Je ne te dirai pas d'agir comme moi, Julien; je ne te prêcherai pas même
mes croyances. Quand Dieu daigne regarder une âme, elles y naissent
soudain dans un tressaillement d'amour; mais la parole humaine est
impuissante à les imposer. Tout ce que je puis faire, c'est de prier la
mansuétude infinie de ne pas trop longtemps différer. Il est plusieurs
chemins qui conduisent au royaume céleste. Le catholicisme, vois-tu, mon
enfant, c'est la route royale; elle est droite, bordée de larges fossés
qui empêchent qu'on ne dévie; de grands esprits de tous les siècles,
pareils à des arbres majestueux, y donnent au croyant leur
rafraîchissant ombrage; les sacrements, comme des bornes milliaires,
marquent la distance franchie; un sacerdoce vigilant est sans cesse
occupé à réparer les ravages faits par l'impiété et la licence; on
marche dans cette magnifique voie avec confiance, avec certitude, car la
foi découvre de bien loin à l'horizon le triangle lumineux, la
délivrance promise: c'est la route où mon Ange gardien m'a conduite.
Toi, Julien, qui as abandonné le droit et facile chemin, toi qui as osé
désespérer de la vie et de toi-même, tu ne reviendras au Seigneur que
par de plus longs et de plus incertains sentiers; mais tu lui reviendras
parce que tu es de la race des poètes; tu lui reviendras par la
contemplation de la beauté, toi qui as connu les divins enthousiasmes et
qui as senti dans ton coeur le frémissement sacré de la vie idéale.
Tu peux encore aimer, Julien; élargis ton âme et ta pensée pour
comprendre et étreindre l'éternelle et toujours jeune nature; repose ta
tête fatiguée sur le sein de cette mère bienfaisante, dont les mamelles
ne tarissent jamais. Depuis l'astre qui traverse le firmament jusqu'à
l'insecte qui se traîne sur un brin d'herbe; depuis la baleine qui fend
les mers jusqu'à l'infusoire qui naît et meurt dans une goutte d'eau;
depuis le cèdre couronné de nuages jusqu'à la roche inerte qui repose à
ses pieds, aime tout, unis-toi à tout, et tu te sentiras soulevé et
porté bien près de Dieu. Julien, Julien! ne meurs pas. Tu m'as dit que
tu n'avais pas de hâte: ne détermine donc rien. Laisse encore, quelques
jours seulement, ton sourire plein de grâce traverser, comme un rayon
d'espoir et d'amour, la brume déjà si froide de mes jours d'automne.