IX

Vallée du Rhône.

En vérité, vous avez eu raison de m'envoyer ici. Ce lieu semble fait

pour ceux qui ne savent ni vivre ni mourir. Il est comme pénétré d'une

mélancolie résignée. On peut y attendre patiemment. Auprès de vous,

Aurélie, je le sens maintenant, j'étais honteux de moi-même;

l'atmosphère que vous respirez était trop forte pour mon âme alanguie.

Je souffrais de trouver dans le coeur d'une femme une constance, une

fermeté que je cherchais en vain dans le mien. Sans le vouloir, vous me

faisiez trop tristement sentir l'infériorité de ma nature. Je vous

admire trop, Aurélie, pour vivre à l'aise auprès de vous; et puisque

vous voulez que je vive, enfin, vous avez bien fait de m'éloigner.

La maison qu'habitent les M... est simple et de peu d'apparence au

dehors, mais commode et hospitalière à l'intérieur. Une avenue de

platanes y conduit. Les murs tapissés de jasmin, le sable toujours bien

lissé de la cour, les plates-bandes encadrées de buis d'où s'exhale un

parfum de réséda et de chèvrefeuille, semblent vous inviter, par leur

charme familier, aux douceurs d'une existence obscure. Un verger s'étend

au midi jusqu'au pied de la montagne; là des pommiers, des poiriers, des

cerisiers sont épars dans un désordre plein de bonhomie, sur une pelouse

qu'arrose un petit cours d'eau toujours limpide et murmurant. Une haie

de ronces et de clématites borne cet enclos. Tout auprès, un sentier aux

allures négligentes se glisse comme une couleuvre sous les châtaigniers

qui couvrent le premier plateau de la montagne, et de là, en suivant les

déchirures d'un torrent, il grimpe jusqu'au sommet, d'où l'oeil plonge

sur la vallée sombre. À la tombée de la nuit, le paysage se revêt d'une

beauté incomparable. La chaîne des Alpes découpe à l'horizon ses masses

d'un bleu violet. De distance en distance, à un plan plus éloigné, on

voit resplendir quelque pic neigeux, que les dernier rayons du soleil

couchant teignent de pourpre et d'or. Le silence descend sur la

campagne; on n'entend que le mugissement du Rhône qui se précipite,

impatient et comme dédaigneux de sa rive, vers les horizons majestueux

et paisibles du lac Léman. Les troupeaux, en regagnant l'étable, jettent

dans l'air le rhythme inégal et doux de leurs clochettes. On respire

partout une saine odeur de mélèze et de plantes aromatiques; et quand

une brise légère effleure en courant les hautes cimes des bouleaux, on

dirait l'esprit des nuits heureuses qui passe.

J'ai été reçu dans la famille M... comme je désirais l'être, sans

empressement et sans contrainte. Au bout de très-peu d'heures, il

semblait que j'avais toujours été là. Les habitudes d'intérieur n'ont

pas changé. Seulement ils ont eu l'art de me faire croire qu'avant mon

arrivée, quelque chose devait leur avoir manqué. Ils ont la politesse

innée des gens de coeur. Ils ne s'inquiètent ni ne se mettent en peine de

beaucoup de choses, parce qu'ils savent qu'_une seule est nécessaire_.

Ils ont l'air de supposer que je dois me plaire avec eux, et me donnent

ainsi une sorte de tranquillité qui me fait du bien.

M. M... est un homme loyal et bon, assez vieux pour avoir déjà eu le

temps de se réconcilier avec la vieillesse; sa femme est aimable; c'est

une sainte personne qui s'ignore elle-même. Elle a passé sa vie dans la

sérénité des vertus faciles et ne se doute seulement pas qu'il y ait au

monde de mauvaises passions et des êtres mal nés. Quant à leur fille, je

ne sais rien d'elle, si ce n'est qu'elle chante divinement, qu'elle se

met au piano toutes les fois que je l'en prie, et qu'on lui a donné un

nom italien infiniment doux à prononcer: elle s'appelle Gemma.

X

Tu ne m'écris plus, Julien. D'autres que toi me donnent de tes

nouvelles. On me dit que tu es mieux portant, que tu parais moins

absorbé. Ces une grande joie pour mon coeur, mais c'est une tristesse de

penser que tu n'éprouves pas le besoin de me le dire.

Nélida; Hervé; Julien · 第 64 / 70 题