Naples, 9 octobre 1815

«Ferdinand, par la grâce de Dieu, etc., avons décrété et décrétons ce

qui suit:

Art. 1er, Le général Murat sera traduit devant une commission

militaire, dont les membres seront nommés par notre ministre de la

guerre.

Art. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-heure pour

recevoir les secours de la religion.

_Signé_ FERDINAND.»

Un autre arrêté du ministre contenait les noms des membres de la

commission; c'étaient:

Giuseppe Fasculo, adjudant, commandant et chef de l'état-major,

président;

Laffaello Scalfaro, chef de la légion de la Calabre inférieure;

Latereo Natali, lieutenant-colonel de la marine royale;

Gennaro Lanzetta, lieutenant-colonel du corps du génie;

W. T., capitaine d'artillerie;

François de Vengé, idem;

Francesco Martellari, lieutenant d'artillerie;

Francesco Froio, lieutenant au 3e régiment;

Giovanni della Camera, procureur-général au tribunal criminel de la

Calabre inférieure;

Et Francesco Papavassi, greffier.

La commission s'assembla dans la nuit. Le 13 octobre, à six heures du

matin, le capitaine Stratti entra dans la prison du roi, il dormait

profondément: Stratti allait sortir, lorsqu'en marchant vers la porte

il heurta une chaise; ce bruit réveilla Murat.--Que me voulez-vous,

capitaine? demanda le roi.

Stratti voulut parler, mais la voix lui manqua.

--Ah! ah! dit Murat, il paraît que vous avez reçu des nouvelles de

Naples?...

--Oui, sire, murmura Stratti.

--Qu'annoncent-elles? dit Murat.

--Votre mise en jugement, sire.

--Et par qui l'arrêt sera-t-il prononcé, s'il vous plaît? Où

trouvera-t-on des pairs pour me juger? Si l'on me considère comme un

roi, il faut assembler un tribunal de rois; si l'on me considère comme

un maréchal de France, il me faut une cour de maréchaux, et si l'on me

considère comme général, et c'est le moins qu'on puisse faire, il me

faut un jury de généraux.

--Sire, vous êtes déclaré ennemi public, et comme tel vous êtes

passible d'une commission militaire; c'est la loi que vous avez rendue

vous-même contre les rebelles.

--Cette loi fut faite pour des brigands, et non pour des têtes

couronnées, monsieur, dit dédaigneusement Murat. Je suis prêt, que l'on

m'assassine, c'est bien; je n'aurais pas cru le roi Ferdinand capable

d'une pareille action.

--Sire, ne voulez-vous pas connaître la liste de vos juges?

--Si fait, monsieur, si fait; ce doit être une chose curieuse: lisez,

je vous écoute.

Le capitaine Stratti lut les noms que nous avons cités. Murat les

entendit avec un sourire dédaigneux.

--Ah! continua-t-il lorsque le capitaine eut achevé, il paraît que

toutes les précautions sont prises.

--Comment cela, sire?

--Oui, ne savez-vous pas que tous ces hommes, à l'exception du

rapporteur Francesco Froio, me doivent leurs grades; ils auront peur

d'être accusés de reconnaissance, et, moins une voix peut-être, l'arrêt

sera unanime.

--Sire, si vous paraissiez devant la commission, si vous plaidiez

vous-même votre cause?

--Silence, monsieur, silence..... dit Murat. Pour que je reconnaisse

les juges que l'on m'a nommés, il faudrait déchirer trop de pages de

l'histoire; un tel tribunal est incompétent, et j'aurais honte de me

présenter devant lui; je sais que je ne puis sauver ma vie, laissez-moi

sauver au moins la dignité royale.

En ce moment, le lieutenant Francesco Froio entra pour interroger

le prisonnier, et lui demanda ses noms, son âge, sa patrie. A ces

questions, Murat se leva avec une expression de dignité terrible: --Je

suis Joachim Napoléon, roi des Deux-Siciles, lui répondit-il, et je

vous ordonne de sortir.--Le rapporteur obéit.

Alors Murat passa un pantalon seulement, et demanda à Stratti s'il

pouvait adresser des adieux à sa femme et à ses enfans. Celui-ci, ne

pouvant plus parler, répondit par un geste affirmatif; aussitôt Joachim

s'assit à une table, et écrivit cette lettre[9]:

«Chère Caroline de mon cœur,

»L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices;

dans une heure tu n'auras plus d'époux, et nos enfans n'auront plus

de père: souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.

»Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.

»Adieu, mon Achille; adieu, ma Lætitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma

Louise.

»Montrez-vous dignes de moi; je vous laisse sur une terre et dans un

royaume pleins de mes ennemis: montrez-vous supérieurs à l'adversité,

et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en

songeant à ce que vous avez été.

»Adieu, je vous bénis. Ne maudissez jamais ma mémoire. Rappelez-vous

que la plus grande douleur que j'éprouve dans mon supplice est celle

de mourir loin de mes enfans, loin de ma femme, et de n'avoir aucun

ami pour me fermer les yeux.

»Adieu, ma Caroline; adieu, mes enfans; recevez ma bénédiction

paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers.

»Adieu, adieu; n'oubliez pas votre malheureux père.

»Pizzo, ce 15 octobre 1815.

»JOACHIM MURAT.»

[9] Nous pouvons en garantir l'authenticité, l'ayant transcrite

nous-même au Pizzo, sur la copie qu'avait conservée de l'original le

chevalier Alcala.

Alors il coupa une boucle de ses cheveux et la mit dans la lettre: en

ce moment le général Nunziante entra; Murat alla à lui et lui tendit

la main:--Général, lui dit-il, vous êtes père, vous êtes époux, vous

saurez un jour ce que c'est que de quitter sa femme et ses fils.

Jurez-moi que cette lettre sera remise.

--Sur mes épaulettes, dit le général[10] en s'essuyant les yeux.

[10] Cette lettre n'est jamais parvenue à madame Murat.

--Allons, allons, du courage, général, dit Murat; nous sommes soldats,

nous savons ce que c'est que la mort. Une seule grâce: vous me

laisserez commander le feu, n'est-ce pas? Le général fit signe de

la tête que cette dernière faveur lui serait accordée; en ce moment

le rapporteur entra, la sentence du roi à la main. Murat devina ce

dont il s'agisssait:--Lisez, monsieur, lui dit-il froidement, je vous

écoute.--Le rapporteur obéit. Murat ne s'était pas trompé; il y avait

eu, moins une voix, unanimité pour la peine de mort.

Lorsque la lecture fut finie, le roi se retourna vers

Nunziante:--Général, lui dit-il, croyez que je sépare, dans mon esprit,

l'instrument qui me frappe de la main qui le dirige. Je n'aurais pas

cru que Ferdinand m'eût fait fusiller comme un chien; il ne recule pas

devant cette infamie! c'est bien, n'en parlons plus. J'ai récusé mes

juges, mais non pas mes bourreaux. Quelle est l'heure que vous désignez

pour mon exécution?

--Fixez-la vous-même, sire, dit le général.

Murat tira de son gousset une montre sur laquelle était le portrait de

sa femme; le hasard fit qu'elle était tournée de manière que ce fut le

portrait et non le cadran qu'il amena devant ses yeux; il le regarda

avec tendresse:

--Tenez, général, dit-il en le montrant à Nunziante, c'est le portrait

de la reine, vous la connaissez; n'est-ce pas qu'elle est bien

ressemblante?

Le général détourna la tête. Murat poussa un soupir et remit la montre

dans son gousset.

--Eh bien! sire, dit le rapporteur, quelle heure fixez-vous?

--Ah! c'est juste, dit Murat en souriant, j'avais oublié pourquoi

j'avais tiré ma montre en voyant le portrait de Caroline.--Alors il

regarda sa montre de nouveau, mais cette fois du côté du cadran.--Eh

bien! ce sera pour quatre heures, si vous voulez; il est trois heures

passées, c'est cinquante minutes que je vous demande, est-ce trop,

monsieur?

Le rapporteur s'inclina et sortit. Le général voulut le suivre.

--Ne vous reverrai-je plus, Nunziante? dit Murat.

--Mes ordres m'enjoignent d'assister à votre mort, sire; mais je n'en

aurai pas la force.

--C'est bien, général, c'est bien; je vous dispense d'être là au

dernier moment; mais je désire vous dire adieu encore une fois et vous

embrasser.

--Je me trouverai sur votre route, sire.

--Merci. Maintenant laissez-moi seul.

--Sire, il y a là deux prêtres.--Murat fit un signe

d'impatience.--Voulez-vous les recevoir? continua le général.

--Oui, faites-les entrer.

Le général sortit. Un instant après les deux prêtres parurent au seuil

de la porte; l'un se nommait don Francesco Pellegrino: c'était l'oncle

de celui qui avait causé la mort du roi; et l'autre don Antonio Masdea.

--Que venez-vous faire ici? leur dit Murat.

--Vous demander si vous voulez mourir en chrétien.

--Je mourrai en soldat. Laissez-moi.

Don Francesco Pellegrino se retira. Sans doute, il était mal à l'aise

devant Joachim. Quant à Antonio Masdea, il resta sur la porte.

--Ne m'avez-vous pas entendu? dit le roi.

--Si fait, répondit le vieillard; mais permettez-moi, sire, de ne pas

croire que c'est votre dernier mot. Ce n'est pas pour la première fois

que je vous vois et que je vous implore; j'ai déjà eu l'occasion de

vous demander une grâce.

--Laquelle?

--Lorsque votre majesté vint au Pizzo, en 1810, je lui demandai 25,000

francs pour faire achever notre église; votre majesté m'en envoya

40,000.

--C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant

Murat.

--Eh bien! sire, j'aime à croire que vous ne refuserez pas plus ma

seconde prière que vous ne m'avez refusé la première. Sire, je vous le

demande à genoux.

Le vieillard tomba aux pieds de Murat.

--Mourez en chrétien!

--Cela vous fera donc bien plaisir? dit le roi.

--Sire, je donnerais le peu de jours qui me restent pour obtenir de

Dieu que son esprit vous visitât à votre dernière heure.

--Eh bien! dit Murat, écoutez ma confession: Je m'accuse, étant enfant,

d'avoir désobéi à mes parens; depuis que je suis devenu un homme, je

n'ai jamais eu autre chose à me reprocher.

--Sire, me donnerez-vous une attestation que vous mourez dans la

religion chrétienne?

--Sans doute, dit Murat; et il prit une plume et écrivit:

«Moi, Joachim Murat, je meurs en chrétien, croyant à la sainte Eglise

catholique, apostolique et romaine.» Et il signa.

--Maintenant, mon père, continua le roi, si vous avez une troisième

grâce à me demander, hâtez-vous, car dans une demi-heure il ne serait

plus temps. En effet, l'horloge du château sonna en ce moment trois

heures et demie.

Le prêtre fit signe que tout était fini.--Laissez-moi donc seul, dit

Murat. Le vieillard sortit.

Murat se promena quelques minutes à grands pas dans la chambre; puis

il s'assit sur son lit et laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

Sans doute, pendant le quart d'heure où il resta ainsi absorbé dans

ses pensées, il vit repasser devant lui sa vie tout entière, depuis

l'auberge d'où il était parti jusqu'au palais où il était entré; sans

doute, son aventureuse carrière se déroula pareille à un rêve doré, à

un mensonge brillant, à un conte des _Mille et une Nuits_. Comme un

arc-en-ciel, il avait brillé pendant un orage, et comme un arc-en-ciel,

ses deux extrémités se perdaient dans les nuages de sa naissance et de

sa mort. Enfin il sortit de sa contemplation intérieure et releva son

front pâle, mais tranquille. Alors il s'approcha d'une glace, arrangea

ses cheveux: son caractère étrange ne le quittait pas. Fiancé de la

mort, il se faisait beau pour elle.

Quatre heures sonnèrent.

Murat alla lui-même ouvrir la porte.

Le général Nunziante l'attendait.

--Merci, général, lui dit Murat: vous m'avez tenu parole; embrassez

moi, et retirez-vous ensuite, si vous le voulez.

Le général se jeta dans les bras du roi en pleurant et sans pouvoir

prononcer une parole:

--Allons, du courage, lui dit Murat; vous voyez bien que je suis

tranquille.

C'était cette tranquillité qui brisait le courage du général! il

s'élança hors du corridor et sortit du château en courant comme un

insensé.

Alors le roi marcha vers la cour: tout était prêt pour l'exécution.

Neuf hommes et un caporal étaient rangés en ligne devant la porte de

la chambre du conseil. Devant eux était un mur de douze pieds de haut;

trois pas avant ce mur était un seuil d'un seul degré: Murat alla se

placer sur cet escalier, qui lui faisait dominer d'un pied à peu près

les soldats chargés de son exécution. Arrivé là, il tira sa montre,

baisa le portrait de sa femme, et les yeux fixés sur lui, il commanda

la charge des armes. Au mot feu! cinq des neuf hommes tirèrent: Murat

resta debout. Les soldats avaient eu honte de tirer sur leur roi; ils

avaient visé au-dessus de sa tête.

Ce fut peut-être en ce moment qu'éclata le plus magnifiquement ce

courage de lion qui était la vertu particulière de Murat. Pas un trait

de son visage ne s'altéra, pas un muscle de son corps ne faiblit;

seulement, regardant les soldats avec une expression de reconnaissance

amère:

--Merci, mes amis, leur dit-il; mais, comme tôt ou tard vous serez

obligés de viser juste, ne prolongez pas mon agonie. Tout ce que

je vous demande, c'est de viser au cœur et d'épargner la figure.

Recommençons.

Et avec la même voix, avec le même calme, avec le même visage, il

répéta les paroles mortelles les unes après les autres, sans lenteur,

sans précipitation, et comme il eût commandé une simple manœuvre; mais

cette fois, plus heureux que la première, au mot feu! il tomba percé

de huit balles, sans faire un mouvement, sans pousser un soupir, sans

lâcher la montre qu'il tenait serrée dans sa main gauche[11].

[11] Madame Murat a racheté cette montre 200 louis.

Les soldats ramassèrent le cadavre, le couchèrent sur le lit, où dix

minutes auparavant il était assis, et le capitaine mit une garde à la

porte.

Le soir, un homme se présenta pour entrer dans la chambre mortuaire: la

sentinelle lui en refusa l'entrée; mais cet homme demanda à parler au

commandant du château. Conduit devant lui, il lui montra un ordre. Le

commandant le lut avec une surprise mêlée de dégoût; puis, la lecture

achevée, il le conduisit jusqu'à la porte qu'on lui avait refusée.

--Laisser passer le seigneur Luidgi, dit-il à la sentinelle. La

sentinelle présenta les armes à son commandant. Luidgi entra.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'il sortit tenant à la

main un mouchoir ensanglanté. Dans ce mouchoir était un objet que la

sentinelle ne put reconnaître.

Une heure après, un menuisier apporta le cercueil qui devait renfermer

les restes du roi. L'ouvrier entra dans la chambre; mais presque

aussitôt il appela la sentinelle avec un accent indicible d'effroi. Le

soldat entrebâilla la porte pour regarder ce qui avait pu causer la

terreur de cet homme. Le menuisier lui montra du doigt un cadavre sans

tête.

A la mort du roi Ferdinand, on retrouva dans une armoire secrète de sa

chambre à coucher cette tête conservée dans de l'esprit-de-vin[12].

[12] Comme je ne crois pas aux atrocités sans motifs, je demandai au

général T. la raison de celle-ci; il me répondit que, comme Murat

avait été jugé et fusillé dans un coin perdu de la Calabre, le roi de

Naples craignait toujours que quelque aventurier ne se présentât sous

le nom de Joachim: on lui eût répondu alors en lui montrant la tête

de Murat.

Huit jours après l'exécution du Pizzo, chacun avait déjà reçu sa

récompense: Trenta Capelli était fait colonel, le général Nunziante

était créé marquis, et Luidgi était empoisonné.

Pauline et Pascal Bruno · 第 41 / 59 题