Nous ne savons pas ce que nous sommes, enfant; nous savons seulement ce
que nous avons été. Parle, je t'écouterai religieusement.
V
J'aime mieux vous écrire que vous dire ma vie. Votre présence me
trouble, elle dénaturerait peut-être mes paroles, et je veux être vrai,
absolument vrai, avec la seule créature humaine qui me paraisse digne de
tout amour et de toute vénération.
D'après ce que vous m'avez appris de ma mère, je dois croire que j'étais
né très-semblable à elle. Dès ma plus tendre enfance, j'avais, ainsi
qu'elle, des élans de piété singulière et des visions d'un monde peuplé
d'anges et d'esprits radieux; j'étais rêveur, mélancolique, un peu
sauvage. Mon plus grand plaisir était de contempler le ciel et les
étoiles. Souvent, la nuit, je me levais en cachette, j'ouvrais ma
fenêtre et je m'agenouillais devant la constellation de la Lyre, où je
me figurais que ma mère était allée et d'où elle pouvait me voir. Ainsi
qu'elle encore, j'aimais passionnément les fleurs et la musique; quand
j'entendais jouer certains airs aux orgues des rues, je fondais en
larmes.
À mon entrée au collège, j'avais douze ans, j'étais un enfant obéissant
et doux, porté à la tendresse, vrai en toutes choses, d'une conscience
timorée, plein de respect pour mes maîtres, et croyant de coeur et d'âme
tout ce qui m'avait été enseigné touchant les mystères de la religion.
Vous avez sans doute quelquefois ouï parler des coutumes barbares du
collège, de ces usages traditionnels qui font du dernier arrivé dans les
classes le sujet de toutes les risées, la victime légitimement sacrifiée
à la malice universelle. Quoique douloureusement surpris de l'accueil
hostile qui me fut fait, je supportai assez bien les premières épreuves,
et je ne fus véritablement atteint que lorsque la raillerie se prit à ma
piété qui était fervente et sincère. Un soir, avant de me coucher,
m'étant agenouillé suivant mon habitude pour prier Dieu, je fus
découvert par un de mes voisins de dortoir. Il me montra du doigt aux
autres, et tous, éclatant de rire, se mirent à parodier, sous mes yeux,
mes naïves pratiques. Dès le lendemain matin, le bruit se répandit à
l'étude que j'étais, un petit béat, un cafard, un jésuite à qui il
fallait faire passer l'envie de réciter des patenôtres. Bientôt, malgré
quelques réprimandes des surveillants, il n'y eut sorte de persécution à
laquelle je ne me visse en butte. Tantôt, je trouvais dans mon pupitre
de hideuses caricatures des cérémonies du culte, tantôt des vers infâmes
sur les mystères; aux récréations on m'affublait d'une manière de
soutane, on me liait à un arbre du jardin, puis les élèves venaient un à
un, avec force génuflexions grotesques, me faire des confessions
bouffonnes et me demander l'absolution. Vous pouvez vous figurer combien
se langage si nouveau pour moi, cette effrayante unanimité de moquerie
tombée tout à coup sur mon pauvre coeur plein d'adoration, dut y porter
un coup terrible. J'essayai de me défendre, mais que pouvais-je seul
contre tous ces enfants cruels et effrontés? J'étais accablé par le
nombre. Voyant d'ailleurs que ma résistance ne servait qu'à les exciter,
je souffris passivement leurs outrages, mais ce ne fut pas sans un grand
bouleversement intérieur; ma santé s'altéra, je tombai dans une sorte
d'hébétement, d'idiotisme, qui lassa enfin leur perversité; ils
passèrent à d'autres divertissements et me laissèrent dans un isolement
complet.
Un jour que je me promenais dans une allée écartée, un élève plus âgé
que moi de plusieurs années vint à ma rencontre et, me tendant la main,
m'aborda d'un ton affectueux qui me causa le premier mouvement de joie
que j'eusse encore éprouvé depuis ma sortie de la maison paternelle. «Eh
bien, mon pauvre Julien, me dit-il, te voilà tout seul; ne veux-tu pas
te promener un peu avec moi?» Cette proposition me sembla une si grande
marque de condescendance, elle était pour moi un honneur tel, que pour
toute réponse je le regardai d'un air ébahi. Il prit mon bras; nous
fîmes plusieurs tours d'allée, et au bout d'un quart d'heure il m'avait
offert son amitié pour la vie et accepté en échange un dévouement sans
bornes. Ce jeune homme s'appelait Léonce. Ses manières étaient
distinguées, son humeur était égale. Il ne lui fut pas difficile de
conquérir mon coeur. Il devint le confident et le consolateur de mes
peines. Il blâma mes camarades de la persécution qu'on m'avait fait
subir; mais en même temps, avec un sang-froid et une douceur insinuante
qui firent un effet désastreux sur mon esprit, il m'expliqua que, s'ils
avaient tort dans la forme, ils avaient parfaitement raison quant au
fond; qu'il était impossible qu'un garçon d'esprit tel que moi put
ajouter foi aux billevesées que j'affectais de croire; et lorsque je
l'interrompis pour lui jurer que ma dévotion était sincère: Alors je te
plains, reprit-il, de n'avoir pas su deviner à toi seul que tout cela
n'est que sottise, invention des prêtres pour nous faire peur et nous
tenir sous le joug. Puis il me déroula un charmant et complet petit
système d'athéisme, le seul vrai, le seul démontré par l'expérience, et
cru, ajouta-t-il, par tous les gens sensés.
Il ne me convainquit pas du premier coup, mais il y revint souvent. Il
avait beaucoup lu; il parlait avec facilité, avec élégance, sans
passion; je l'aimais; il me persuada peu à peu que ce qu'il pensait
devait être fondé en raison. Lorsqu'il eut gagné ce point, il passa des
théories philosophiques à l'application morale, des notions générales la
conduite particulière; au bout de six mois il avait si bien réussi, il
avait formé un si digne élève, que je surpassais en fanfaronnade
d'impiété les plus anciens et les plus pervertis du collège. Le jour de
la première communion arriva, je n'y songe pas encore aujourd'hui sans
frissonner. Je commis volontairement, par défi, ce que je ne pouvais
m'empêcher de considérer encore comme un épouvantable sacrilège. Mais ma
nature était si profondément religieuse qu'elle se révolta contre mon
esprit dépravé: au moment où le prêtre posait l'hostie sur mes lèvres je
m'évanouis; il fallut m'emporter de la chapelle, et j'eus pendant près
d'un mois des convulsions qui firent craindre pour ma vie.
Pensant que le régime du collège était trop rude pour ma santé, mon père
me reprit chez lui et j'achevai mon éducation avec un précepteur.
J'étais tenu fort sévèrement et ne puis rien me rappeler de ces années
d'études, si ce n'est que peu à peu les impressions du collège
s'effacèrent, et que, de l'impiété affichée, je tombai dans une
indifférence presqu'aussi déplorable. Je venais d'avoir dix-neuf ans
lorsque mon père fut atteint de la maladie qui l'emporta. C'était comme
vous savez un homme d'un caractère froid; il avait toujours paru éviter
plutôt que rechercher ma confiance, et il m'inspirait plus de respect
que de tendresse. Je fus donc extrêmement surpris lorsque, pour la
première fois, à son lit de mort, il me parla avec un accent ému que je
ne lui connaissais pas, et me dit ces mots qui se sont gravés au plus
profond de ma mémoire:
«Julien, je vais mourir. Je vois venir ma dernière heure sans effroi,
presque sans regret. Vous êtes arrivé à un âge où l'on n'a plus guère
besoin de guide, où l'on souffre même, impatiemment l'autorité
paternelle. Si vous devez faire des folies et des sottises, je ne vous
en empêcherais pas, et les faisant moins librement, vous les feriez plus
sottement.» Je voulus l'interrompre. «Laissez-moi achever, reprit-il;
mes moments sont comptés. Ne nous abandonnons point à de puériles
lamentations; la mort n'est pas un mal; c'en serait un grand de vivre
toujours dans un monde tel que le nôtre.
Depuis votre enfance, Julien, sans que vous vous en soyez douté, je vous
ai suivi pas à pas, J'ai observé tous les mouvements de votre esprit et
de votre coeur; rien ne m'a échappé, et je crois vous avoir pénétré
autant qu'il est donné à un homme d'en pénétrer un autre. Avant de vous
quitter pour toujours, je veux vous faire part du résultat de mes
observations; cela vous épargnera peut-être quelques années de trouble,
d'activité mal dépensée, des regrets, des remords, à tout le moins une
grande perte de temps. La plupart de nos fautes, et par conséquent de
nos malheurs, viennent de ce que nous apprenons trop tard à nous
connaître nous-mêmes. Dieu vous a donné une belle âme, mon enfant; vous
n'avez aucune mauvaise passion à combattre, aucune inclination vicieuse
à étouffer; mais je ne vois pas non plus en vous le germe des mâles
vertus. Vous avez le goût du bien; une certaine force vous manque pour
en avoir l'amour. Votre intelligence est ouverte aux nobles curiosités,
mais elle ne se porte vers aucune étude avec une particulière ardeur.
Je crains pour vous cette facilité à tout comprendre qui empêche de se
fixer sur rien; je crains encore plus, je l'avoue, quelque chose de
flottant, d'indéterminé dans votre nature, une délicatesse peut-être
excessive, qui vous rendra difficiles les résolutions énergiques, les
persévérants efforts, la rudesse nécessaire à certains héroïsmes.
Hâtez-vous de tracer les lignes principales de votre vie, si vous ne
voulez pas qu'elle s'essaie, s'égare et se lasse en mille chemins.
Entrez au plus vite dans la carrière que vous préférez; mariez-vous
jeune. Si le bonheur doit être quelque part pour vous, il sera, j'en
suis convaincu, dans la modération, dans les affections de famille, dans
une convenance choisie. Vous n'êtes pas de ces hommes qui font leur
destinée; vous êtes de ceux qui doivent se borner à régler leur
existence.»
Ces derniers mots me révoltèrent. Ils étaient trop vrais dans leur
sévérité pour ne pas blesser au vif mon amour-propre. Mon père, déjà
très-affaibli, cessa de parler. Je quittai sa chambre sans rien trouver
à lui répondre. Je ne réfléchis point sur ce qu'il venait de me dire; je
le vis mourir avec une indifférence que ma jeunesse seule pouvait
excuser et sur laquelle j'ai versé depuis des larmes amères. Il s'en
faut que ce soit un bien pour l'homme d'échapper à certaines douleurs.
Je désirais depuis longtemps entrer dans la diplomatie. Mon père avait
obtenu pour moi la promesse du premier poste d'attaché d'ambassade qui
viendrait à vaquer. Aussitôt que les convenances de mon deuil le
permirent, je demandai une audience au ministre, qui était de nos amis;
il me réitéra sa promesse et me conseilla, en attendant qu'elle pût
s'effectuer, d'aller dans le monde afin d'apprendre à connaître les
hommes. Je le remerciai de son intérêt et je suivis son conseil;
qu'avais-je de mieux à faire? J'étais libre, riche, curieux et oisif.
Bientôt je me trouvai lancé dans le tourbillon de la vie élégante,
emporté par un courant de frivoles plaisirs et de devoirs plus frivoles
encore.
La première curiosité, la première préoccupation d'un jeune homme en
entrant dans le monde, ce sont les femmes. Leur plaira-t-il? sera-t-il
aimé d'elles? telles sont les questions qu'il se pose incessamment, les
pensées qui l'assiègent et jettent le trouble à son cerveau. Tantôt son
imagination l'entraîne loin des réalités; parmi les formes
enchanteresses qui passent et repassent devant ses yeux éblouis, il en
choisit une plus accomplie que toutes les autres, il la pare de mille
grâces, il l'orne des dons les plus rares; puis, épris de sa chimère, il
se transporte avec elle dans une sphère idéale; il y prodigue les scènes
d'amour, les actions d'éclat; il se crée un rôle sublime dans un drame
impossible; toutes les délices et tous les héroïsmes s'y rencontrent.
Tantôt, au contraire, un mal secret l'oppresse. Ardent et timide,
s'interrogeant lui-même, avec anxiété, sa jeunesse, son inexpérience lui
semblent des obstacles insurmontables. Les regards de femme, qui
l'attirent comme un irrésistible aimant, il les fuit, tant il redoute de
les trouver dédaigneux ou distraits.
Ce tourment-là fut le mien. Je n'avais pas l'ombre de fatuité; j'aurais
pu sans cela m'apercevoir que je ne déplaisais point, mais les artifices
si nouveaux pour moi de la coquetterie me mettaient en défiance. Je ne
me sentais pas de force à jouer ce jeu subtil, et quand l'occasion me
souriait, quand je me voyais seul en présence des femmes auxquelles
j'aurais le plus souhaité de plaire, la crainte du ridicule paralysait
ma langue et glaçait mes esprits. Cependant mes vingt ans se faisaient
sentir; ma jeunesse rongeait son frein; une langueur perfide me
pénétrait. Je ne trouvais plus qu'ennui dans les plaisirs, que fatigue
dans le travail, qu'accablement dans la solitude. Je me sentais
emprisonné dans mes hésitations, et du fond de mes nuits sans sommeil
j'appelais à grands cris la délivrance. Je n'ignorais pas que, en dehors
de ce qu'on appelle la bonne compagnie, à côté du cercle des bienséances
où les hommes vivent de leur vie factice, au-dessous de ces apparences
conventionnelles qui les contiennent pendant quelques heures, s'ouvre
pour eux une autre existence, libre de toute entrave, affranchie de
toute retenue. J'avais répugné jusqu'alors à suivre mes amis au sein de
ces réalités grossières, dont les récits ne m'inspiraient que du dégoût;
une grande pureté naturelle s'alliait chez moi à une délicatesse presque
féminine. Je parvins, non sans effort, à vaincre l'une et l'autre. Un
jour que ma jeunesse avait parlé bien haut, un jour que les irritants
manèges d'une coquette avaient exaspéré mon amour-propre, j'acceptai
d'un coeur tremblant, mais d'une voix hardie, une partie de jeunes gens.
À peine engagé, j'en eus du regret; une crainte puérile s'empara de moi.
J'appréhendai de manquer de l'aplomb convenable, de trahir mon innocence
par quelque gaucherie. Je rougis de honte en songeant à la sotte
contenance que j'allais avoir, et je résolus, pour échapper à cette
humiliation, de me familiariser avec le vice, en faisant en quelque
sorte mon apprentissage de corruption. Aurélie, pardonnez-moi
d'attrister votre esprit par de tels tableaux; mais comment omettre dans
mon récit une circonstance si décisive? comment ne pas vous parler de la
morne séduction de ces amers plaisirs par lesquels la plupart des hommes
commencent la vie? Oh! si l'on savait ce qu'il en coûte à certaines
natures pour se dégrader, si l'on était dans le secret des combats que
se livre à elle-même une âme orgueilleuse avant de consentir à descendre
dans les régions où se plaisent les âmes vulgaires; si l'on pouvait
comprendre de quel affreux courage il faut s'armer pour flétrir à vingt
ans dans son sein le premier espoir d'amour et de volupté; si l'on
connaissait les angoisses, les dégoûts qui précèdent et suivent
certaines fautes, on ne trouverait plus dans son coeur le courage de les
condamner. Nous les couvririons de notre silence comme d'un manteau; une
triste compassion serait à leur égard notre seule justice.
* * * * *
Il était trois heures du matin; il avait gelé, la lune éclairait les
rues désertes, les étoiles scintillaient au ciel dont pas un nuage ne
voilait la pureté; un vent froid me coupa le visage et me réveilla d'un
affreux cauchemar. Le silence éloquent de cette nuit solitaire qui me
saisissait, étourdi que j'étais encore par les fumées du punch et les
propos dits et entendus dans l'ivresse, la beauté auguste de ce ciel
étoile, inondant soudain mon oeil appesanti par l'orgie, la sérénité de
ces profondeurs radieuses suspendues au-dessus de ma tête, éclairant
tout à coup les ténébreux abîmes que je venais de découvrir dans mon
propre coeur, tout cela m'accabla à la fois et me courba sous le
sentiment d'un abaissement profond, d'une irréparable échéance.
Je me mis à marcher avec hâte, comme pour me fuir moi-même, et j'essayai
de fredonner un refrain d'opéra pour narguer ma conscience; mais bientôt
le retentissement de mes pas sur le pavé sonore me devint insupportable;
ma chanson s'arrêta dans mon gosier brûlant; je passai devant une
église; sans trop savoir ce que je faisais, je me laissai tomber sur une
des marches du parvis. Là, cachant mon visage dans mes mains, je cessai
de me contenir; je m'abandonnai à la faiblesse de mon coeur, et de longs
sanglots le soulagèrent. Combien de temps je restai ainsi défaillant et
brisé, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que cette douleur qui semblait
si intense ne changea point mes voies, ne détermina aucune réforme dans
ma vie. Ces pleurs, ces sanglots n'étaient que l'instinctive révolte
d'une organisation délicate aux prises avec des réalités brutales; ce
n'était point le sérieux repentir d'une âme vraiment touchée. Les jours
suivants me virent plus résolu, plus affermi dans le désordre; et
bientôt mes amis se félicitèrent d'avoir acquis en moi un compagnon
d'une aussi agréable humeur. Je menai, pendant six mois environ, une vie
pitoyable. Au bout de ce temps, le courage me manqua. L'effort que
j'avais été obligé de faire pour vaincre ma répulsion, l'exagération du
personnage que j'étais contraint de jouer pour dissimuler ma véritable
nature, me donnaient une sorte de fièvre qui me soutenait; mais quand
l'habitude eut entièrement pris le dessus, quand je ne fus plus
préoccupé de l'effet que je produisais sur les autres, quand je me
trouvai à l'aise dans mon rôle de roué, l'ennui me prit au coeur et la
monotonie de ces ignobles divertissements me causa un dégoût
insurmontable. Alors je souhaitai de quitter Paris; les rêves de
l'ambition vinrent chatouiller ma pensée; je brûlai de commencer enfin
ma carrière. Ayant redoublé d'instances, j'obtins d'être envoyé à... et
je partis en toute hâte, ranimé, oublieux, le coeur confiant et l'esprit
superbe, comme si j'allais à la conquête du monde.
En m'annonçant ma nomination, le ministre m'avait félicité de débuter
dans la carrière sous les auspices d'un homme aussi éminent que M. R...
Notre ambassadeur était reconnu pour un esprit de premier ordre. Dans
plusieurs négociations importantes il avait exercé une influence
décisive. Son opinion était toujours d'un grand poids. Le bruit courait,
et cela ne surprenait personne, qu'il serait prochainement appelé à
diriger les affaires.
Quand je le vis, sa réputation me sembla restée au-dessous de son
mérite; il m'imposa singulièrement. Bien qu'il n'eût ni la tenue ni les
manières d'un grand seigneur, il possédait au plus haut degré une sorte
de souveraine et tranquille impertinence qui lui donnait, avant même que
d'avoir parlé, la supériorité sur tous ceux qui l'abordaient. Son front
pâle, son oeil impénétrable, son geste rare et caractéristique, le
patient dédain de sa parole toujours précise et d'une logique
rigoureuse, lui assuraient dans la discussion l'autorité dont il
s'emparait par sa seule présence.
Je ne négligeai rien pour conquérir, non pas sa bienveillance, c'était
un sentiment impossible à lui supposer, mais son attention. Protégé par
la mémoire de mon père, avec lequel il avait combattu, sous la
restauration, les ennemis de la liberté, ayant réussi à le contenter
dans plusieurs travaux qu'il m'avait choisis, il daigna, au bout d'assez
peu de temps, m'admettre dans une sorte d'intimité; il causa, sinon avec
moi, du moins en ma présence, et me fournit ainsi l'occasion vivement
désirée d'étudier un homme qui, au dire de tous, possédait le génie des
affaires et de la haute politique.
Cette étude fut longue. Mes notions premières ne m'aidaient pas à
comprendre; mon point de départ était faux. Je n'avais d'autre opinion,
d'autres principes que ceux qui germent naturellement dans une âme
honnête à la vue des misères de la société. Je croyais que le
gouvernement d'un peuple ne devait être autre chose que l'application la
plus complète possible des grandes lois de la justice naturelle; que le
but de tous les efforts, c'était le nivellement graduel et régulier des
inégalités sociales, la répartition plus équitable des biens de la terre
commune; je pensais qu'assurer à tous le pain quotidien, la nourriture
du corps et celle de l'intelligence, faire une place au soleil à cette
multitude qui gémit courbée sous le poids du travail, c'était là le voeu
de ceux qui font les révolutions. Je m'attendais à trouver dans M. R...
l'expression puissante de ma pensée encore confuse. Il était du
tiers-état; il en faisait gloire. Je devais croire que dans les rangs
d'une classe si longtemps opprimée il aurait nourri des sentiments de
justice vivaces et impatients. Combien je me trompais! Aux yeux de M.
R..., gouverner c'était dominer; c'était briser ou faire ployer toutes
les volontés sous la sienne. Comme il ne craignait plus rien de la
noblesse et que le tiers-état lui semblait assez asservi par l'amour du
bien-être et les puériles vanités, il ne s'occupait que du peuple qu'il
redoutait comme une force brutale, menaçante, contre laquelle il
fallait, au plus vite, élever d'inexpugnables remparts. L'avènement des
prolétaires, il en parlait comme de l'invasion des Barbares. Pourtant,
M. R... avait ce qu'on appelle des idées religieuses: c'était un penseur
dans l'ordre chrétien; mais il n'avait retenu de l'évangile que le
principe de la soumission et l'image du peuple juif se ruant sur la
vérité pour la crucifier. M. R... était, en un mot, un esprit fortement
trempé, mais une âme sans rayons; une intelligence circonscrite par la
personnalité; un homme qui eût voulu arrêter à lui la marche des choses,
et à qui tout progrès semblait accompli depuis que son ambition ne
rencontrait plus d'obstacles.
Tout ce que j'avais d'idées généreuses, d'enthousiastes désirs,
d'ambition même, fut refoulé par cette imposante figure, qui tenait dans
ses mains rigides l'avenir de mon pays. Mes beaux romans politiques, mes
chimères sociales s'évanouirent au souffle glacé de cet homme qui
m'apparaissait comme une personnification du destin: calme, fort,
impénétrable et inflexible. Je me sentais si petit, si faible auprès de
lui, que le découragement le plus complet s'empara de moi. Désabusé sur
le but de mes travaux, j'en perdis le goût; l'ambition me parut un
sentiment puéril, indigne d'animer un grand coeur. Je retombai dans un
désoeuvrement assez triste, et, de ce désoeuvrement, naquit un amour plus
triste encore, qui fut mon illusion dernière.
Je ne vous parlerais pas de cette affection qui effleura à peine ma vie,
si, en la traversant, elle n'avait emporté avec elle, comme un vent
stérile, le dernier bon grain tombé à terre des épis dorés de ma
jeunesse. La femme dont je devins épris était bien le produit le plus
achevé qu'ait jamais offert à l'admiration du vulgaire la société
aristocratique. Toute sa personne était étudiée, mais nulle contrainte
ne se faisait sentir; l'habitude et un savant exercice l'avaient rendue,
en quelque sorte, naturellement affectée. Si la nécessité de se montrer
simple et vraie avait pu se rencontrer dans son existence, je crois
qu'elle en eût été singulièrement embarrassée; depuis si longtemps le
naturel avait disparu sous l'artifice, que bien certainement elle
n'aurait plus su où le prendre.
Née bonne, intelligente, mais livrée au monde dès son enfance, et dès
lors emportée par cette pitoyable émulation qui y tient les femmes
haletantes sous l'aiguillon de la vanité, la comtesse de... s'était
jetée dans mille travers, dans d'inexplicables inconséquences. Ainsi, au
retour des offices divins, qu'elle fréquentait assidûment, on la voyait
se parer et se farder comme une courtisane; ainsi, elle qui eût frémi à
la pensée d'une liaison coupable, elle avait de complaisants sourires
pour les empressements les plus équivoques; elle vivait enfin sans
scrupule dans un compromis continuel entre des choses en apparence
inconciliables. Elle traitait la religion comme le monde; sa ferveur
était une sorte d'amour platonique qui n'engageait à rien; sa dévotion
n'était autre chose que de la coquetterie avec Dieu.
Ce que j'eus à souffrir de cette liaison n'est pas croyable. J'aimais
cette femme non pour ce qu'elle était, mais pour ce qu'elle aurait pu
être. J'ai souvent pensé qu'elle m'aimait aussi, mais elle était faible
et vaniteuse: elle n'avait ni le courage de la faute, ni l'héroïsme de
la vertu. Elle m'écrivait des lettres pleines d'amour, puis elle me les
redemandait en laissant percer les craintes les plus outrageantes. Je la
quittais souvent exaltée, déterminée à tout braver pour moi; une heure
après, je la retrouvais prude et minaudière, en présence d'une foule
d'imbéciles dont elle semblait ne pouvoir se passer. Parfois elle disait
de ces choses hardies et naïves, entraînantes et délicates comme les
femmes passionnées en trouvent au plus profond de leur coeur; mais
aussitôt elle leur donnait pour commentaires les lieux-communs les plus
déplorables, les plus vulgaires banalités. Je résistai trois mois à ces
irritantes alternatives; puis un jour, sans motif, sans qu'aucun
incident fût survenu, sans la prévenir, je saisis une occasion qui
s'offrait, et je partis pour la France en évitant même de prendre congé
d'elle.
Vous me croirez difficilement, Aurélie, si je vous dis qu'en la
quittant... j'étais résolu, inébranlablement résolu au suicide. Une
lassitude sans cause, un engourdissement de toutes mes facultés,
pesaient sur moi et me rendaient odieux les actes les plus ordinaires de
la vie; mon seul but, en retournant à Paris, était de revoir encore une
fois les lieux où j'avais commencé de vivre, et d'y choisir bien à
l'aise, sans rien précipiter, l'heure et les circonstances où il me
conviendrait de mourir. Ce qui m'amenait là, vous devez le comprendre
d'après le récit que je viens de vous faire, ce n'était pas un choc
inattendu, c'était un successif et continuel désabusement. Mon âme
n'était pas brisée par le désespoir, elle succombait sous l'action lente
de la désespérance. Je n'accusais ni le sort ni les hommes; je quittais
la vie comme on quitte avant la fin un banquet dont on trouve les mets
insipides. Je ne voyais plus à l'horizon rien à désirer, rien à tenter,
rien même à craindre; aussi je n'étais pas pressé de m'en aller, et je
mis une sorte de complaisance à savourer les derniers moments que je
m'accordais à moi-même.
Ayant envoyé ma démission au ministre, sous prétexte de santé, je ne fus
plus obligé de voir personne. Je m'enfermais chez moi avec des livres et
des fleurs, et je louai aux italiens une petite loge très-cachée où
j'allais plusieurs fois le semaine entendre de la musique. Il y avait
pour moi un attrait vif et singulier dans ce lieu où la société se
montrait parée de toutes ses grâces. J'aimais à me dire (l'orgueil a
aussi sa sensualité): tous ces plaisirs, tous ces enchantements de la
jeunesse et de la fortune n'ont plus de pouvoir sur moi, aucune de ces
illusions ne m'éblouit; ces femmes si belles, si parées, si coquettes,
je pourrais leur plaire, obtenir leur amour, je n'en veux pas; ces
jeunes gens si heureux des faveurs de la mode, je pourrais les égaler ou
les éclipser, je n'en ai nul souci; ces prétendus hommes d'État qui
viennent ici se délasser de leurs travaux, je pourrais au bout de bien
peu d'années être des leurs, les traiter comme mes pairs, mais je souris
de pitié en les regardant, et je refuse l'honneur de leur compagnie.
Si vous saviez, ma noble amie, combien les choses de ce monde paraissent
petites et misérables à quiconque est bien déterminé à mourir; combien
toutes les proportions s'amoindrissent à l'oeil de celui qui a gravi les
hauts sommets de la pensée, ces sommets où nous porte tout d'un coup le
sombre enthousiasme du renoncement volontaire. C'est la vie forte et
puissante qui précipite l'homme dans les voies de l'erreur. La mort est
soeur de la vérité. On dirait que, pour tempérer les horreurs de son
approche, elle aime à se faire précéder de cette soeur auguste, et
qu'avant d'enlever l'âme à son existence terrestre, elle consent à lui
laisser voir les choses finies sous le rayon infini. La vérité parle au
coeur qui va mourir, à l'intelligence qui va s'éteindre; et ce qu'elle
nous dit alors, Aurélie, croyez-moi, il n'est plus en notre pouvoir de
l'oublier jamais. Je ne sais plus quel saint personnage a dit: «Je ne
croyais pas qu'il fût si doux de mourir.» Moi, je disais avec une
satisfaction tranquille: je ne croyais pas qu'il fût si simple de
mourir.
J'avais fixé le 28 février pour l'accomplissement de mon dessein.
C'était un jour de bal à l'Opéra. En partie pour gagner l'heure où les
quais sont déserts, en partie par le désir d'éprouver ma propre
résolution et d'affronter un violent contraste, j'entrai dans la salle
et j'allai m'asseoir à une galerie des cinquièmes d'où je pouvais
embrasser l'ensemble de ces saturnales. En plongeant dans ce gouffre, je
crus avoir tout d'un coup la vision d'un cercle de l'_Enfer_ de Dante.
C'était bien «_la bufera infernal, che mai non resta_.» À travers une
vapeur chaude et épaisse, montait jusqu'à moi, pareille au mugissement
de la mer houleuse qui se brise sur les galets, une immense et sourde
rumeur. Les sons stridents des instruments de cuivre éclataient par
moments comme un rire de démon au sein de ce bruit. Des tourbillons de
formes étranges, haletantes, éperdues, pressées sans relâche par le
rhythme impérieux de la musique, semblaient, en se poursuivant, obéir à
une nécessité incompréhensible. L'oeil se lassait en vain à vouloir
saisir quelque chose de distinct dans ce chaos de couleurs et de lignes
mouvantes. C'était l'orgie effrénée de la matière, le triomphe de la
chair révoltée contre l'esprit, la personnification du vertige.
Je regardai cela longtemps avec une extrême tristesse.
«Le sentiment qui amène ici, me disais-je, tout ce peuple qui va demain
reprendre la chaîne de ses misères et expier, par un travail au-dessus
de ses forces, une heure d'oubli, qu'est-ce donc, si ce n'est le
sentiment qui me conduit au tombeau: le besoin d'échapper à une vie
odieuse, à des réalités écrasantes? Eux, les pauvres d'esprit, ils s'y
soustraient par l'ivresse des sens; moi, à qui ont été données la
science et la raison, je ne puis m'y soustraire que par l'ivresse
suprême de l'intelligence: le suicide.» Et tout en songeant ainsi, je
traversai la foule bigarrée, je repoussai doucement des masques de
femmes qui m'accostaient, et je m'acheminai vers la Seine. Le temps
était froid, le ciel pur comme en cette nuit de douloureuse mémoire où,
défaillant sur les marches d'une église, j'avais pleuré mes premières
illusions ravies. Cette fois je ne pleurais pas; mon oeil était sec, ma
tête calme; comme je vous l'ai dit, mourir me semblait et me semble
encore l'action la plus simple du monde.
Sous les arcades de la rue de Rivoli, je heurtai presque du pied un
homme étendu à terre, qui paraissait dormir d'un profond sommeil. Les
haillons dont il était couvert annonçaient la misère. Je m'arrêtai un
instant à le considérer; il y avait dans le caractère de sa figure et
dans la manière dont sa tête reposait sur son bras une noblesse
remarquable; je songeai à l'éveiller pour lui donner quelques pièces
d'or restées dans ma bourse, mais je ne pus me résoudre à troubler son
sommeil. Qui sait, me disais-je, quels sont les bonheurs renfermés dans
ce repos, et quelles consolations mystérieuses descendent sur
l'infortuné qui dort? Je glissai tout ce que j'avais d'argent sous un
pli des vêtements de cet homme, de manière à ce que, en s'éveillant, il
dût s'en apercevoir tout de suite, et je lui dis adieu comme à mon
dernier ami. Avant une heure, pensai-je, la main qui t'a secouru, ô toi
dont j'ignore le nom, mais que j'ai aimé une minute, avant de mourir,
cette main sera raide et glacée; mais la joie qu'elle t'aura donnée
vibrera dans toute sa force, et cette joie en enfantera d'autres; et qui
pourrait dire ce que produira dans ta destinée ce dernier acte d'une
volonté qui va rentrer dans le néant?... Mais non, il n'est point de
néant; rien ne périt, tout se transforme; ce qui a été ne peut plus
cesser d'être; tout est en Dieu et Dieu est tout... Qu'est-ce que notre
existence éphémère? Qu'est-ce que notre passage ici-bas?... L'ombre d'un
nuage qui fuit sur le pli d'une onde qui s'efface!
Ce furent là mes dernières pensées, le reste fut machinal. J'arrivai sur
le Pont-des-Arts, j'épiai un moment où personne ne passait et je me
précipitai. Il faut croire que l'instinct de la conservation triompha de
ma volonté; car on me retrouva à six cents pas de là, évanoui sur la
rive. Par un hasard, dois-je dire providentiel, le médecin qui fut
appelé pour me donner des soins était votre ami; mon nom lui était
connu; il vous parla de moi. Le lendemain, en m'éveillant, je vis votre
noble et grande figure penchée sur mon lit, et je sentis deux larmes
tomber sur ma joue. Le reste, vous le savez. Vous savez combien je vous
vénère. J'ai écouté à genoux l'histoire simple et grave de votre vie;
j'admire l'héroïsme constant qui vous a fait toujours tout sacrifier à
la notion du devoir que vous avez puisée au sein de vos croyances; mais
n'exiges pas que je vous imite; je ne puis agir comme vous, parce que je
ne crois pas comme vous. Mon premier pas dans la vie de l'âme a été un
sacrilège; mon premier pas dans la vie du coeur une débauche; mon premier
pas dans la vie de l'intelligence la rencontre d'un égoïsme
tout-puisssant. Qu'ai-je encore à apprendre? qu'ai-je à espérer?
Laissez-moi donc mourir!