule de mouton en homme qui a la conscience parfaitement

tranquille et qui sait qu'il a fait, dans une circonstance difficile,

tout ce qu'un brave soldat peut faire. Bruno lui tint noblement tête,

et certes, à voir ces deux hommes mangeant à la même table, buvant à la

même bouteille, tirant au même plat, on n'aurait pas dit que, chacun à

son tour, et dans l'espace d'une heure, ils venaient réciproquement de

faire tout ce qu'ils avaient pu pour se tuer.

Il y eut un instant de silence, produit moitié par l'occupation

importante à laquelle se livraient les convives, moitié par la

préoccupation de leur esprit. Paolo Tommasi le rompit le premier pour

exprimer la double pensée qui le préoccupait:

--Camarade, dit il, on mange bien chez vous, il faut en convenir; vous

avez du bon vin, c'est vrai; vous faites les honneurs de votre table en

bon convive, à merveille; mais je vous avoue que je trouverais tout

cela meilleur si je savais quand je sortirai d'ici.

--Mais demain matin, je présume.

--Vous ne me garderez donc pas prisonnier?

--Prisonnier! que diable voulez-vous que je fasse de vous?

--Heim! dit le brigadier, voilà qui est déjà pas mal. Mais,

continua-t-il avec un embarras visible, ça n'est pas tout.

--Qu'y a-t-il encore? dit Bruno lui versant à boire.

--Il y a, il y a, continua le brigadier regardant la lampe à travers

son verre; il y a... c'est une question assez délicate, voyez-vous.

--Parlez: j'écoute.

--Vous ne vous fâcherez pas?

--Il me semble que vous devriez connaître mon caractère.

--C'est vrai, vous n'êtes pas susceptible, je sais bien. Je disais donc

qu'il y a, ou qu'il y avait... que je n'étais pas seul sur la route.

--Oui, oui, il y avait quatre gendarmes.

--Oh! je ne parle pas d'eux; je parle d'un... d'un certain fourgon.

Voilà le mot lâché.

--Il est dans la cour, dit Bruno regardant à son tour la lampe à

travers son verre.

--Je m'en doute bien, répondit le brigadier; mais vous comprenez, je ne

peux pas m'en aller sans mon fourgon.

--Aussi vous vous en irez avec.

--Et intact?

--Heim! fit Bruno, il y manquera peu de chose relativement à la somme;

je n'y prendrai que ce dont j'ai strictement besoin.

--Et êtes-vous bien gêné?

--Il me faut trois mille onces.

--Allons, c'est raisonnable, dit le brigadier, et bien des gens ne

seraient pas aussi délicats que vous.

--D'ailleurs, soyez tranquille, je vous donnerai un récépissé, dit

Bruno.

--A propos de récépissé, s'écria le brigadier en se levant, j'avais des

papiers dans mes fontes!

--N'en soyez pas inquiet, dit Bruno, les voilà.

--Ah! vous me rendez bien service de me les rendre.

--Oui, dit Bruno, je le comprends, car je me suis assuré de leur

importance: le premier est votre brevet de brigadier, et j'y ai mis une

apostille constatant que vous vous êtes assez bien conduit pour passer

maréchal-des-logis; le second est mon signalement; je me suis permis

d'y faire quelques petites rectifications, par exemple aux signes

particuliers j'ai ajouté _incantato_; enfin le troisième est une lettre

de son excellence le vice-roi à la comtesse Gemma de Castelnuovo, et

j'ai trop de reconnaissance à cette dame de ce qu'elle me prête son

château, pour mettre des entraves à sa correspondance amoureuse. Voici

donc vos papiers, mon brave; un dernier coup à votre santé, et dormez

tranquille. Demain, à cinq heures, vous vous mettrez en route; il est

plus prudent, croyez-moi, de voyager le jour que la nuit; car peut-être

n'auriez-vous pas toujours le bonheur de tomber en aussi bonnes mains.

--Je crois que vous avez raison, dit Tommasi serrant ses papiers; et

vous me faites l'effet d'être encore plus honnête homme que beaucoup

d'honnêtes gens que je connais.

--Je suis bien aise de vous laisser dans de pareilles idées, vous en

dormirez plus tranquille. A propos, je dois vous prévenir d'une chose,

c'est de ne pas descendre dans la cour, car mes chiens pourraient bien

vous dévorer.

--Merci de l'avis, répondit le brigadier.

--Bonne nuit, dit Bruno; et il sortit laissant le brigadier libre de

prolonger indéfiniment son souper ou de s'endormir.

Le lendemain, à cinq heures, comme la chose était convenue, Bruno

rentra dans la chambre de son hôte; il était debout et prêt à partir,

il descendit avec lui et le conduisit à la porte. Il y trouva le

fourgon tout attelé et un cheval de selle magnifique sur lequel on

avait eu le soin de transporter tout le fourniment de celui que le

yatagan d'Ali avait mis hors de service. Bruno pria son ami Tommasi

d'accepter ce cadeau comme un souvenir de lui. Le brigadier ne se

fit aucunement prier; il enfourcha sa monture, fouetta l'attelage du

fourgon, et partit paraissant enchanté de sa nouvelle connaissance.

Bruno le regarda s'éloigner; puis, lorsqu'il fut à vingt pas:

--Surtout, lui cria-t-il, n'oubliez pas de remettre à la belle comtesse

Gemma la lettre du prince de Carini.--Tommasi fit un signe de tête et

disparut à l'angle de la route.

Maintenant, si nos lecteurs nous demandent comment Pascal Bruno n'a

pas été tué par le coup de carabine de Paolo Tommasi, nous leur

répondrons ce que nous a répondu il signor Cesare Aletto, notaire à

Calvaruso:--C'est qu'il est probable que dans le trajet de la grande

route à la forteresse, le bandit avait pris la précaution d'enlever la

balle de la carabine. Quant à Paolo Tommasi, il a toujours trouvé plus

simple de croire qu'il y avait magie.

Nous livrons à nos lecteurs les deux opinions, et nous les laissons

parfaitement libres d'adopter celle qui leur conviendra.

Pauline et Pascal Bruno · 第 48 / 59 题