LE PIZZO.

Les lettres qui avaient déterminé Murat à quitter la Corse lui avaient

été apportées par un Calabrais nommé Luidgi. Il s'était présenté

au roi comme un envoyé de l'Arabe Othello, qui avait été jeté,

comme nous l'avons dit, dans les prisons de Naples, ainsi que les

personnes auxquelles les dépêches dont il était porteur avaient été

adressées. Ces lettres, écrites par le ministre de la police de Naples,

indiquaient à Joachim le port de la ville de Salerne comme le lieu

le plus propre au débarquement; car le roi Ferdinand avait rassemblé

sur ce point trois mille hommes de troupes autrichiennes, n'osant se

fier aux soldats napolitains, qui avaient conservé de Murat un riche

et brillant souvenir. Ce fut donc vers le golfe de Salerne que la

flottille se dirigea; mais, arrivée en vue de l'île de Caprée, elle

fut assaillie par une violente tempête, qui la chassa jusqu'à Paola,

petit port situé à dix lieues de Cosenza. Les bâtimens passèrent en

conséquence la nuit du 5 au 6 octobre dans une espèce d'échancrure du

rivage qui ne mérite pas le nom de rade. Le roi, pour ôter tout soupçon

aux gardes des côtes et aux scorridori[8] siciliens, ordonna d'éteindre

les feux et de louvoyer jusqu'au jour; mais, vers une heure du matin,

il s'éleva de terre un vent si violent, que l'expédition fut repoussée

en haute mer, de sorte que le 6, à la pointe du jour, le bâtiment que

montait le roi se trouva seul. Dans la matinée il rallia la felouque

du capitaine Cicconi, et les deux navires mouillèrent à quatre heures

de l'après-midi en vue de Santo-Lucido. Le soir, le roi ordonna au

chef de bataillon Ottoviani de se rendre à terre pour y prendre des

renseignemens. Luidgi s'offrit pour l'accompagner, Murat accepta ses

bons offices. Ottoviani et son guide se rendirent donc à terre, tandis

qu'au contraire, Cicconi et sa felouque se remettaient en mer avec

mission d'aller à la recherche du reste de la flotte.

[8] Bâtimens légers armés en guerre.

Vers les onze heures de la nuit, le lieutenant de quart sur le navire

royal distingua au milieu des vagues un homme qui s'avançait en nageant

vers le bâtiment. Dès qu'il fut à la portée de la voix, il le héla.

Aussitôt le nageur se fit reconnaître: c'était Luidgi. On lui envoya

la chaloupe et il remonta à bord. Alors il raconta que le chef de

bataillon Ottoviani avait été arrêté, et qu'il n'avait échappé lui-même

à ceux qui le poursuivaient qu'en se jetant à la mer. Le premier

mouvement de Murat fut d'aller au secours d'Ottoviani; mais Luidgi

fit comprendre au roi le danger et l'inutilité de cette tentative;

néanmoins Joachim resta jusqu'à deux heures du matin agité et irrésolu.

Enfin, il donna l'ordre de reprendre le large. Pendant la manœuvre qui

eut lieu à cet effet, un matelot tomba à la mer et disparut avant qu'on

eût eu le temps de lui porter secours. Décidément les présages étaient

sinistres.

Le 7 au matin, on eut connaissance de deux bâtimens. Le roi ordonna

aussitôt de se mettre en mesure de défense; mais Barbara les reconnut

pour être la felouque de Cicconi et la balancelle de Courrand, qui

s'étaient réunies et faisaient voile de conserve. On hissa les signaux,

et les deux capitaines se rallièrent à l'amiral.

Pendant qu'on délibérait sur la route à suivre, un canot aborda le

bâtiment de Murat. Il était monté par le capitaine Pernice et un

lieutenant sous ses ordres. Ils venaient demander au roi la permission

de passer à son bord, ne voulant point rester à celui de Courrand,

qui, à leur avis, trahissait. Murat l'envoya chercher; et, malgré ses

protestations de dévoûment, il le fit descendre avec cinquante hommes

dans une chaloupe, et ordonna d'amarrer la chaloupe à son bâtiment.

L'ordre fut exécuté aussitôt, et la petite escadre continua sa route,

longeant, sans les perdre de vue, les côtes de la Calabre; mais, à

dix heures du soir, au moment où l'on se trouvait à la hauteur du

golfe de Sainte-Euphémie, le capitaine Courrand coupa le câble qui le

traînait à la remorque, et, faisant force de rames, il s'éloigna de la

flottille. Murat s'était jeté sur son lit tout habillé: on le prévint

de cet événement. Il s'élança aussitôt sur le pont, et arriva à temps

encore pour voir la chaloupe, qui fuyait dans la direction de la Corse,

s'enfoncer et disparaître dans l'ombre. Il demeura immobile, sans

colère et sans cris; seulement il poussa un soupir et laissa tomber sa

tête sur sa poitrine: c'était encore une feuille qui tombait de l'arbre

enchanté de ses espérances.

Le général Franceschetti profita de cette heure de découragement pour

lui donner le conseil de ne point débarquer dans les Calabres et

de se rendre directement à Trieste, afin de réclamer de l'Autriche

l'asile qu'elle lui avait offert. Le roi était dans un de ces instans

de lassitude extrême et d'abattement mortel où le cœur s'affaisse sur

lui-même: il se défendit d'abord, et puis finit par accepter. En ce

moment, le général s'aperçut qu'un matelot, couché dans des enroulemens

de câbles, se trouvait à portée d'entendre tout ce qu'il disait; il

s'interrompit et le montra du doigt à Murat. Celui-ci se leva, alla

voir l'homme et reconnut Luidgi; accablé de fatigue, il s'était endormi

sur le pont. La franchise de son sommeil rassura le roi, qui d'ailleurs

avait toute confiance en lui. La conversation interrompue un instant se

renoua donc: il fut convenu que, sans rien dire des nouveaux projets

arrêtés, on doublerait le cap Spartivento, et qu'on entrerait dans

l'Adriatique; puis le roi et le général redescendirent dans l'entrepont.

Le lendemain 8 octobre, on se trouvait à la hauteur du Pizzo, lorsque

Joachim, interrogé par Barbara sur ce qu'il fallait faire, donna ordre

de mettre le cap sur Messine; Barbara répondit qu'il était prêt à

obéir, mais qu'il avait besoin d'eau et de vivres; en conséquence,

il offrit de passer sur la felouque de Cicconi, et d'aller avec elle

à terre pour y renouveler ses provisions; le roi accepta; Barbara

lui demanda alors les passeports qu'il avait reçus des puissances

alliées, afin, disait-il, de ne pas être inquiété par les autorités

locales. Ces pièces étaient trop importantes pour que Murat consentît

à s'en dessaisir; peut-être le roi commençait-il à concevoir quelque

soupçon: il refusa donc. Barbara insista; Murat lui ordonna d'aller à

terre sans ces papiers; Barbara refusa positivement; le roi, habitué

à être obéi, leva sa cravache sur le Maltais; mais en ce moment,

changeant de résolution, il ordonna aux soldats de préparer leurs

armes, aux officiers de revêtir leur grand uniforme; lui-même leur

en donna l'exemple: le débarquement était décidé, et le Pizzo devait

être le golfe Juan du nouveau Napoléon. En conséquence, les bâtimens

se dirigèrent vers la terre. Le roi descendit dans une chaloupe avec

vingt-huit soldats et trois domestiques, au nombre desquels était

Luidgi. Arrivé près de la plage, le général Franceschetti fit un

mouvement pour prendre terre, mais Murat l'arrêta: «C'est à moi de

descendre le premier,» dit-il; et il s'élança sur le rivage. Il était

vêtu d'un habit de général, avait un pantalon blanc avec des bottes à

l'écuyère, une ceinture dans laquelle étaient passés deux pistolets, un

chapeau brodé en or, dont la cocarde était retenue par une ganse formée

de quatorze brillans; enfin il portait sous le bras la bannière autour

de laquelle il comptait rallier ses partisans: dix heures sonnaient à

l'horloge du Pizzo.

Murat se dirigea aussitôt vers la ville, dont il était éloigné de

cent pas à peine, par le chemin pavé de larges dalles disposées en

escalier qui y conduit. C'était un dimanche; on allait commencer la

messe, et toute la population était réunie sur la place lorsqu'il y

arriva. Personne ne le reconnut, et chacun regardait avec étonnement ce

brillant état-major, lorsqu'il vit parmi les paysans un ancien sergent

qui avait servi dans sa garde de Naples. Il marcha droit à lui, et lui

mettant la main sur l'épaule: «Tavella, lui dit-il, ne me reconnais-tu

pas?» Mais comme celui-ci ne faisait aucune réponse: «Je suis Joachim

Murat; je suis ton roi, lui dit-il: à toi l'honneur de crier le premier

vive Joachim!» La suite de Murat fit aussitôt retentir l'air de ses

acclamations; mais le Calabrais resta silencieux, et pas un de ses

camarades ne répéta le cri dont le roi lui-même avait donné le signal;

au contraire, une rumeur sourde courait par la multitude. Murat comprit

ce frémissement d'orage. «Eh bien! dit-il à Tavella, si tu ne veux pas

crier vive Joachim, va au moins me chercher un cheval, et de sergent

que tu étais, je te fais capitaine.» Tavella s'éloigna sans répondre;

mais au lieu d'accomplir l'ordre qu'il avait reçu, il rentra chez lui

et ne reparut plus. Pendant ce temps, la population s'amassait toujours

sans qu'un signe amical annonçât à Murat la sympathie qu'il attendait.

Il sentit qu'il était perdu s'il ne prenait une résolution rapide. «A

Monteleone!» s'écria-t-il en s'élançant le premier vers la route qui

conduisait à cette ville. «A Monteleone! répétèrent en le suivant ses

officiers et ses soldats. Et la foule, toujours silencieuse, s'ouvrit

pour les laisser passer.

Mais à peine avait-il quitté la place, qu'une vive agitation se

manifesta. Un homme nommé Georges Pellegrino sortit de chez lui armé

d'un fusil et traversa la place en courant et en criant: Aux armes! Il

savait que le capitaine Trenta Capelli, qui commandait la gendarmerie

de Cosenza, était en ce moment au Pizzo, et il allait le prévenir.

Le cri aux armes eut plus d'écho dans cette foule que n'en avait

eu celui de vive Joachim. Tout Calabrais a un fusil, chacun courut

chercher le sien, et lorsque Trenta Capelli et Pellegrino revinrent

sur la place, ils trouvèrent près de deux cents hommes armés. Ils se

mirent à leur tête et s'élancèrent aussitôt à la poursuite du roi;

ils le rejoignirent à dix minutes de chemin à peu près de la place,

à l'endroit où est aujourd'hui le pont. Murat en les voyant venir

s'arrêta et les attendit.

Trenta Capelli s'avança alors le sabre à la main vers le

roi.--Monsieur, lui dit celui-ci, voulez-vous troquer vos épaulettes

de capitaine contre des épaulettes de général? Criez vive Joachim! et

suivez moi avec ces braves gens à Monteleone.

--Sire, répondit Trenta Capelli, nous sommes tous fidèles sujets du

roi Ferdinand, et nous venons pour vous combattre et non pour vous

accompagner: rendez-vous donc si vous voulez prévenir l'effusion du

sang.

Murat regarda le capitaine de gendarmerie avec une expression

impossible à rendre; puis, sans daigner lui répondre, il lui fit signe

de la main de s'éloigner, tandis qu'il portait l'autre à la crosse de

l'un de ses pistolets. Georges Pellegrino vit le mouvement.

--Ventre à terre, capitaine! ventre à terre! cria-t-il. Le capitaine

obéit, aussitôt une balle passa en sifflant au-dessus de sa tête et

alla effleurer les cheveux de Murat.

--Feu! ordonna Franceschetti.

--Armes à terre! cria Murat; et, secouant de sa main droite son

mouchoir, il fit un pas pour s'avancer vers les paysans; mais au même

instant une décharge générale partit: un officier et deux ou trois

soldats tombèrent. En pareille circonstance, quand le sang a commencé

de couler, il ne s'arrête pas; Murat savait cette fatale vérité, aussi

son parti fut-il pris, rapide et décisif. Il avait devant lui cinq

cents hommes armés, et derrière lui un précipice de trente pieds de

hauteur: il s'élança du rocher à pic sur lequel il se trouvait tomba

dans le sable, et se releva sans être blessé, le général Franceschetti

et son aide-de-camp Campana firent avec le même bonheur le même saut

que lui, et tous trois descendirent rapidement vers la mer, à travers

un petit bois qui s'étend jusqu'à cent pas du rivage, et qui les déroba

un instant à la vue de leurs ennemis. A la sortie de ce bois, une

nouvelle décharge les accueillit; les balles sifflèrent autour d'eux,

mais n'atteignirent personne, et les trois fugitifs continuèrent leur

course vers la plage.

Ce fut alors seulement que le roi s'aperçut que le canot qui l'avait

déposé à terre était reparti. Les trois navires qui composaient sa

flottille, loin d'être restés pour protéger son débarquement, avaient

repris la mer et s'éloignaient à pleines voiles. Le Maltais Barbara

emportait non-seulement la fortune de Murat, mais encore son espoir,

son salut, sa vie: c'était à n'y pas croire à force de trahison. Aussi

le roi prit-il cet abandon pour une simple manœuvre, et, voyant une

barque de pêcheur tirée au rivage sur des filets étendus, il cria à ses

deux compagnons:--La barque à la mer.

Tous alors commencèrent à la pousser pour la mettre à flot, avec

l'énergie du désespoir, avec les forces de l'agonie. Personne n'avait

osé franchir le rocher pour se mettre à leur poursuite; leurs ennemis,

forcés de prendre un détour, leur laissaient quelques instans de

liberté. Mais bientôt des cris se firent entendre: Georges Pellegrino,

Trenta Capelli, suivis de toute la population du Pizzo, débouchèrent

à cent cinquante pas à peu près de l'endroit où Murat, Franceschetti

et Campana s'épuisaient en efforts pour faire glisser la barque sur le

sable. Ces cris furent immédiatement suivis d'une décharge générale.

Campana tomba: une balle venait de lui traverser la poitrine. Cependant

la barque était à flot: le général Franceschetti s'élança dedans; Murat

voulut le suivre, mais il ne s'était point aperçu que les éperons de

ses bottes à l'écuyère s'étaient embarrassés dans les mailles du filet.

La barque, cédant à l'impulsion donnée par lui, se déroba sous ses

mains, et le roi tomba les pieds sur la plage et le visage dans la mer.

Avant qu'il eût eu le temps de se relever, la population s'était ruée

sur lui: en un instant elle lui arracha ses épaulettes, sa bannière et

son habit, et elle allait le mettre en morceaux lui-même, si Georges

Pellegrino et Trenta Capelli, prenant sa vie sous leur protection, ne

lui avaient donné le bras de chaque côté, en le défendant à leur tour

contre la populace. Il traversa ainsi en prisonnier la place qu'une

heure auparavant il abordait en roi. Ses conducteurs le menèrent au

château; on le poussa dans la prison commune, on referma la porte sur

lui, et le roi se trouva au milieu des voleurs et des assassins, qui,

ne sachant pas qui il était, et le prenant pour un compagnon de crimes,

l'accueillirent par des injures et des huées.

Un quart d'heure après, la porte du cachot se rouvrit, le commandant

Mattei entra: il trouva Murat débout, les bras croisés, la tête haute

et fière. Il y avait une expression de grandeur indéfinissable dans cet

homme à demi nu, et dont la figure était souillée de boue et de sang.

Il s'inclina devant lui.

--Commandant, lui dit Murat, reconnaissant son grade à ses épaulettes,

regardez autour de vous, et dites si c'est là une prison à mettre un

roi!

Alors une chose étrange arriva: ces hommes du crime, qui, croyant Murat

un de leurs complices, l'avaient accueilli avec des vociférations et

des rires, se courbèrent devant la majesté royale, que n'avaient point

respectée Pellegrino et Trenta Capelli, et se retirèrent silencieux au

plus profond de leur cachot. Le malheur venait de donner un nouveau

sacre à Joachim.

Le commandant Mattei murmura quelques excuses, et invita Murat à le

suivre dans une chambre qu'il venait de lui faire préparer; mais, avant

de sortir, Murat fouilla dans sa poche, en tira une poignée d'or, et la

laissant tomber comme une pluie au milieu du cachot:

--Tenez, dit-il en se retournant vers les prisonniers, il ne sera pas

dit que vous avez reçu la visite d'un roi, tout captif et découronné

qu'il est, sans qu'il vous ait fait largesse.

--Vive Joachim! crièrent les prisonniers.

Murat sourit amèrement. Ces mêmes paroles, répétées par un pareil

nombre de voix, il y a une heure, sur la place publique, au lieu de

retentir dans une prison, le faisaient roi de Naples! Les résultats

les plus importans sont amenés parfois par des causes si minimes,

qu'on croirait que Dieu et Satan jouent aux dés la vie ou la mort des

hommes, l'élévation ou la chute des empires.

Murat suivit le commandant Mattei: il le conduisit dans une petite

chambre qui appartenait au concierge, et que celui-ci céda au roi. Il

allait se retirer lorsque Murat le rappela:

--Monsieur le commandant, lui dit-il, je désire un bain parfumé.

--Sire, la chose est difficile.

--Voilà cinquante ducats; qu'on achète toute l'eau de Cologne qu'on

trouvera. Ah! que l'on m'envoie des tailleurs.

--Il sera impossible de trouver ici des hommes capables de faire autre

chose que des costumes du pays.

--Qu'on aille à Monteleone, et qu'on me ramène ici tous ceux qu'on

pourra réunir.

Le commandant s'inclina et sortit.

Murat était au bain lorsqu'on lui annonça la visite du chevalier

Alcala, général du prince de l'Infantado et gouverneur de la ville. Il

faisait apporter des couvertures de damas, des draps et des fauteuils.

Murat fut sensible à cette attention, et il en reprit une nouvelle

sérénité.

Le même jour, à deux heures, le général Nunziante arriva de

Saint-Tropea avec trois mille hommes. Murat revit avec plaisir une

vieille connaissance; mais au premier mot, le roi s'aperçut qu'il

était devant un juge, et que sa présence avait pour but, non pas une

simple visite, mais un interrogatoire en règle. Murat se contenta

de répondre qu'il se rendait de Corse à Trieste en vertu d'un

passeport de l'empereur d'Autriche, lorsque la tempête, et le défaut

de vivres l'avaient forcé de relâcher au Pizzo. A toutes les autres

questions, Murat opposa un silence obstiné; puis enfin, fatigué de ses

instances:--Général, lui dit-il, pouvez-vous me prêter des habits, afin

que je sorte du bain?

Le général comprit qu'il n'avait rien à attendre de plus, salua le

roi et sortit. Dix minutes après, Murat reçut un uniforme complet;

il le revêtit aussitôt, demanda une plume et de l'encre, écrivit au

général en chef des troupes autrichiennes à Naples, à l'ambassadeur

d'Angleterre et à sa femme, pour les informer de sa détention au Pizzo.

Ces dépêches terminées, il se leva, marcha quelque temps avec agitation

dans la chambre; puis enfin, éprouvant le besoin d'air, il ouvrit la

fenêtre. La vue s'étendait sur la plage même où il avait été arrêté.

Deux hommes creusaient un trou dans la sable, au pied de la petite

redoute ronde. Murat les regarda faire machinalement. Lorsque ces deux

hommes eurent fini, ils entrèrent dans une maison voisine, et bientôt

ils en sortirent portant entre leurs bras un cadavre. Le roi rappela

ses souvenirs, et il lui sembla en effet qu'il avait, au milieu de

cette scène terrible, vu tomber quelqu'un auprès de lui; mais il ne

savait plus qui. Le cadavre était complétement nu; mais à ses longs

cheveux noirs, à la jeunesse de ses formes, le roi reconnut Campana:

c'était celui de ses aides-de-camp qu'il aimait le mieux. Cette

scène, vue à l'heure du crépuscule, vue de la fenêtre d'une prison;

cette inhumation dans la solitude, sur cette plage, dans le sable,

émurent plus fortement Murat que n'avaient pu le faire ses propres

infortunes. De grosses larmes vinrent au bord de ses yeux et coulèrent

silencieusement sur sa face de lion. En ce moment le général Nunziante

rentra et le surprit les bras tendus, le visage baigné de pleurs.

Murat entendit du bruit, se retourna, et voyant l'étonnement du vieux

soldat:--Oui, général, lui dit-il, oui, je pleure. Je pleure sur cet

enfant de vingt-quatre ans, que sa famille m'avait confié, et dont

j'ai causé la mort; je pleure sur cet avenir vaste, riche et brillant,

qui vient de s'éteindre dans une fosse ignorée, sur une terre ennemie,

sur un rivage hostile. O Campana! Campana! si jamais je remonte sur le

trône, je te ferai élever un tombeau royal.

Le général avait fait préparer un dîner dans la chambre attenante à

celle qui servait de prison au roi: Murat l'y suivit, se mit à table,

mais ne put manger. Le spectacle auquel il venait d'assister lui avait

brisé le cœur; et cependant cet homme avait parcouru sans froncer le

sourcil les champs de bataille d'Aboukir, d'Eylau et de la Moskowa!

Après le dîner, Murat rentra dans sa chambre, remit au général

Nunziante les diverses lettres qu'il avait écrites, et le pria de le

laisser seul. Le général sortit.

Murat fit plusieurs fois le tour de sa chambre, se promenant à grands

pas et s'arrêtant de temps en temps devant la fenêtre, mais sans

l'ouvrir. Enfin il parut surmonter une répugnance profonde, porta

la main sur l'espagnolette et tira la croisée à lui. La nuit était

calme, on distinguait toute la plage. Il chercha des yeux la place

où était enterré Campana: deux chiens qui grattaient la tombe la lui

indiquèrent. Le roi repoussa la fenêtre avec violence, et se jeta tout

habillé sur son lit. Enfin, craignant qu'on attribuât son agitation à

une crainte personnelle, il se dévêtit, se coucha et dormit, ou parut

dormir toute la nuit.

Le 9 au matin, les tailleurs que Murat avait demandés arrivèrent. Il

leur commanda force habits, dont il prit la peine de leur expliquer

les détails avec sa fastueuse fantaisie. Il était occupé de ce soin,

lorsque le général Nunziante entra. Il écouta tristement les ordres que

donnait le roi: il venait de recevoir des dépêches télégraphiques qui

ordonnaient au général de faire juger le roi de Naples, comme ennemi

public, par une commission militaire. Mais celui-ci trouva le roi si

confiant, si tranquille, et presque si gai, qu'il n'eut pas le courage

de lui annoncer la nouvelle de sa mise en jugement; il prit même sur

lui de retarder l'ouverture de la commission militaire jusqu'à ce qu'il

eût reçu une dépêche écrite. Elle arriva le 12 au soir. Elle était

conçue en ces termes:

Pauline et Pascal Bruno · 第 40 / 59 题