Ces récits firent une impression profonde dans mon esprit. Le courage
est une des plus grandes séductions de l'homme sur la femme: est-ce à
cause de notre faiblesse et parce que, ne pouvant rien par nous-mêmes,
il nous faut éternellement un appui? Aussi, quelque chose que l'on
eût dite au désavantage du comte Horace, le seul souvenir qui resta
dans mon esprit fut celui de cette double chasse, à l'une desquelles
j'avais assisté. Cependant ce n'était pas sans terreur que je pensais
à ce sang-froid terrible auquel Paul devait la vie. Combien de combats
terribles s'étaient passés dans ce cœur avant que la volonté fût
arrivée à comprimer à ce point ses pulsations, et un bien long incendie
avait dû dévorer cette âme avant que sa flamme ne devînt toute cendre
et que sa lave ne se changeât en glace.
Le grand malheur de notre époque est la recherche du romanesque et le
mépris du simple. Plus la société se dépoétise, plus les imaginations
actives demandent cet extraordinaire, qui tous les jours disparaît
du monde pour se réfugier au théâtre ou dans les romans; de là, cet
intérêt fascinateur qu'exercent sur tout ce qui les entoure les
caractères exceptionnels. Vous ne vous étonnerez donc pas que l'image
du comte Horace, s'offrant à l'esprit d'une jeune fille entourée de
ce prestige, soit restée dans son imagination, où si peu d'événemens
avaient encore laissé leur trace. Aussi, lorsque, quelques jours
après la scène que je viens de vous raconter, nous vîmes arriver deux
cavaliers par la grande allée du château, et qu'on annonça monsieur
Paul de Lucienne et monsieur le comte Horace de Beuzeval, pour la
première fois de ma vie je sentis mon cœur battre à un nom, un nuage me
passa sur les yeux, et je me levai avec l'intention de fuir; ma mère me
retint, ces messieurs entrèrent.
Je ne sais ce que je leur dis d'abord; mais certes je dus paraître bien
timide et bien gauche; car lorsque je levai les yeux, ceux du comte
Horace étaient fixés sur moi avec une expression étrange et que je
n'oublierai jamais: cependant, peu à peu j'écartai cette préoccupation
et je redevins moi-même, alors je pus le regarder et l'écouter comme si
je regardais et j'écoutais Paul.
Je lui retrouvai la même figure impassible, le même regard fixe et
profond qui m'avait tant impressionnée, et de plus une voix douce
qui, comme ses mains et ses pieds, paraissait bien plus appartenir à
une femme qu'à un homme; cependant, lorsqu'il s'animait, cette voix
prenait une puissance qui semblait incompatible avec les premiers
sons qu'elle avait proférés: Paul, en ami reconnaissant, avait mis la
conversation sur un sujet propre à faire valoir le comte: il parla de
ses voyages. Le comte hésita un instant à se laisser entraîner à cette
séduction d'amour-propre: on eût dit qu'il craignait de s'emparer de
la conversation et de substituer le _moi_ aux généralités banales des
premières entrevues; mais bientôt le souvenir des lieux parcourus se
présenta à sa mémoire, la vie pittoresque des contrées sauvages entra
en lutte avec l'existence monotone des pays civilisés et déborda sur
elle; le comte se retrouva tout entier au milieu de la végétation
luxuriante de l'Inde et des aspects merveilleux des Maldives. Il nous
raconta ses courses dans le golfe du Bengale, ses combats avec les
pirates malais; il se laissa emporter à la peinture brillante de cette
vie animée, où chaque heure apporte une émotion à l'esprit ou au cœur;
il fit passer sous nos yeux les phases tout entières de cette existence
primitive, où l'homme dans sa liberté et dans sa force, étant, selon
qu'il veut l'être, esclave ou roi, n'a de liens que son caprice, de
bornes que l'horizon, et lorsqu'il étouffe sur la terre, déploie les
voiles de ses vaisseaux, comme les ailes d'un aigle, et va demander à
l'Océan la solitude et l'immensité: puis, il retomba d'un seul bond au
milieu de notre société usée, où tout est mesquin, crimes et vertus,
où tout est factice, visage et âme, où, esclaves emprisonnés dans les
lois, captifs garrottés dans les convenances, il y a pour chaque heure
du jour de petits devoirs à accomplir, pour chaque partie de la matinée
des formes d'habits et des couleurs de gants à adopter, et cela sous
peine de ridicule, c'est-à-dire de mort: car le ridicule, en France,
tache un nom plus cruellement que ne le fait la boue ou le sang.
Je ne vous dirai pas ce qu'il y avait d'éloquence amère, ironique
et mordante contre notre société dans cette sortie du comte: c'était
véritablement, aux blasphèmes près, une de ces créations de poètes,
Manfred ou Karl Moor; c'était une de ces organisations orageuses se
débattant au milieu des plates et communes exigences de notre société;
c'était le génie aux prises avec le monde, et qui, vainement enveloppé
dans ses lois, ses convenances et ses habitudes, les emporte avec lui,
comme un lion ferait de misérables filets tendus pour un renard ou pour
un loup.
J'écoutais cette philosophie terrible, comme j'aurais lu une page de
Byron ou de Goëthe: c'était la même énergie de pensée, rehaussée de
toute la puissance de l'expression. Alors cette figure si impassible
avait jeté son masque de glace; elle s'animait à la flamme du cœur,
et ses yeux lançaient des éclairs; alors cette voix si douce prenait
successivement des accens éclatans et sombres; puis, tout-à-coup,
enthousiasme ou amertume, espérance ou mépris, poésie ou matière, tout
cela se fondait dans un sourire comme je n'en avais point vu encore, et
qui contenait à lui seul plus de désespoir et de dédain que n'aurait pu
le faire le sanglot le plus douloureux.
Après une visite d'une heure, Paul et le comte nous quittèrent.
Lorsqu'ils furent sortis, nous nous regardâmes un instant ma
mère et moi, en silence, et je me sentis le cœur soulagé d'une
oppression énorme: la présence de cet homme me pesait comme celle de
Méphistophélès à Marguerite: l'impression qu'il avait produite sur
moi était si visible, que ma mère se mit à le défendre sans que je
l'attaquasse; depuis longtemps elle avait entendu parler du comte,
et, comme sur tous les hommes remarquables, le monde émettait sur lui
les jugemens les plus opposés. Ma mère, au reste, le regardait d'un
point de vue complétement différent du mien: tous ces sophismes émis
si hardiment par le comte lui paraissaient un jeu d'esprit, et voilà
tout; une espèce de médisance contre la société, comme tous les jours
on en dit contre les individus. Ma mère ne le mettait donc ni si haut
ni si bas que je le faisais intérieurement; il en résulta que cette
différence d'opinion que je ne voulais pas combattre me détermina à
paraître ne plus m'occuper de lui. Au bout de dix minutes, je prétextai
un léger mal de tête, et je descendis dans le parc; là rien ne vint
distraire mon esprit de sa préoccupation, et je n'avais pas fait cent
pas, que je fus forcée de m'avouer à moi-même que je n'avais pas voulu
parler du comte afin de mieux penser à lui. Cette conviction m'effraya;
je n'aimais pas le comte cependant, car, à l'annonce de sa présence,
mon cœur eût certes plutôt battu de crainte que de joie; pourtant je ne
le craignais pas non plus, ou logiquement je ne devais pas le craindre,
car enfin en quoi pouvait-il influer sur ma destinée? Je l'avais
vu une fois par hasard, une seconde fois par politesse, je ne le
reverrais peut-être jamais; avec son caractère aventureux et son goût
des voyages, il pouvait quitter la France d'un moment à l'autre, alors
son passage dans ma vie était une apparition, un rêve, et voilà tout;
quinze jours, un mois, un an écoulés, je l'oublierais. En attendant,
lorsque la cloche du dîner retentit, elle me surprit au milieu des
mêmes pensées et me fit tressaillir de sonner si vite: les heures
avaient passé comme des minutes.
En rentrant au salon, ma mère me remit une invitation de la comtesse
M..., qui était restée à Paris malgré l'été, et qui donnait, à propos
de l'anniversaire de la naissance de sa fille, une grande soirée,
moitié dansante, moitié musicale. Ma mère, toujours excellente
pour moi, voulait me consulter, avant de répondre. J'acceptai
avec empressement: c'était une distraction puissante à l'idée qui
m'obsédait; en effet, nous n'avions que trois jours pour nous préparer,
et ces trois jours suffisaient si strictement aux préparatifs du bal,
qu'il était évident que le souvenir du comte se perdrait, ou du moins
s'éloignerait dans les préoccupations si importantes de la toilette.
De mon côté, je fis tout ce que je pus pour arriver à ce résultat: je
parlai de cette soirée avec une ardeur que ne m'avait jamais vue ma
mère; je demandai à revenir le même soir à Paris, sous prétexte que
nous avions à peine le temps de commander nos robes et nos fleurs, mais
en effet parce que le changement de lieu devait, il me le semblait du
moins, m'aider encore dans ma lutte contre mes souvenirs. Ma mère céda
à toutes mes fantaisies avec sa bonté ordinaire: après le dîner nous
partîmes.
Je ne m'étais pas trompée; les soins que je fus obligée de donner aux
préparatifs de cette soirée, un reste de cette insouciance joyeuse
de jeune fille, que je n'avais pas perdue encore, l'espoir d'un bal,
dans une saison où il y en a si peu, firent diversion à mes terreurs
insensées, et éloignèrent momentanément le fantôme qui me poursuivait.
Le jour désiré arriva enfin; il s'écoula pour moi dans une espèce de
fièvre d'activité que ma mère ne m'avait jamais connue; elle était tout
heureuse de la joie que je me promettais. Pauvre mère!
Dix heures sonnèrent, j'étais prête depuis vingt minutes, je ne sais
comment cela c'était fait: moi, toujours en retard, c'était moi qui, ce
soir-là, attendais ma mère. Nous partîmes enfin; presque toute notre
société d'hiver était revenue comme nous à Paris pour cette fête. Je
retrouvai mes amies de pension, mes danseurs d'habitude, et jusqu'à ce
plaisir vif et joyeux de jeune fille, qui, depuis un an ou deux déjà,
commençait à s'amortir.
Il y avait un monde fou dans les salons de danse; pendant un moment
de repos, la comtesse M.... me prit par le bras, et pour fuir la
chaleur étouffante qu'il faisait, m'emmena dans les chambres de jeu;
c'était en même temps une inspection curieuse à faire; toutes les
célébrités artistiques, littéraires et politiques de l'époque étaient
là; j'en connaissais beaucoup déjà, mais cependant quelques-unes encore
m'étaient étrangères. Madame M... me les nommait avec une complaisance
charmante, accompagnant chaque nom d'un commentaire que lui eût souvent
envié le plus spirituel feuilletoniste, quand tout-à-coup, en entrant
dans un salon, je tressaillis en laissant échapper malgré moi ces
mots: --Le comte Horace!
--Eh bien! oui, le comte Horace, me dit madame M... en souriant; le
connaissez vous?
--Nous l'avons rencontré chez madame de Lucienne, à la campagne.
--Ah! oui, reprit la comtesse, j'ai entendu parler d'une chasse, d'un
accident arrivé à monsieur de Lucienne fils, n'est-ce pas? En ce moment
le comte leva les yeux et nous aperçut. Quelque chose comme un sourire
passa sur ses lèvres.
--Messieurs, dit-il aux trois joueurs qui faisaient sa partie,
voulez-vous me permettre de me retirer? Je me charge de vous envoyer un
quatrième.
--Allons donc, dit Paul; tu nous gagnes quatre mille francs, et tu nous
enverras un remplaçant qui se cavera de dix louis. Non pas, non pas.
Le comte, à moitié levé, se rassit; mais au premier tour, un des
joueurs ayant engagé le jeu, le comte fit son argent. Il fut tenu.
L'adversaire du comte abattit son jeu; le comte jeta le sien sans le
montrer en disant: J'ai perdu, poussa l'or et les billets de banque
qu'il avait devant lui en face du gagnant, et, se levant de nouveau:
--Suis-je libre de me retirer cette fois? dit-il à Paul.
--Non, pas encore, cher ami, répondit Paul qui avait relevé les cartes
du comte et regardé son jeu, car tu as cinq carreaux, et monsieur n'a
que quatre piques.
--Madame, dit le comte en se retournant de notre côté et en s'adressant
à la maîtresse de la maison, je sais que mademoiselle Eugénie doit
quêter ce soir pour les pauvres, voulez-vous me permettre d'être le
premier à lui offrir mon tribut? A ces mots, il prit un panier à
ouvrage qui se trouvait sur un guéridon à côté de la table de jeu, y
mit les huit mille francs qu'il avait devant lui, et les présenta à la
comtesse.
--Mais je ne sais si je dois accepter, répondit madame M...; cette
somme est vraiment si considérable.....
--Aussi, reprit en souriant le comte Horace, n'est-ce point en mon nom
seul que je vous l'offre; ces messieurs y ont largement contribué,
c'est donc eux plus encore que moi que mademoiselle M... doit remercier
au nom de ses protégés. A ces mots, il passa dans la salle de bal,
laissant le panier plein d'or et de billets de banque aux mains de la
comtesse.
--Voilà bien une de ses originalités, me dit madame M...; il aura
aperçu une femme avec laquelle il a envie de danser, et voilà le
prix dont il paie ce plaisir. Mais il faut que je serre ce panier;
laissez-moi donc vous reconduire dans le salon de danse.
Madame M... me ramena près de ma mère. A peine y étais-je assise, que
le comte s'avança vers moi et m'invita à danser.
Ce que venait de me dire la comtesse se présenta aussitôt à mon esprit;
je me sentis rougir, je compris que j'allais balbutier; je lui tendis
mon calepin, six danseurs y avaient pris rang; il retourna le feuillet,
et comme s'il ne voulait pas que son nom fût confondu avec les autres
noms, il l'inscrivit au haut de la page pour la septième contredanse;
puis il me rendit le livret en prononçant quelques mots que mon trouble
m'empêcha d'entendre, et alla s'appuyer contre l'angle de la porte. Je
fus sur le point de prier ma mère de quitter le bal, car je tremblais
si fort, qu'il me semblait impossible de me tenir debout; heureusement
un accord rapide et brillant se fit entendre. Le bal était suspendu.
Listz s'asseyait au piano.
Il joua l'invitation à la valse de Weber.
Jamais l'habile artiste n'avait poussé si haut les merveilles de
son exécution, ou peut-être jamais ne m'étais-je trouvée dans une
disposition d'esprit aussi parfaitement apte à sentir cette composition
si mélancolique et si passionnée; il me sembla que c'était la première
fois que j'entendais supplier, gémir et se briser l'âme souffrante,
dont l'auteur du _Freyschütz_ a exhalé les soupirs dans ses mélodies.
Tout ce que la musique, cette langue des anges, a d'accens, d'espoir,
de tristesse et de douleur, semblait s'être réuni dans ce morceau,
dont les variations, improvisées selon l'inspiration du traducteur,
arrivaient à la suite du motif comme des notes explicatives. J'avais
souvent moi-même exécuté cette brillante fantaisie, et je m'étonnais,
aujourd'hui que je l'entendais reproduire par un autre, d'y trouver
des choses que je n'avais pas soupçonnées alors; était-ce le talent
admirable de l'artiste qui les faisait ressortir? était-ce une
disposition nouvelle de mon esprit? La main savante qui glissait
sur les touches avait-elle si profondément creusé la mine, qu'elle
y trouvait des filons inconnus? ou mon cœur avait-il reçu une si
puissante secousse, que des fibres endormies s'y étaient réveillées?
En tout cas, l'effet fut magique; les sons flottaient dans l'air comme
une vapeur, et m'inondaient de mélodie; en ce moment je levai les yeux,
ceux du comte étaient fixés de mon côté; je baissai rapidement la
tête, il était trop tard; je cessai de voir ses yeux, mais je sentis
son regard peser sur moi, le sang se porta rapidement à mon visage,
et un tremblement involontaire me saisit. Bientôt, Listz se leva;
j'entendis le bruit des personnes qui se pressaient autour de lui pour
le féliciter; j'espérai que, dans ce mouvement, le comte avait quitté
sa place; en effet, je me hasardai à relever la tête, il n'était plus
contre la porte; je respirai, mais je me gardai de pousser la recherche
plus loin; je craignais de retrouver son regard, j'aimais mieux ignorer
qu'il fût là.
Au bout d'un instant le silence se rétablit; une nouvelle personne
s'était mise au piano; j'entendis aux chuts prolongés jusque dans les
salles attenantes que la curiosité était vivement excitée; mais je
n'osai lever les yeux. Une gamme mordante courut sur les touches, un
prélude large et triste lui succéda, puis une voix vibrante, sonore et
profonde, fit entendre ces mots sur une mélodie de Schubert:
«J'ai tout étudié, philosophie, droit et médecine; j'ai fouillé dans
le cœur des hommes, je suis descendu dans les entrailles de la terre,
j'ai attaché à mon esprit les ailes de l'aigle pour planer au-dessus
des nuages; où m'a conduit cette longue étude? au doute et au
découragement. Je n'ai plus, il est vrai, ni illusion ni scrupule, je
ne crains ni Dieu ni Satan: mais j'ai payé ces avantages au prix de
toutes les joies de la vie.»
Au premier mot, j'avais reconnu la voix du comte Horace. On devine
donc facilement quelle singulière impression durent faire sur moi ces
paroles de Faust dans la bouche de celui qui les chantait: l'effet
fut général, au reste. Un moment de silence profond succéda à la
dernière note, qui s'envola plaintive comme une âme en détresse;
puis des applaudissemens frénétiques partirent de tous côtés. Je me
hasardai alors à regarder le comte; pour tous peut-être sa figure
était calme et impassible, mais pour moi le léger froncement de sa
bouche indiquait clairement cette agitation fiévreuse dont un des accès
l'avait pris pendant sa visite au château. Madame M... s'approcha
de lui pour le féliciter à son tour; alors son visage prit l'aspect
souriant et insoucieux que commandent aux esprits les plus préoccupés
les convenances du monde; le comte Horace lui offrit le bras et ne
fut plus qu'un homme comme tous les hommes; à la manière dont il la
regardait, je jugeai que de son côté il lui faisait des complimens
sur sa toilette. Tout en causant avec elle, il jeta rapidement de mon
côté un regard qui rencontra le mien; je fus sur le point de laisser
échapper un cri, j'avais en quelque sorte été surprise; il vit sans
doute ma détresse et en eut pitié, car il entraîna madame M... dans
la salle voisine et disparut avec elle. Au même moment, les musiciens
donnèrent de nouveau le signal de la contredanse; le premier inscrit de
mes danseurs s'élança vers moi, je pris machinalement sa main et je me
laissai conduire à la place qu'il voulut; je dansai, voilà tout ce dont
je me souviens, puis deux ou trois contredanses se suivirent, pendant
lesquelles je repris un peu de calme; enfin une nouvelle pause destinée
à un nouvel intermède musical leur succéda.
Madame M... s'avança vers moi; elle venait me prier de faire ma partie
dans le duo du premier acte de _Don Juan_; je refusai d'abord, car je
me voyais incapable en ce moment, toute timidité naturelle à part,
d'articuler une note. Ma mère vit ce débat, et, avec son amour-propre
de mère, vint se joindre à la comtesse, qui s'offrait pour accompagner;
j'eus peur, si je continuais à résister, que ma mère ne se doutât de
quelque chose; j'avais chanté si souvent ce duo, que je ne pouvais
opposer une bonne raison à leurs instances; je finis donc par céder.
La comtesse M... me prit par la main et me conduisit au piano, où elle
s'assit: j'étais derrière sa chaise, debout et les yeux baissés, sans
oser regarder autour de moi, de peur de retrouver encore ce regard qui
me suivait partout. Un jeune homme vint se placer de l'autre côté de la
comtesse, je me hasardai à lever les yeux sur mon partner; un frisson
me courut par tout le corps: c'était le comte Horace qui chantait le
rôle de don Juan.
Vous comprendrez quelle fut mon émotion; cependant il était trop tard
pour me retirer, tous les yeux étaient fixés sur nous; madame M...
préludait. Le comte commença; c'était une autre voix, c'était un autre
homme qui chantait, et lorsqu'il commença: _Là ci darem la mano_,
je tressaillis, espérant que je m'étais trompée, et ne pouvant pas
croire que la voix puissante qui venait de nous faire frémir avec la
mélodie de Schubert pouvait se plier à des intonations d'une gaîté
si fine et si gracieuse. Aussi, dès la première phrase, un murmure
d'applaudissement courut-il par toute la salle; il est vrai que,
lorsqu'à mon tour je dis en tremblant: _Vorrei e non vorrei mi trema un
poco il cor_, il y avait dans ma voix une telle expression de crainte,
que les applaudissemens contenus éclatèrent; puis on fit tout-à-coup
un silence profond pour nous écouter. Je ne puis vous dire ce qu'il
y avait d'amour dans la voix du comte, lorsqu'il reprit: _Vieni, mio
bel diletto_, et ce qu'il mit de séduction et de promesses dans cette
phrase: _Io cangierò tua sorte_; tout cela était si applicable à
moi, ce duo semblait si bien choisi pour la situation de mon cœur,
qu'effectivement je me sentis prête à m'évanouir, en disant: _Presto
non so più forte_: certes la musique avait ici changé d'expression; au
lieu de la plainte coquette de Zerline, c'était le cri de la détresse
la plus profonde; en ce moment je sentis que le comte s'était rapproché
de mon côté, sa main toucha ma main pendante près de moi, un voile de
flamme s'abaissa sur mes yeux, je saisis la chaise de la comtesse M...
et je m'y cramponnai; grâce à ce soutien, je parvins à me tenir debout;
mais lorsque nous reprîmes ensemble: _Andiamo, andiam mio bene_, je
sentis son haleine passer dans mes cheveux, son souffle courir sur mes
épaules; un frisson me passa par les veines, je jetai en prononçant le
mot _amor_ un cri dans lequel s'épuisèrent toutes mes forces, et je
m'évanouis....
Ma mère s'élança vers moi; mais elle serait arrivée trop tard, si la
comtesse M... ne m'avait reçue dans ses bras. Mon évanouissement fut
attribué à la chaleur; on me transporta dans une chambre voisine, des
sels qu'on me fit respirer, une fenêtre qu'on ouvrit, quelques gouttes
d'eau qu'on me jeta au visage me rappelèrent à moi; madame M... insista
pour me faire rentrer au bal, mais je ne voulus entendre à rien; ma
mère, inquiète elle-même, fut cette fois de mon avis, on fit avancer la
voiture et nous rentrâmes à l'hôtel.
Je me retirai aussitôt, dans ma chambre; en ôtant mon gant je fis
tomber un papier qui y avait été glissé pendant mon évanouissement,
je le ramassai et je lus ces mots écrits au crayon: _Vous m'aimez!...
merci, merci!_