--Je n'ai pas besoin de vous dire quelle était ma famille, vous la
connaissez; ma mère, puis des parens éloignés, voilà tout. J'avais
quelque fortune.
--Hélas! oui, interrompis-je, et plût au ciel que vous eussiez été
pauvre!
--Mon père, continua Pauline sans paraître remarquer le sentiment qui
m'avait arraché mon exclamation, laissa en mourant quarante mille
livres de rentes à peu près. Comme je suis fille unique, c'était une
fortune. Je me présentai donc dans le monde avec la réputation d'une
riche héritière.
--Vous oubliez, dis-je, celle d'une grande beauté, jointe à une
éducation parfaite.
--Vous voyez bien que je ne puis pas continuer, me répondit Pauline en
souriant, puisque vous m'interrompez toujours.
--Oh! c'est que vous ne pouvez pas dire comme moi tout l'effet que
vous produisîtes dans ce monde; c'est que c'est une partie de votre
histoire que je connais mieux que vous-même; c'est que, sans vous en
douter, vous étiez la reine de toutes les fêtes. Reine à la couronne
d'hommages, invisible à vos seuls regards. C'est alors que je vous vis.
La première fois, ce fut chez la princesse de Bel.... Tout ce qu'il y
avait de talens et de célébrités était réuni chez cette belle exilée de
Milan. On chanta; alors nos virtuoses de salon s'approchèrent tour à
tour du piano. Tout ce que l'instrumentation a de science et le chant
de méthode se réunirent d'abord pour charmer cette foule de dilettanti,
étonnés toujours de rencontrer dans le monde ce fini d'exécution que
l'on demande et qu'on trouve si rarement au théâtre; puis quelqu'un
parla de vous et prononça votre nom. Pourquoi mon cœur battit-il à ce
nom que j'entendais pour la première fois? La princesse se leva, vous
prit par la main, et vous conduisit presque en victime à cet autel
de la mélodie: dites-moi encore pourquoi, en vous voyant si confuse,
eus-je un sentiment de crainte comme si vous étiez ma sœur, moi qui
vous avais vue depuis un quart d'heure à peine. Oh! je tremblai plus
que vous, peut-être, et certes vous étiez loin de penser que, dans
toute cette foule, il y avait un cœur frère de votre cœur, qui battait
de votre crainte et allait s'enivrer de votre triomphe. Votre bouche
sourit, les premiers sons de votre voix, tremblans et incertains,
se firent entendre; mais bientôt les notes s'échappèrent pures et
vibrantes; vos yeux cessèrent de regarder la terre et se fixèrent vers
le ciel. Cette foule qui vous entourait disparut, et je ne sais même
si les applaudissemens arrivèrent jusqu'à vous, tant votre esprit
semblait planer au-dessus d'elle; c'était un air de Bellini, mélodieux
et simple, et cependant plein de larmes, comme lui seul savait les
faire. Je ne vous applaudis pas, je pleurai. On vous reconduisit à
votre place au milieu des félicitations; moi seul n'osai m'approcher
de vous; mais je me plaçai de manière à vous voir toujours. La soirée
reprit son cours, la musique continua d'en faire les honneurs, secouant
sur son auditoire enchanté ses ailes harmonieuses et changeantes; mais
je n'entendis plus rien: depuis que vous aviez quitté le piano, tous
mes sens s'étaient concentrés en un seul. Je vous regardais. Vous
souvenez-vous de cette soirée?
--Oui, je crois me la rappeler, dit Pauline.
--Depuis, continuai-je, sans penser que j'interrompais son récit,
depuis, j'entendis encore une fois, non pas cet air lui-même, mais la
chanson populaire qui l'inspira. C'était en Sicile, vers le soir d'un
de ces jours comme Dieu n'en a fait que pour l'Italie et la Grèce; le
soleil se couchait derrière Girgenti, la vieille Agrigente. J'étais
assis sur le revers d'un chemin; j'avais à ma gauche, et commençant à
se perdre dans l'ombre naissante, toute cette plage couverte de ruines,
au milieu desquelles ses trois temples seuls restaient debout. Au delà
de cette plage, la mer, calme et unie comme un miroir d'argent; j'avais
à ma droite la ville se détachant en vigueur sur un fond d'or, comme
un de ces tableaux de la première école florentine, qu'on attribue à
Gaddi, ou qui sont signés de Cimabue ou de Giotto. J'avais devant moi
une jeune fille qui revenait de la fontaine, portant sur sa tête une de
ces longues amphores antiques à la forme délicieuse; elle passait en
chantant, et elle chantait cette chanson que je vous ai dite. Oh! si
vous saviez quelle impression je ressentis alors! Je fermai les yeux,
je laissai tomber ma tête dans mes mains: mer, cité, temples, tout
disparut, jusqu'à cette fille de la Grèce, qui venait comme une fée de
me faire reculer de trois ans et de me transporter dans le salon de la
princesse Bel... Alors je vous revis; j'entendis de nouveau votre voix;
je vous regardai avec extase; puis tout-à-coup une profonde douleur
s'empara de mon âme, car vous n'étiez déjà plus la jeune fille que
j'avais tant aimée, et qu'on appelait Pauline de Meulien: vous étiez la
comtesse Horace de Beuzeval. Hélas!... hélas!
--Oh! oui, hélas! murmura Pauline.
Nous restâmes tous deux quelques instans sans parler, Pauline se remit
la première.
--Oui, ce fut le beau temps, le temps heureux de ma vie,
continua-t-elle. Oh! les jeunes filles, elles ne connaissent pas leur
félicité; elles ne savent pas que le malheur n'ose toucher au voile
chaste qui les enveloppe et dont un mari vient les dépouiller. Oui,
j'ai été heureuse pendant trois ans; pendant trois ans ce fut à peine
si ce soleil brillant de mes jeunes années s'obscurcit un jour, et si
une de ces émotions innocentes que les jeunes filles prennent pour de
l'amour y passa comme un nuage. L'été, nous allions dans notre château
de Meulien; l'hiver, nous revenions à Paris. L'été se passait au milieu
des fêtes de la campagne, et l'hiver suffisait à peine aux plaisirs de
la ville. Je ne pensais pas qu'une vie si pure et si sereine pût jamais
s'assombrir. J'avançais joyeuse et confiante; nous atteignîmes ainsi
l'automne de 1830.
Nous avions pour voisine de villégiature madame de Lucienne, dont le
mari avait été grand ami de mon père; elle nous invita un soir, ma mère
et moi, à passer la journée du lendemain à son château. Son mari, son
fils et quelques jeunes gens de Paris s'y étaient réunis pour chasser
le sanglier, et un grand dîner devait célébrer la victoire du moderne
Méléagre. Nous nous rendîmes à son invitation.
Lorsque nous arrivâmes, les chasseurs étaient déjà partis; mais comme
le parc était fermé de murs, nous pouvions facilement les rejoindre;
d'ailleurs, de temps en temps, nous devions entendre le son du cor, et
en nous rendant vers lui nous pouvions prendre tout le plaisir de la
chasse sans en risquer la fatigue; monsieur de Lucienne était resté
pour nous tenir compagnie, à sa femme, à sa fille, à ma mère et à moi;
Paul, son fils, dirigeait la chasse.
A midi, le bruit du cor se rapprocha sensiblement; nous entendîmes
sonner plus souvent le même air: monsieur de Lucienne nous dit que
c'était l'à vue; que le sanglier se fatiguait, et que, si nous
voulions, il était temps de monter à cheval; dans ce moment, un des
chasseurs arriva au grand galop, venant nous chercher de la part de
Paul, le sanglier ne pouvant tarder à faire tête aux chiens. Monsieur
de Lucienne prit une carabine qu'il pendit à l'arçon de sa selle; nous
montâmes à cheval tous trois et nous partîmes. Nos deux mères, de leur
côté, se rendirent à pied dans un pavillon autour duquel tournait la
chasse.
Nous ne tardâmes point à la rejoindre, et quelle qu'ait été ma
répugnance d'abord à prendre part à cet événement, bientôt le bruit
du cor, la rapidité de la course, les aboiemens des chiens, les cris
des chasseurs, nous atteignirent nous-mêmes, et nous galopâmes, Lucie
et moi, moitié riant, moitié tremblant, à l'égal des plus habiles
cavaliers. Deux ou trois fois nous vîmes le sanglier traverser des
allées, et chaque fois les chiens le suivaient plus rapprochés. Enfin
il alla s'appuyer contre un gros chêne, se retourna et fit tête à la
meute. C'était au bord d'une clairière sur laquelle donnaient justement
les fenêtres du pavillon; de sorte que madame de Lucienne et ma mère se
trouvèrent parfaitement pour ne rien perdre du dénoûment.
Les chasseurs étaient placés en cercle à quarante ou cinquante pas de
distance du lieu où se livrait le combat; les chiens, excités par une
longue course, s'étaient jetés tous sur le sanglier, qui avait presque
disparu sous leur masse mouvante et tachetée. De temps en temps, un des
assaillans était lancé à huit ou dix pieds de hauteur, et retombait en
hurlant et tout ensanglanté; puis il se rejetait au milieu de la meute,
et, tout blessé qu'il était, revenait contre son ennemi. Ce combat dura
un quart d'heure à peine, et plus de dix ou douze chiens étaient déjà
blessés mortellement. Ce spectacle sanglant et cruel devenait pour moi
un supplice, et le même effet était produit, à ce qu'il paraît, sur les
autres spectateurs, car j'entendis la voix de madame de Lucienne qui
criait:--Assez, assez! je t'en prie, Paul, assez.--Aussitôt Paul sauta
en bas de son cheval, sa carabine à la main, fit quelques pas à pied
vers le sanglier, l'ajusta au milieu des chiens et fit feu.
Au même instant, car ce qui se passa fut rapide comme un éclair, la
meute s'ouvrit, le sanglier blessé passa au milieu d'elle, et avant que
madame de Lucienne elle-même eût eu le temps de jeter un cri, il était
sur Paul; Paul tomba renversé, et l'animal furieux, au lieu de suivre
sa course, s'arrêta acharné sur son nouvel ennemi.
Il y eut alors un silence terrible; madame de Lucienne, pâle comme la
mort, les bras tendus vers son fils, essayait de parler et murmurait
d'une voix presque inintelligible: Sauvez-le! sauvez-le! Monsieur de
Lucienne, qui était le seul armé, prit sa carabine et voulut ajuster
l'animal; mais Paul était dessous, la plus légère déviation de la
balle, et le père tuait le fils. Un tremblement convulsif s'empara de
lui; il vit son impuissance, et, laissant tomber son arme, il courut
vers Paul en criant: Au secours! au secours! Les autres chasseurs le
suivirent. Au même instant, un jeune homme s'élança à bas de cheval,
sauta sur le fusil, et de cette voix ferme et puissante qui commande:
Place! cria-t-il. Les chasseurs s'écartèrent pour laisser passer le
messager de mort qui devait arriver avant eux. Ce que je viens de vous
dire s'était passé en moins d'une minute.
Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur le tireur et sur le terrible but
qu'il avait choisi; quant à lui, il était ferme et calme, comme s'il
eût eu sous les yeux une simple cible. Le canon de la carabine se leva
lentement de terre; puis, arrivé à une certaine hauteur, le chasseur
et le fusil devinrent immobiles comme s'ils étaient de pierre; le coup
partit, et le sanglier blessé à mort roula à deux ou trois pas de
Paul, qui, débarrassé de son adversaire, se releva sur un genou, son
couteau de chasse à la main. Mais c'était inutile, la balle avait été
guidée par un œil trop sûr pour qu'elle ne fût pas mortelle. Madame de
Lucienne jeta un cri et s'évanouit, Lucie s'affaissa sur son cheval
et serait tombée, si l'un des piqueurs ne l'eût soutenue: je sautai à
bas du mien et je courus vers madame de Lucienne; quant aux chasseurs,
ils étaient tous autour de Paul et du sanglier mort, à l'exception du
tireur, qui, le coup parti, reposa tranquillement sa carabine contre le
tronc d'un arbre.
Madame de Lucienne revint à elle dans les bras de son fils et de son
mari: Paul n'avait qu'une légère blessure à la cuisse, tant s'était
passé rapidement ce que je viens de vous raconter. La première émotion
effacée, madame de Lucienne regarda autour d'elle: elle avait toute sa
gratitude maternelle à exprimer à un homme; elle cherchait le chasseur
qui avait sauvé son fils. Monsieur de Lucienne devina son intention
et le lui amena. Madame de Lucienne lui saisit la main, voulut le
remercier, fondit en larmes, et ne put prononcer que ces mots: Oh!
Monsieur de Beuzeval!....
--C'était donc lui? m'écriai-je.
--Oui, c'était lui. Je le vis ainsi pour la première fois, entouré
de la reconnaissance d'une famille entière et de tout le prestige de
l'émotion que m'avait causée cette scène dont il avait été le héros.
C'était un jeune homme pâle, et plutôt petit que grand, avec des yeux
noirs et des cheveux blonds. Au premier aspect, il paraissait à peine
avoir vingt ans; puis, en regardant plus attentivement, on voyait
quelques légères rides partir du coin de la paupière en s'élargissant
vers les tempes, tandis qu'un pli imperceptible lui traversait le
front, indiquant, au fond de son esprit ou de son cœur, la présence
habituelle d'une pensée sombre; des lèvres pâles et minces, de belles
dents et des mains de femme complétaient cet ensemble, qui, au premier
abord, m'inspira plutôt un sentiment de répulsion que de sympathie,
tant était froide, au milieu de l'exaltation générale, la figure de cet
homme qu'une mère remerciait de lui avoir conservé son fils.
La chasse était finie: on revint au château. En rentrant au salon, le
comte Horace de Beuzeval s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps;
mais il avait un engagement pris pour dîner à Paris. On lui fit
observer qu'il avait quinze lieues à faire et quatre heures à peine
pour arriver à temps; le comte répondit en souriant que son cheval
avait pris à son service l'habitude de ces sortes de courses, et donna
ordre à son domestique de le lui amener.
Ce domestique était un Malais que le comte Horace avait ramené d'un
voyage qu'il avait fait dans l'Inde pour recueillir une succession
considérable, et qui avait conservé le costume de son pays. Quoiqu'il
fût en France depuis trois ans, il ne parlait que sa langue maternelle,
dont le comte savait quelques mots à l'aide desquels il se faisait
servir; il obéit avec une promptitude merveilleuse, et à travers les
carreaux du salon nous vîmes bientôt piaffer les deux chevaux, sur
la race desquels tous ces messieurs se récrièrent: c'était en effet,
autant que j'en pus juger, deux magnifiques animaux; aussi le prince de
Condé avait eu le désir de les avoir; mais le comte Horace avait doublé
le prix que l'altesse royale voulait y mettre, et il les lui avait
enlevés.
Tout le monde reconduisit le comte jusqu'au perron. Madame de
Lucienne semblait n'avoir pas eu le temps de lui exprimer toute sa
reconnaissance, et elle lui serrait les mains en le suppliant de
revenir. Le comte le promit en jetant un regard rapide qui me fit
baisser les yeux comme un éclair, car, je ne sais pourquoi, il me
sembla qu'il m'était adressé; lorsque je relevai la tête, le comte
était à cheval, il s'inclina une dernière fois devant madame de
Lucienne, nous fit un salut général, adressa de la main un signe
d'amitié à Paul, et lâchant la bride à son cheval, qui l'emporta au
galop, il disparut en quelques secondes au tournant du chemin.
Chacun était resté à la même place, le regardant en silence; car il
y avait dans cet homme quelque chose d'extraordinaire qui commandait
l'attention. On sentait une de ces organisations puissantes que souvent
la nature, comme par caprice, s'amuse à enfermer dans un corps qui
semble trop faible pour la contenir: aussi le comte paraissait-il
un composé de contrastes. Pour ceux qui ne le connaissaient pas, il
avait l'apparence faible et languissante d'un homme atteint d'une
maladie organique; pour ses amis et ses compagnons, c'était un homme
de fer, résistant à toutes les fatigues, surmontant toutes les
émotions, domptant tous les besoins: Paul l'avait vu passer des nuits
entières, soit au jeu, soit à table; et le lendemain, tandis que ses
convives de table ou de jeu dormaient, partir, sans avoir pris une
heure de sommeil, pour une chasse ou pour une course avec de nouveaux
compagnons, qu'il lassait comme les premiers, sans que la fatigue se
manifestât chez lui autrement que par une pâleur plus grande et une
toux sèche qui lui était habituelle, mais qui, dans ce cas, devenait
plus fréquente.
Je ne sais pourquoi j'écoutai tous ces détails avec un intérêt infini;
sans doute la scène dont j'avais été témoin, le sang-froid dont le
comte avait fait preuve, l'émotion toute récente que j'avais éprouvée,
étaient cause de cette attention que je prêtais à tout ce qu'on
racontait de lui. Au reste, le calcul le plus habile n'eût rien inventé
de mieux que ce départ subit, qui laissait en quelque sorte le château
désert, tant celui qui s'était éloigné avait produit une immense
impression sur ses habitans.
On annonça que le dîner était servi. La conversation, interrompue
pendant quelque temps, reprit au dessert une nouvelle activité, et,
comme pendant toute l'après-midi, le comte en fut l'objet; alors,
soit que cette constante attention pour un seul parût à quelques-uns
désobligeante pour les autres, soit qu'en effet plusieurs des qualités
qu'on lui accordait fussent contestables, une légère discussion
s'éleva sur son existence étrange, sur sa fortune, dont la source
était inconnue, et sur son courage, que l'un des convives attribuait à
sa grande habileté à manier l'épée et le pistolet. Paul se fit alors
tout naturellement le défenseur de celui qui lui avait sauvé la vie.
L'existence du comte Horace était celle de presque tous les hommes
à la mode; sa fortune venait de la succession d'un oncle de sa mère,
qui était resté quinze ans dans l'Inde. Quant à son courage, c'était,
à son avis, la chose la moins contestable; car non-seulement il avait
fait ses preuves dans quelques duels dont il était toujours sorti à peu
près sain et sauf, mais encore en d'autres circonstances. Paul alors
en raconta plusieurs, dont une surtout se grava profondément dans mon
esprit.
Le comte Horace, en arrivant à Goa, trouva son oncle mort; mais un
testament avait été fait en sa faveur, de sorte qu'aucune contestation
n'eut lieu, et quoique deux jeunes Anglais, parens du défunt, car la
mère du comte était Anglaise, se trouvassent héritiers au même degré
que lui, il se vit seul en possession de l'héritage qu'il venait
réclamer. Au reste, ces deux jeunes Anglais étaient riches; tous deux
au service et occupant des grades dans l'armée britannique en garnison
à Bombay. Ils reçurent donc leur cousin, sinon avec affection, du moins
avec politesse, et, avant son départ pour la France, ils lui offrirent
avec leurs camarades, officiers du régiment où ils servaient, un dîner
d'adieu que le comte Horace accepta.
Il était plus jeune de quatre ans à cette époque, et en paraissait
à peine dix-huit, quoiqu'il en eût réellement vingt-cinq; sa taille
élégante, son teint pâle, la blancheur de ses mains, lui donnaient
l'apparence d'une femme déguisée en homme. Aussi, au premier coup
d'œil, les officiers anglais mesurèrent-ils le courage de leur convive
à son apparence. Le comte, de son côté, avec cette rapidité de jugement
qui le distingue, comprit aussitôt l'effet qu'il avait produit, et
certain de l'intention railleuse de ses hôtes, se tint en garde, résolu
à ne pas quitter Bombay sans y laisser un souvenir quelconque de son
passage. En se mettant à table, les deux jeunes officiers demandèrent
à leur parent s'il parlait anglais; mais, quoique le comte connût
cette langue aussi bien que la nôtre, il répondit modestement qu'il
n'en entendait pas un mot, et pria ces messieurs de vouloir bien,
lorsqu'ils désireraient qu'il y prît part, soutenir la conversation en
français.
Cette déclaration donna une grande latitude aux convives, et, dès le
premier service, le comte s'aperçut qu'il était l'objet d'une raillerie
continue. Cependant il dévora tout ce qu'il entendit, le sourire sur
les lèvres et la gaîté dans les yeux; seulement ses joues devinrent
plus pâles, et deux fois ses dents brisèrent les bords du verre qu'il
portait à sa bouche. Au dessert, le bruit redoubla avec le vin de
France, et la conversation tomba sur la chasse; alors on demanda au
comte quel genre de gibier il chassait en France, et de quelle manière
il le chassait. Le comte, décidé à poursuivre son rôle jusqu'au bout,
répondit qu'il chassait tantôt en plaine et avec le chien d'arrêt la
perdrix et le lièvre, tantôt au bois et à courre, le renard et le cerf.
--Ah! ah! dit en riant un des convives, vous chassez le lièvre, le
renard et le cerf! Eh bien! nous, ici, nous chassons le tigre.
--Et de quelle manière? dit le comte Horace avec une bonhomie parfaite.
--De quelle manière? répondit un autre; mais montés sur des éléphans,
et avec des esclaves, dont les uns, armés de piques et de haches, font
face à l'animal, tandis que les autres nous chargent nos fusils, et que
nous tirons.
--Ce doit être un charmant plaisir, répondit le comte.
--Il est malheureux, dit l'un des jeunes gens, que vous partiez si
vite, mon cher cousin... nous aurions pu vous le procurer.
--Vrai, reprit Horace, je regrette bien sincèrement de manquer une
pareille occasion; et s'il ne fallait pas attendre trop longtemps, je
resterais.
--Mais, répondit le premier, cela tombe à merveille. Il y a justement
à trois lieues d'ici, dans un marais qui longe les montagnes et qui
s'étend du côté de Surate, une tigresse et ses petits. Des Indiens à
qui elle a enlevé des moutons nous en ont prévenus hier seulement; nous
voulions attendre que les petits fussent plus forts, afin de faire une
chasse en règle, mais puisque nous avons une si bonne occasion de vous
être agréables, nous avancerons l'expédition d'une quinzaine de jours.
--Je vous en suis tout-à-fait reconnaissant, dit en s'inclinant le
comte; mais est-il bien certain que la tigresse soit où on la croit?
--Il n'y a aucun doute.
--Et sait-on précisément à quel endroit est son repaire?
--C'est facile à voir en montant sur un rocher qui domine le marais;
ses chemins sont tracés au milieu des roseaux brisés, et tous
aboutissent à un centre, comme les rayons d'une étoile.
--Eh bien! dit le comte en remplissant son verre et en se levant comme
pour porter une santé,--à celui qui ira tuer la tigresse au milieu de
ses roseaux, entre ses deux petits, seul, à pied, et sans autre arme
que ce poignard! A ces mots, il prit à la ceinture d'un esclave un
poignard malais, et le posa sur la table.
--Êtes-vous fou? dit un des convives.
--Non, messieurs, je ne suis pas fou, répondit le comte avec une
amertume mêlée de mépris, et la preuve, c'est que je renouvelle mon
toast. Écoutez donc bien, afin que celui qui voudra l'accepter sache à
quoi il s'engage en vidant son verre: A celui, dis-je, qui ira tuer la
tigresse au milieu de ses roseaux, entre ses deux petits, seul, à pied,
et sans autre arme que ce poignard!
Il se fit un moment de silence, pendant lequel le comte interrogea
successivement tous les yeux, qui tous se baissèrent.
--Personne ne répond? dit-il avec un sourire; personne n'ose accepter
mon toast... personne n'a le courage de me faire raison... Eh bien!
alors, c'est moi qui irai... et si je n'y vais pas, vous direz que je
suis un misérable, comme je dis que vous êtes des lâches.
A ces mots, le comte vida son verre, le reposa tranquillement sur la
table, et, s'avançant vers la porte:--A demain, Messieurs, dit-il, et
il sortit.
Le lendemain, à six heures du matin, il était prêt pour cette terrible
chasse, lorsque ses convives entrèrent dans sa chambre. Ils venaient
le supplier de renoncer à son entreprise, dont le résultat ne pouvait
manquer d'être mortel pour lui. Mais le comte ne voulut rien entendre.
Ils reconnurent d'abord qu'ils avaient eu tort la veille; que leur
conduite était celle de jeunes fous. Le comte les remercia de leurs
excuses, mais refusa de les accepter. Ils lui offrirent alors de
choisir l'un d'eux, et de se battre avec lui, s'il se croyait trop
offensé pour que la chose pût se passer sans réparation. Le comte
répondit avec ironie que ses principes religieux lui défendaient de
verser le sang de son prochain; que, de son côté, il retirait les
paroles amères qu'il avait dites; mais que, quant à cette chasse, rien
au monde ne pouvait l'y faire renoncer. A ces mots, il invita ces
messieurs à monter à cheval et à le suivre, les prévenant, au reste,
que s'ils ne voulaient pas l'honorer de leur compagnie, il n'irait pas
moins attaquer la tigresse tout seul. Cette décision était prononcée
d'une voix si ferme, et paraissait tellement inébranlable, qu'ils ne
tentèrent même plus de l'y faire renoncer, et que, montant à cheval de
leur côté, ils vinrent le rejoindre à la porte orientale de la ville,
où le rendez-vous avait été donné.
La cavalcade s'achemina en silence vers l'endroit indiqué; chacun des
cavaliers s'était muni d'un fusil à deux coups ou d'une carabine. Le
comte seul était sans armes; son costume, parfaitement élégant, était
celui d'un jeune homme du monde qui va faire sa promenade du matin au
bois de Boulogne. Tous les officiers se regardaient avec étonnement, ne
pouvant croire qu'il conserverait ce sang-froid jusqu'à la fin.
En arrivant sur la lisière du marais, les officiers firent un nouvel
effort pour dissuader le comte d'aller plus avant. Au milieu de la
discussion, et comme pour leur venir en aide, un rugissement se fit
entendre, parti de quelques centaines de pas à peine; les chevaux,
inquiets, piaffèrent et hennirent.
--Vous voyez, messieurs, dit le comte, il est trop tard, nous sommes
reconnus, l'animal sait que nous sommes là; et je ne veux pas, en
quittant l'Inde, que je ne reverrai probablement jamais, laisser une
fausse opinion de moi, même à un tigre. En avant, messieurs!--Et le
comte poussa son cheval pour gagner, en longeant les marais, le rocher
du haut duquel on dominait les roseaux où la tigresse avait mis bas.
En arrivant au pied du rocher, un second rugissement se fit entendre,
mais si fort et si rapproché, que l'un des chevaux fit un écart et
que son cavalier manqua d'être désarçonné; tous les autres, l'écume
à la bouche, les naseaux ouverts et l'œil hagard, frissonnaient et
tremblaient sur leurs quatre pieds comme s'ils venaient de sortir de
l'eau glacée. Alors les cavaliers descendirent, les montures furent
confiées aux domestiques, et le comte, le premier, commença de gravir
le point élevé du haut duquel il comptait examiner le terrain.
En effet, du sommet du rocher il suivait des yeux, aux roseaux brisés,
la trace du terrible animal qu'il allait combattre; des espèces
de chemins, larges de deux pieds à peu près, étaient frayés dans
les hautes herbes, et chacun, comme l'avaient dit les officiers,
aboutissait à un centre, où les plantes, tout-à-fait battues, formaient
une clairière. Un troisième rugissement, qui partait de cet endroit,
vint dissiper tous les doutes, et le comte sut où il devait aller
chercher son ennemi.
Alors le plus âgé des officiers s'approcha de nouveau du comte; mais
celui-ci, devinant son intention, lui fit froidement signe de la main
que tout était inutile. Puis il boutonna sa redingote, pria l'un de
ses cousins de lui prêter l'écharpe de soie qui lui serrait la taille
pour s'envelopper le bras gauche; fit signe au Malais de lui donner
son poignard, se le fit assurer autour de la main avec un foulard
mouillé; alors, posant son chapeau à terre, il releva gracieusement ses
cheveux, et, par le chemin le plus court, s'avança vers les roseaux,
au milieu desquels il disparut à l'instant, laissant ses compagnons
s'entre-regardant épouvantés, et ne pouvant croire encore à une
pareille audace.
Quant à lui, il s'avança lentement et avec précaution par le chemin
qu'il avait pris, et qui était tracé si directement qu'il n'y avait
à s'écarter ni à droite ni à gauche. Au bout de deux cents pas à peu
près, il entendit un rauquement sourd, qui lui annonçait que son
ennemie était sur ses gardes, et que, s'il n'avait point été vu encore,
il était déjà éventé; cependant il ne s'arrêta qu'une seconde, et
aussitôt que le bruit eut cessé, il continua de marcher. Au bout de
cinquante pas à peu près, il s'arrêta de nouveau; il lui semblait que,
s'il n'était pas arrivé, il devait au moins être bien près, car il
touchait à la clairière, et cette clairière était parsemée d'ossemens,
dont quelques-uns conservaient encore des lambeaux de chair sanglante.
Il regarda donc circulairement autour de lui, et, dans un enfoncement
pratiqué dans l'herbe et pareil à une voûte de quatre ou cinq pieds de
profondeur, il aperçut la tigresse couchée à moitié, la gueule béante
et les yeux fixés sur lui; ses petits jouaient sous son ventre comme de
jeunes chats.
Ce qui se passa dans son âme à cette vue, lui seul peut le dire; mais
son âme est un abîme d'où rien ne sort. Quelque temps la tigresse et
lui se regardèrent immobiles; et, voyant que, de peur de quitter ses
petits sans doute, elle ne venait pas à lui, ce fut lui qui alla vers
elle.
Il en approcha ainsi jusqu'à la distance de quatre pas; puis, voyant
qu'enfin elle faisait un mouvement pour se soulever, il se rua sur
elle. Ceux qui regardaient et écoutaient entendirent à la fois un
rugissement et un cri; ils virent pendant quelques secondes les
roseaux s'agiter; puis le silence et la tranquillité leur succédèrent:
tout était fini.
Ils attendirent un instant pour voir si le comte reviendrait; mais le
comte ne revint pas. Alors ils eurent honte de l'avoir laissé entrer
seul, et se décidèrent, puisqu'ils n'avaient pas sauvé sa vie, à sauver
du moins son cadavre. Ils s'avancèrent dans le marais tous ensemble et
pleins d'ardeur, s'arrêtant de temps en temps pour écouter, puis se
remettant aussitôt en chemin; enfin ils arrivèrent à la clairière et
trouvèrent les deux adversaires couchés l'un sur l'autre: la tigresse
était morte, et le comte évanoui. Quant aux deux petits, trop faibles
pour dévorer le corps, ils léchaient le sang.
La tigresse avait reçu dix-sept coups de poignard, le comte un coup de
dent qui lui avait brisé le bras gauche, et un coup de griffe qui lui
avait déchiré la poitrine.
Les officiers emportèrent le cadavre de la tigresse et le corps du
comte; l'homme et l'animal rentrèrent à Bombay couchés à côté l'un
de l'autre, et portés sur le même brancard. Quant aux petits tigres,
l'esclave malais les avait garrottés avec la percale de son turban, et
ils pendaient aux deux côtés de sa selle.
Lorsqu'au bout de quinze jours le comte se leva, il trouva devant son
lit la peau de la tigresse avec des dents en perles, des yeux en rubis
et des ongles d'or; c'était un don des officiers du régiment dans
lequel servaient ses deux cousins.