Vallée du Rhône.
En vérité, vous avez eu raison de m'envoyer ici. Ce lieu semble fait
pour ceux qui ne savent ni vivre ni mourir. Il est comme pénétré d'une
mélancolie résignée. On peut y attendre patiemment. Auprès de vous,
Aurélie, je le sens maintenant, j'étais honteux de moi-même;
l'atmosphère que vous respirez était trop forte pour mon âme alanguie.
Je souffrais de trouver dans le coeur d'une femme une constance, une
fermeté que je cherchais en vain dans le mien. Sans le vouloir, vous me
faisiez trop tristement sentir l'infériorité de ma nature. Je vous
admire trop, Aurélie, pour vivre à l'aise auprès de vous; et puisque
vous voulez que je vive, enfin, vous avez bien fait de m'éloigner.
La maison qu'habitent les M... est simple et de peu d'apparence au
dehors, mais commode et hospitalière à l'intérieur. Une avenue de
platanes y conduit. Les murs tapissés de jasmin, le sable toujours bien
lissé de la cour, les plates-bandes encadrées de buis d'où s'exhale un
parfum de réséda et de chèvrefeuille, semblent vous inviter, par leur
charme familier, aux douceurs d'une existence obscure. Un verger s'étend
au midi jusqu'au pied de la montagne; là des pommiers, des poiriers, des
cerisiers sont épars dans un désordre plein de bonhomie, sur une pelouse
qu'arrose un petit cours d'eau toujours limpide et murmurant. Une haie
de ronces et de clématites borne cet enclos. Tout auprès, un sentier aux
allures négligentes se glisse comme une couleuvre sous les châtaigniers
qui couvrent le premier plateau de la montagne, et de là, en suivant les
déchirures d'un torrent, il grimpe jusqu'au sommet, d'où l'oeil plonge
sur la vallée sombre. À la tombée de la nuit, le paysage se revêt d'une
beauté incomparable. La chaîne des Alpes découpe à l'horizon ses masses
d'un bleu violet. De distance en distance, à un plan plus éloigné, on
voit resplendir quelque pic neigeux, que les dernier rayons du soleil
couchant teignent de pourpre et d'or. Le silence descend sur la
campagne; on n'entend que le mugissement du Rhône qui se précipite,
impatient et comme dédaigneux de sa rive, vers les horizons majestueux
et paisibles du lac Léman. Les troupeaux, en regagnant l'étable, jettent
dans l'air le rhythme inégal et doux de leurs clochettes. On respire
partout une saine odeur de mélèze et de plantes aromatiques; et quand
une brise légère effleure en courant les hautes cimes des bouleaux, on
dirait l'esprit des nuits heureuses qui passe.
J'ai été reçu dans la famille M... comme je désirais l'être, sans
empressement et sans contrainte. Au bout de très-peu d'heures, il
semblait que j'avais toujours été là. Les habitudes d'intérieur n'ont
pas changé. Seulement ils ont eu l'art de me faire croire qu'avant mon
arrivée, quelque chose devait leur avoir manqué. Ils ont la politesse
innée des gens de coeur. Ils ne s'inquiètent ni ne se mettent en peine de
beaucoup de choses, parce qu'ils savent qu'_une seule est nécessaire_.
Ils ont l'air de supposer que je dois me plaire avec eux, et me donnent
ainsi une sorte de tranquillité qui me fait du bien.
M. M... est un homme loyal et bon, assez vieux pour avoir déjà eu le
temps de se réconcilier avec la vieillesse; sa femme est aimable; c'est
une sainte personne qui s'ignore elle-même. Elle a passé sa vie dans la
sérénité des vertus faciles et ne se doute seulement pas qu'il y ait au
monde de mauvaises passions et des êtres mal nés. Quant à leur fille, je
ne sais rien d'elle, si ce n'est qu'elle chante divinement, qu'elle se
met au piano toutes les fois que je l'en prie, et qu'on lui a donné un
nom italien infiniment doux à prononcer: elle s'appelle Gemma.
X
Tu ne m'écris plus, Julien. D'autres que toi me donnent de tes
nouvelles. On me dit que tu es mieux portant, que tu parais moins
absorbé. Ces une grande joie pour mon coeur, mais c'est une tristesse de
penser que tu n'éprouves pas le besoin de me le dire.