Je viens de faire avec Mme M... et sa fille une longue tournée dans
l'Oberland. Je n'aurais jamais cru que l'action des choses extérieures
pût être aussi forte. La nature, dans son silence, est plus éloquente
que la parole humaine. Oui, Aurélie, le spectacle de cette nature
grandiose a fait sur mon esprit un effet inconcevable. Ces monts
immaculés, ces pyramides de glace, ces lacs comblés par des volcans, ces
roches menaçantes où s'abritent les touffes rosées du rhododendron, ces
béantes cavernes où conduisent des sentiers parfumés de cyclamens, le
grondement de l'avalanche qui se précipite, l'iris qui se balance dans
la vapeur argentée des cascades, le cri de l'aigle et le bramement du
chamois sur les cimes abandonnées, la fertilité des étroits plateaux
disputée à la sévérité des monts, toute cette nature à la fois terrible
et gracieuse, sombre et riante, ce contraste d'une éternelle immobilité
avec les convulsions d'un chaos qui se transforme, cette lutte
formidable des esprits de la terre entre eux, agit puissamment sur moi.
Il me semble que si je pouvais vivre toujours ici, sans aucun commerce
avec le monde, je bénirais encore l'existence, et je rendrais grâces à
Dieu de m'avoir empêché de mourir.