«Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc., avons décrété et décrétons ce
qui suit:
Art. 1er, Le général Murat sera traduit devant une commission
militaire, dont les membres seront nommés par notre ministre de la
guerre.
Art. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour
recevoir les secours de la religion.
_Signé_ FERDINAND.»
Un autre arrêté du ministre contenait les noms des membres de la
commission; c'étaient:
Giuseppe Fasculo, adjudant, commandant et chef de l'état-major,
président;
Laffaello Scalfaro, chef de la légion de la Calabre inférieure;
Latereo Natali, lieutenant-colonel de la marine royale;
Gennaro Lanzetta, lieutenant-colonel du corps du génie;
W. T., capitaine d'artillerie;
François de Vengé, idem;
Francesco Martellari, lieutenant d'artillerie;
Francesco Froio, lieutenant au 3e régiment;
Giovanni della Camera, procureur-général au tribunal criminel de la
Calabre inférieure;
Et Francesco Papavassi, greffier.
La commission s'assembla dans la nuit. Le 13 octobre, à six heures du
matin, le capitaine Stratti entra dans la prison du roi, il dormait
profondément: Stratti allait sortir, lorsqu'en marchant vers la porte
il heurta une chaise; ce bruit réveilla Murat.--Que me voulez-vous,
capitaine? demanda le roi.
Stratti voulut parler, mais la voix lui manqua.
--Ah! ah! dit Murat, il paraît que vous avez reçu des nouvelles de
Naples?...
--Oui, sire, murmura Stratti.
--Qu'annoncent-elles? dit Murat.
--Votre mise en jugement, sire.
--Et par qui l'arrêt sera-t-il prononcé, s'il vous plaît? Où
trouvera-t-on des pairs pour me juger? Si l'on me considère comme un
roi, il faut assembler un tribunal de rois; si l'on me considère comme
un maréchal de France, il me faut une cour de maréchaux, et si l'on me
considère comme général, et c'est le moins qu'on puisse faire, il me
faut un jury de généraux.
--Sire, vous êtes déclaré ennemi public, et comme tel vous êtes
passible d'une commission militaire; c'est la loi que vous avez rendue
vous-même contre les rebelles.
--Cette loi fut faite pour des brigands, et non pour des têtes
couronnées, monsieur, dit dédaigneusement Murat. Je suis prêt, que l'on
m'assassine, c'est bien; je n'aurais pas cru le roi Ferdinand capable
d'une pareille action.
--Sire, ne voulez-vous pas connaître la liste de vos juges?
--Si fait, monsieur, si fait; ce doit être une chose curieuse: lisez,
je vous écoute.
Le capitaine Stratti lut les noms que nous avons cités. Murat les
entendit avec un sourire dédaigneux.
--Ah! continua-t-il lorsque le capitaine eut achevé, il paraît que
toutes les précautions sont prises.
--Comment cela, sire?
--Oui, ne savez-vous pas que tous ces hommes, à l'exception du
rapporteur Francesco Froio, me doivent leurs grades; ils auront peur
d'être accusés de reconnaissance, et, moins une voix peut-être, l'arrêt
sera unanime.
--Sire, si vous paraissiez devant la commission, si vous plaidiez
vous-même votre cause?
--Silence, monsieur, silence..... dit Murat. Pour que je reconnaisse
les juges que l'on m'a nommés, il faudrait déchirer trop de pages de
l'histoire; un tel tribunal est incompétent, et j'aurais honte de me
présenter devant lui; je sais que je ne puis sauver ma vie, laissez-moi
sauver au moins la dignité royale.
En ce moment, le lieutenant Francesco Froio entra pour interroger
le prisonnier, et lui demanda ses noms, son âge, sa patrie. A ces
questions, Murat se leva avec une expression de dignité terrible: --Je
suis Joachim Napoléon, roi des Deux-Siciles, lui répondit-il, et je
vous ordonne de sortir.--Le rapporteur obéit.
Alors Murat passa un pantalon seulement, et demanda à Stratti s'il
pouvait adresser des adieux à sa femme et à ses enfans. Celui-ci, ne
pouvant plus parler, répondit par un geste affirmatif; aussitôt Joachim
s'assit à une table, et écrivit cette lettre[9]:
«Chère Caroline de mon cœur,
»L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices;
dans une heure tu n'auras plus d'époux, et nos enfans n'auront plus
de père: souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.
»Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.
»Adieu, mon Achille; adieu, ma Lætitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma
Louise.
»Montrez-vous dignes de moi; je vous laisse sur une terre et dans un
royaume pleins de mes ennemis: montrez-vous supérieurs à l'adversité,
et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en
songeant à ce que vous avez été.
»Adieu, je vous bénis. Ne maudissez jamais ma mémoire. Rappelez-vous
que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle
de mourir loin de mes enfans, loin de ma femme, et de n'avoir aucun
ami pour me fermer les yeux.
»Adieu, ma Caroline; adieu, mes enfans; recevez ma bénédiction
paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers.
»Adieu, adieu; n'oubliez pas votre malheureux père.
»Pizzo, ce 15 octobre 1815.
»JOACHIM MURAT.»
[9] Nous pouvons en garantir l'authenticité, l'ayant transcrite
nous-même au Pizzo, sur la copie qu'avait conservée de l'original le
chevalier Alcala.
Alors il coupa une boucle de ses cheveux et la mit dans la lettre: en
ce moment le général Nunziante entra; Murat alla à lui et lui tendit
la main:--Général, lui dit-il, vous êtes père, vous êtes époux, vous
saurez un jour ce que c'est que de quitter sa femme et ses fils.
Jurez-moi que cette lettre sera remise.
--Sur mes épaulettes, dit le général[10] en s'essuyant les yeux.
[10] Cette lettre n'est jamais parvenue à madame Murat.
--Allons, allons, du courage, général, dit Murat; nous sommes soldats,
nous savons ce que c'est que la mort. Une seule grâce: vous me
laisserez commander le feu, n'est-ce pas? Le général fit signe de
la tête que cette dernière faveur lui serait accordée; en ce moment
le rapporteur entra, la sentence du roi à la main. Murat devina ce
dont il s'agisssait:--Lisez, monsieur, lui dit-il froidement, je vous
écoute.--Le rapporteur obéit. Murat ne s'était pas trompé; il y avait
eu, moins une voix, unanimité pour la peine de mort.
Lorsque la lecture fut finie, le roi se retourna vers
Nunziante:--Général, lui dit-il, croyez que je sépare, dans mon esprit,
l'instrument qui me frappe de la main qui le dirige. Je n'aurais pas
cru que Ferdinand m'eût fait fusiller comme un chien; il ne recule pas
devant cette infamie! c'est bien, n'en parlons plus. J'ai récusé mes
juges, mais non pas mes bourreaux. Quelle est l'heure que vous désignez
pour mon exécution?
--Fixez-la vous-même, sire, dit le général.
Murat tira de son gousset une montre sur laquelle était le portrait de
sa femme; le hasard fit qu'elle était tournée de manière que ce fut le
portrait et non le cadran qu'il amena devant ses yeux; il le regarda
avec tendresse:
--Tenez, général, dit-il en le montrant à Nunziante, c'est le portrait
de la reine, vous la connaissez; n'est-ce pas qu'elle est bien
ressemblante?
Le général détourna la tête. Murat poussa un soupir et remit la montre
dans son gousset.
--Eh bien! sire, dit le rapporteur, quelle heure fixez-vous?
--Ah! c'est juste, dit Murat en souriant, j'avais oublié pourquoi
j'avais tiré ma montre en voyant le portrait de Caroline.--Alors il
regarda sa montre de nouveau, mais cette fois du côté du cadran.--Eh
bien! ce sera pour quatre heures, si vous voulez; il est trois heures
passées, c'est cinquante minutes que je vous demande, est-ce trop,
monsieur?
Le rapporteur s'inclina et sortit. Le général voulut le suivre.
--Ne vous reverrai-je plus, Nunziante? dit Murat.
--Mes ordres m'enjoignent d'assister à votre mort, sire; mais je n'en
aurai pas la force.
--C'est bien, général, c'est bien; je vous dispense d'être là au
dernier moment; mais je désire vous dire adieu encore une fois et vous
embrasser.
--Je me trouverai sur votre route, sire.
--Merci. Maintenant laissez-moi seul.
--Sire, il y a là deux prêtres.--Murat fit un signe
d'impatience.--Voulez-vous les recevoir? continua le général.
--Oui, faites-les entrer.
Le général sortit. Un instant après les deux prêtres parurent au seuil
de la porte; l'un se nommait don Francesco Pellegrino: c'était l'oncle
de celui qui avait causé la mort du roi; et l'autre don Antonio Masdea.
--Que venez-vous faire ici? leur dit Murat.
--Vous demander si vous voulez mourir en chrétien.
--Je mourrai en soldat. Laissez-moi.
Don Francesco Pellegrino se retira. Sans doute, il était mal à l'aise
devant Joachim. Quant à Antonio Masdea, il resta sur la porte.
--Ne m'avez-vous pas entendu? dit le roi.
--Si fait, répondit le vieillard; mais permettez-moi, sire, de ne pas
croire que c'est votre dernier mot. Ce n'est pas pour la première fois
que je vous vois et que je vous implore; j'ai déjà eu l'occasion de
vous demander une grâce.
--Laquelle?
--Lorsque votre majesté vint au Pizzo, en 1810, je lui demandai 25,000
francs pour faire achever notre église; votre majesté m'en envoya
40,000.
--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant
Murat.
--Eh bien! sire, j'aime à croire que vous ne refuserez pas plus ma
seconde prière que vous ne m'avez refusé la première. Sire, je vous le
demande à genoux.
Le vieillard tomba aux pieds de Murat.
--Mourez en chrétien!
--Cela vous fera donc bien plaisir? dit le roi.
--Sire, je donnerais le peu de jours qui me restent pour obtenir de
Dieu que son esprit vous visitât à votre dernière heure.
--Eh bien! dit Murat, écoutez ma confession: Je m'accuse, étant enfant,
d'avoir désobéi à mes parens; depuis que je suis devenu un homme, je
n'ai jamais eu autre chose à me reprocher.
--Sire, me donnerez-vous une attestation que vous mourez dans la
religion chrétienne?
--Sans doute, dit Murat; et il prit une plume et écrivit:
«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, croyant à la sainte Eglise
catholique, apostolique et romaine.» Et il signa.
--Maintenant, mon père, continua le roi, si vous avez une troisième
grâce à me demander, hâtez-vous, car dans une demi-heure il ne serait
plus temps. En effet, l'horloge du château sonna en ce moment trois
heures et demie.
Le prêtre fit signe que tout était fini.--Laissez-moi donc seul, dit
Murat. Le vieillard sortit.
Murat se promena quelques minutes à grands pas dans la chambre; puis
il s'assit sur son lit et laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
Sans doute, pendant le quart d'heure où il resta ainsi absorbé dans
ses pensées, il vit repasser devant lui sa vie tout entière, depuis
l'auberge d'où il était parti jusqu'au palais où il était entré; sans
doute, son aventureuse carrière se déroula pareille à un rêve doré, à
un mensonge brillant, à un conte des _Mille et une Nuits_. Comme un
arc-en-ciel, il avait brillé pendant un orage, et comme un arc-en-ciel,
ses deux extrémités se perdaient dans les nuages de sa naissance et de
sa mort. Enfin il sortit de sa contemplation intérieure et releva son
front pâle, mais tranquille. Alors il s'approcha d'une glace, arrangea
ses cheveux: son caractère étrange ne le quittait pas. Fiancé de la
mort, il se faisait beau pour elle.
Quatre heures sonnèrent.
Murat alla lui-même ouvrir la porte.
Le général Nunziante l'attendait.
--Merci, général, lui dit Murat: vous m'avez tenu parole; embrassez
moi, et retirez-vous ensuite, si vous le voulez.
Le général se jeta dans les bras du roi en pleurant et sans pouvoir
prononcer une parole:
--Allons, du courage, lui dit Murat; vous voyez bien que je suis
tranquille.
C'était cette tranquillité qui brisait le courage du général! il
s'élança hors du corridor et sortit du château en courant comme un
insensé.
Alors le roi marcha vers la cour: tout était prêt pour l'exécution.
Neuf hommes et un caporal étaient rangés en ligne devant la porte de
la chambre du conseil. Devant eux était un mur de douze pieds de haut;
trois pas avant ce mur était un seuil d'un seul degré: Murat alla se
placer sur cet escalier, qui lui faisait dominer d'un pied à peu près
les soldats chargés de son exécution. Arrivé là, il tira sa montre,
baisa le portrait de sa femme, et les yeux fixés sur lui, il commanda
la charge des armes. Au mot feu! cinq des neuf hommes tirèrent: Murat
resta debout. Les soldats avaient eu honte de tirer sur leur roi; ils
avaient visé au-dessus de sa tête.
Ce fut peut-être en ce moment qu'éclata le plus magnifiquement ce
courage de lion qui était la vertu particulière de Murat. Pas un trait
de son visage ne s'altéra, pas un muscle de son corps ne faiblit;
seulement, regardant les soldats avec une expression de reconnaissance
amère:
--Merci, mes amis, leur dit-il; mais, comme tôt ou tard vous serez
obligés de viser juste, ne prolongez pas mon agonie. Tout ce que
je vous demande, c'est de viser au cœur et d'épargner la figure.
Recommençons.
Et avec la même voix, avec le même calme, avec le même visage, il
répéta les paroles mortelles les unes après les autres, sans lenteur,
sans précipitation, et comme il eût commandé une simple manœuvre; mais
cette fois, plus heureux que la première, au mot feu! il tomba percé
de huit balles, sans faire un mouvement, sans pousser un soupir, sans
lâcher la montre qu'il tenait serrée dans sa main gauche[11].
[11] Madame Murat a racheté cette montre 200 louis.
Les soldats ramassèrent le cadavre, le couchèrent sur le lit, où dix
minutes auparavant il était assis, et le capitaine mit une garde à la
porte.
Le soir, un homme se présenta pour entrer dans la chambre mortuaire: la
sentinelle lui en refusa l'entrée; mais cet homme demanda à parler au
commandant du château. Conduit devant lui, il lui montra un ordre. Le
commandant le lut avec une surprise mêlée de dégoût; puis, la lecture
achevée, il le conduisit jusqu'à la porte qu'on lui avait refusée.
--Laisser passer le seigneur Luidgi, dit-il à la sentinelle. La
sentinelle présenta les armes à son commandant. Luidgi entra.
Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'il sortit tenant à la
main un mouchoir ensanglanté. Dans ce mouchoir était un objet que la
sentinelle ne put reconnaître.
Une heure après, un menuisier apporta le cercueil qui devait renfermer
les restes du roi. L'ouvrier entra dans la chambre; mais presque
aussitôt il appela la sentinelle avec un accent indicible d'effroi. Le
soldat entrebâilla la porte pour regarder ce qui avait pu causer la
terreur de cet homme. Le menuisier lui montra du doigt un cadavre sans
tête.
A la mort du roi Ferdinand, on retrouva dans une armoire secrète de sa
chambre à coucher cette tête conservée dans de l'esprit-de-vin[12].
[12] Comme je ne crois pas aux atrocités sans motifs, je demandai au
général T. la raison de celle-ci; il me répondit que, comme Murat
avait été jugé et fusillé dans un coin perdu de la Calabre, le roi de
Naples craignait toujours que quelque aventurier ne se présentât sous
le nom de Joachim: on lui eût répondu alors en lui montrant la tête
de Murat.
Huit jours après l'exécution du Pizzo, chacun avait déjà reçu sa
récompense: Trenta Capelli était fait colonel, le général Nunziante
était créé marquis, et Luidgi était empoisonné.