À une époque de divagation intellectuelle et de versatilité politique,
toute longue persévérance dans une direction rigoureusement invariable
peut, sans doute, être justement signalée au public, comme une sorte de
garantie préliminaire, non-seulement de la sincérité et de la maturité
des nouveaux principes qui lui sont soumis, mais peut-être aussi de leur
rectitude, de leur consistance, et même de leur opportunité: car, de nos
jours, rien n'est à la fois aussi difficile, aussi important, et aussi
rare qu'un esprit pleinement conséquent. Tel est surtout le motif
d'après lequel je crois devoir ici rappeler spécialement l'avis général
contenu dans le préambule du premier volume de cet ouvrage, sur ma
première manifestation, déjà ancienne et presque oubliée, de la plupart
des conceptions fondamentales que je vais maintenant développer
relativement à l'entière rénovation des théories sociales. La première
partie de mon _Système de politique positive_, écrite et imprimée, en
1822, à l'âge de vingt-quatre ans, sous le titre primitif et spécial de
_Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la
société_, et réimprimée en 1824, sous son titre définitif et plus
général; ensuite mes _Considérations philosophiques sur les sciences et
les savans_, publiées à la fin de 1825, dans les nos 7, 8 et 10 du
_Producteur_; et enfin mes _Considérations sur le pouvoir spirituel_,
insérées dans les nos 13, 20 et 21 du même recueil hebdomadaire, au
commencement de 1826, ont, en effet, exposé, depuis long-temps, à tous
les penseurs européens, les divers principes caractéristiques de
l'ensemble de mes travaux ultérieurs sur la philosophie politique[1].
Chacun pourra s'en convaincre aisément par la comparaison directe de ces
anciens écrits au volume que je publie maintenant comme dernier élément
indispensable de mon système général de philosophie positive.
[Footnote 1: Si j'écrivais ici une notice historique sur mes
travaux en philosophie politique, je devrais même faire
remonter l'énumération précédente jusqu'à un travail
important publié, en 1820, dans un recueil intitulé
l'_Organisateur_, et qui, quoiqu'il ne portât pas mon nom,
m'était réellement propre. La marche générale des sociétés
modernes depuis le onzième siècle y fut examinée en deux
articles distincts, dont l'un exposa la décadence continue de
l'ancien système politique, tandis que l'autre expliqua le
développement graduel des élémens du système nouveau. Quoique
ma découverte de la loi fondamentale de succession des trois
états généraux de l'esprit humain et de la société ne fût
point encore accomplie, j'ai tout lieu de croire que cette
première ébauche n'a pas été sans quelque influence sur les
travaux postérieurs de divers esprits distingués relativement
à l'histoire politique des temps modernes.]
Un retour aussi complet et aussi spontané à ces premières inspirations
de la jeunesse, seulement perfectionnées, dans l'âge mûr, par une aussi
longue série de méditations méthodiques sur le système entier de nos
conceptions scientifiques, constitue, à mes yeux, une des épreuves les
plus décisives qui puissent m'animer d'une confiance vraiment
inébranlable dans la justesse fondamentale de la direction que je me
suis ouverte, et dont la nouveauté doit tant faire sentir le besoin des
vérifications les plus variées. Tous les juges compétens partageront,
j'espère, la même impression, en voyant, dans ce quatrième volume,
quelle consistance et quelle lucidité nouvelles mes principes essentiels
de philosophie politique tirent naturellement de leur intime connexion
avec les indispensables antécédens scientifiques que je leur ai
graduellement préparés par les trois premiers volumes de ce Traité.
C'est pourquoi je me féliciterai toujours d'avoir, dès l'origine,
nettement écarté le conseil irrationnel que, dans leur bienveillante
sollicitude, plusieurs hommes distingués avaient cru devoir me donner,
de publier d'abord la partie de cet ouvrage relative à la science
sociale. Trop exclusivement préoccupés du désir d'attirer sur mes
travaux une attention plus prochaine et plus vive, ces amis n'avaient
point senti que, par une aussi flagrante perturbation logique, j'aurais
tendu à ruiner d'avance les principes fondamentaux de hiérarchie
scientifique qui caractérisent le mieux ma philosophie, en même temps
que je me serais ainsi radicalement privé, pour l'établissement des
théories sociales, des divers fondemens nécessaires que doit leur offrir
l'ensemble de la philosophie naturelle, et qui, dans nos temps
d'anarchie intellectuelle, peuvent seuls déterminer enfin, entre tous
les bons esprits, une communion réelle et durable.
La longue période déjà écoulée depuis la production primordiale de ma
philosophie politique, m'a souvent procuré des confirmations d'une autre
sorte, et non moins précieuses, que je dois également indiquer ici, par
la tendance irrécusable et incessamment croissante, quoique jusqu'à
présent toujours très partielle, de la plupart des penseurs
contemporains vers une philosophie analogue. Dans le cours de ces seize
années, on n'a guère publié, j'ose le dire, d'ouvrages politiques de
quelque portée, du moins en France, qui n'aient offert d'évidens
témoignages de cette incomplète convergence, soit qu'elle ait
spontanément résulté d'un même sentiment fondamental de nos principales
nécessités sociales, sentiment toutefois bien rare et très vague
jusqu'alors, soit que l'influence inaperçue ou dissimulée de mes
premiers travaux ait, en effet, graduellement contribué à la
produire[2]. Mais, dans l'un et l'autre cas, des inconséquences
capitales et multipliées auraient pu, d'ordinaire, hautement dévoiler le
défaut d'homogénéité on d'originalité d'une semblable direction, chez
ceux même qui d'abord paraissaient l'avoir le mieux suivie. Quoique tous
les aspects essentiels de ma philosophie sociale aient peut-être été
déjà saisis isolément par quelques intelligences, ce qui m'autorise à
croire à son opportunité, en me procurant certains points de contact
avec les opinions les plus opposées, cependant je reste,
malheureusement, encore le seul jusqu'ici en possession pleinement
efficace du principe fondamental et du système rationnel de cette
nouvelle doctrine. Envers tant d'éminens esprits qui, de nos jours, se
sont sérieusement occupés de la rénovation des théories sociales, cette
différence radicale doit, sans doute, tenir surtout à ce que aucun d'eux
n'a pu avoir, comme moi, l'avantage, en quelque sorte accidentel, et
néanmoins si important, d'être directement placé, par l'ensemble de son
éducation, au seul point de vue intellectuel d'où l'on puisse
aujourd'hui découvrir la véritable issue de cette immense difficulté
philosophique. La publication de ce Traité, enfin complété par ce
quatrième volume, aura, je l'espère, pour résultat plus ou moins
prochain, de faire nettement comprendre à toutes les hautes
intelligences l'indispensable nécessité de cette condition fondamentale,
de leur faciliter, en même temps, les moyens d'y satisfaire, et, par
suite, d'utiliser bientôt, au profit de la réorganisation sociale, tant
d'estimables efforts, jusqu'ici laborieusement stériles.