En s'éloignant de Nélida d'une façon si brusque, en se jouant ainsi
d'une vie dont il s'était emparé avec témérité et dont il devait compte
à Dieu et aux hommes, Guermann était bien loin de comprendre toute
l'étendue de sa faute; il n'en avait pas même envisagé les conséquences
probables. Depuis longtemps déjà, il agissait et parlait comme un homme
ivre à demi. Sa longue oisiveté et l'excitation factice de sa vie
mondaine avaient jeté en lui une perturbation au sein de laquelle ne se
faisait plus entendre que le sourd grondement de son orgueil blessé. Il
était tourmenté d'un besoin unique: celui d'échapper à tout prix à la
conscience de ses torts, à ce mécontentement aigu de soi-même, châtiment
inexorable des organisations supérieures, quand elles font un vain
emploi de leurs facultés. Il pensa tout gagner en ne voyant plus auprès
de lui la pâle et sévère figure de madame de Kervaëns, dont le silence
accablant le forçait à rentrer en lui-même; et comme à ses yeux l'éclat
d'un succès justifiait, glorifiait même toute faute, il saisit avec
avidité l'occasion de ramener à lui l'attention publique, ne doutant pas
qu'éblouie par le prestige de sa célébrité reconquise, Nélida, qu'il
aimait encore bien plus qu'il ne le pensait lui-même, ne confessât
bientôt ses injustices et ne s'inclinât, repentante et heureuse, devant,
le génie de son amant un instant méconnu.
La secousse donnée à ses nerfs par une résolution si violente, le
souvenir de son facile succès auprès de la marquise Zepponi, et, plus
que cela, les vagues perspectives d'une position supérieure à saisir
d'emblée dans un monde et dans un pays nouveaux, troublèrent de plus en
plus, pendant la longue route, ses esprits inquiets. Lorsqu'il arriva à
T..., toutes les ambitions de sa jeunesse s'étaient réveillées, et les
battements pressés de son coeur semblaient voler au-devant d'un grand et
prochain accomplissement.
Il prit à peine quelques instants de repos et courut au palais du
grand-duc. Son Altesse était absente; mais des ordres avaient été donnés
pour que, aussitôt arrivé, Guermann fût conduit chez le premier
chambellan, intendant des théâtres et fêtes de la cour. Il était dix
heures du matin.
L'antichambre du haut personnage était remplie de clients et de
solliciteurs, assis côte à côte sur d'étroites banquettes qui faisaient
le tour de la pièce, attendant silencieusement, patiemment,
religieusement, l'oeil braqué sur la porte de Son Excellence, la minute
fortunée où cette porte archi-sainte s'ouvrirait pour l'un d'entre eux.
L'arrivée de Guermann causa un léger mouvement d'oscillation dans
l'assemblée. Les derniers assis se pressèrent pour faire place à
l'étranger; mais il ne daigna pas s'en apercevoir, et, au bout de
quelques minutes il se mit à arpenter le plancher d'un pas bruyant, en
murmurant toutes sortes de paroles irrévérencieuses qui firent
s'entre-regarder, de l'air de la plus profonde surprise, les
solliciteurs taciturnes. Guermann, pour lequel la société mal vêtue, mal
peignée, mal assise, avec laquelle il se trouvait, société d'acteurs en
détresse, de chanteurs émérites, d'auteurs besogneux, n'embellissait pas
les heures de l'attente, sentait la colère lui monter au cerveau. Il
s'approcha machinalement du poêle, quoique l'atmosphère fût étouffante,
et s'y brûla les doigts. Il alla à la fenêtre; elle donnait sur un toit
couvert en ardoises, où de larges gouttières recevaient et déversaient
avec un bruit monotone, dans, une espèce de réservoir en plomb, les
flots ternes d'une pluie de décembre. Cette vue n'était pas
réjouissante. Guermann referma, d'un geste de colère, le petit rideau de
mousseline empesée qui se déchira. Enfin, mettant le comble à ses
témérités, il revint au milieu de la chambre, auprès d'un guéridon qui
en faisait le seul ornement, et ouvrit un livre qu'on y avait laissé:
c'était l'almanach de Gotha. L'assemblée des solliciteurs s'émut; mais
tout à coup la porte de l'Excellence s'ouvrit, et, à la stupéfaction
générale, un valet appela M. Guermann Régnier. L'artiste heurta le
guéridon et fit tomber à terre le livre respectable. Une jeune fille se
leva, le ramassa et le remit à sa place, après avoir soigneusement
rétabli le signet à la feuille où elle pensait qu'il avait dû être.
Pendant ce temps Guermann paraissait devant le premier chambellan de la
cour grand-ducale. Cet homme important, vêtu de sa robe de chambre,
prenait son café à la crème, sans se déranger en aucune façon, tout en
faisant tremper dans sa tasse une énorme rôtie au beurre:
--Vous êtes monsieur Régnier, peintre français? dit-il.
Guermann s'inclina à demi, en mettant la main sur une chaise, où il se
serait assis infailliblement si le chambellan lui en eût laissé le
loisir.
--Veuillez tirer deux fois ce cordon de sonnette, continua l'Excellence;
monseigneur le grand-duc est en voyage; mais il a daigné commander que
vous fussiez logé dans son palais et nourri à ses frais, à la troisième
table. Voici la personne chargée de vous installer, ajouta-t-il en
désignant une espèce de secrétaire venu au coup de sonnette. Vous aurez
à vous présenter aujourd'hui ou demain chez M. le directeur du Musée; il
vous montrera la galerie qui vous est destinée. Vous ferez bien de vous
mettre immédiatement à l'ouvrage, afin que monseigneur, à son retour,
trouve quelque chose d'achevé.
Guermann faillit répondre une colossale impertinence; mais, à un signe
de l'intendant, la porte par laquelle on l'avait introduit s'était
rouverte; un solliciteur était entré.
L'artiste n'eut que le temps de saluer à la française, c'est-à-dire le
moins bas possible, et suivit le secrétaire en jurant intérieurement que
Son Excellence le chambellan, intendant des théâtres et fêtes de la cour
grand-ducale, lui payerait cher quelque jour sa morgue ridicule.
Le secrétaire fit traverser à Guermann plusieurs cours de service.
Arrivés dans la cour des écuries, ils montèrent un petit escalier raide
et obscur, assez semblable à celui de l'atelier de la rue de Beaune; cet
escalier aboutissait à un couloir sur lequel donnaient des portes
numérotées. Le secrétaire mit la clef dans la serrure de la porte n° 1
et introduisit Guermann dans une assez grande chambre à coucher, fort
basse d'étage, aussi peu éclairée que possible par deux fenêtres à
petits carreaux octogones cerclés de plomb. Un énorme poêle, flanqué de
deux crachoirs, contristait de sa masse noire et informe cette pièce
inhospitalière; un lit garni de rideaux jaunes à franges cramoisies, des
fauteuils en velours d'Utrecht, un tapis fané, rapiécé de morceaux
presque neufs, deux affreuses gravures représentant le grand-duc et la
grande-duchesse en habit de gala, et enfin un piano, meuble rarement
oublié en Allemagne, mais si exigu qu'on aurait pu le prendre pour un
jeu de tric-trac, l'enlaidissaient de cette sorte de luxe misérable qui
caractérise par tous pays les logements subalternes des demeures
princières.
--À l'étage supérieur, il y a une pièce éclairée par le haut qui sera
mise dès demain à votre disposition, monsieur, dit le secrétaire en
adressant pour la première fois la parole à Guermann; Son Excellence
pense qu'elle sera convenable comme atelier. Voici la fille de chambre
chargée du service de cette partie de la maison, ajouta-t-il, en voyant
entrer la servante, grosse Maritorne aux cheveux de chanvre, aux yeux
bleu de faïence, sans cils ni sourcils, qui tenait d'une main une cruche
à eau et de l'autre une pile de serviettes:
--Annchen, au premier coup de cloche, vous conduirez monsieur dans la
salle à manger n. 3.
Annchen sourit.
--On dîne à deux heures, monsieur, continua le secrétaire; vous
trouverez votre place marquée et votre couvert mis à la grande table du
rez-de-chaussée, je vais envoyer prendre vos effets à l'auberge. Vous ne
désirez rien autre?
--Absolument rien, monsieur, répondit l'artiste d'un ton courroucé.
--Qui est-ce qui dine à la table nº 3? dit-il à la servante, aussitôt que
le secrétaire fut hors de la chambre.
--C'est un excellent dîner, monsieur, soyez tranquille, répondit Annchen
souriant toujours et ne comprenant qu'à moitié l'allemand problématique
de Guermann; tous les dîners sont faits ici dans la même cuisine; on ne
sert pas un plat de plus à une table qu'à l'autre.
--Je ne vous demande pas cela, interrompit Guermann se contenant à
peine, car, depuis une heure, sa vanité recevait coup sur coup des
piqûres envenimées; je vous demande quelles sont les personnes qui
dinent à cette table?
--Oh! une superbe société, monsieur! Il y a d'abord madame la première
femme de chambre qui a été trois ans à Paris; puis, monsieur le caissier
particulier, bien bon enfant, qui n'est pas du tout fier, et qui
trinquera volontiers avec monsieur à la santé du grand Napoléon, dont il
parle toujours; puis madame la seconde gouvernante des enfants...
--Il suffit, dit Guermann en prenant son chapeau; vous direz que je ne
dine pas à table. Et il sortit en frappant la porte de telle sorte, que
la pauvre fille épouvantée laissa tomber à terre sa pile de serviettes,
en se demandant si tous les Français étaient donc vraiment fous comme
elle l'avait entendu dire. Guermann descendit les escaliers quatre à
quatre, se perdit dans les cours, se fourvoya dans mille impasses. Après
bien des allées et venues, trouvant enfin une grille entr'ouverte qui
donnait sur la rue, il sortît du palais dans un état d'exaspération
difficile à peindre, et marcha longtemps au hasard, par la pluie
battante, ne sachant ni où il allait ni ce qu'il voulait. Sa première
pensée avait été de remonter incontinent dans une voiture publique et de
prendre une route quelconque pour retourner en Italie. Ce projet, en se
modifiant sous l'action calmante de la pluie, devint l'intention bien
arrêtée de rentrer à l'hôtel où il était descendu, de s'y établir, et de
refuser fièrement cette munificence princière qui le faisait loger dans
le quartier des écuries et dîner avec des femmes de chambre. Un peu plus
loin, il résolut d'aller trouver la grande-duchesse pour l'instruire de
ce qui se passait, à son insu selon toute apparence, et ne devait être
imputé qu'à la brutale malveillance de l'intendant.
La pluie tombait toujours et traversait peu à peu le drap léger de sa
redingote. Tout en ralentissant le pas, Guermann commença à raisonner
avec plus de sang-froid; il songea au personnage ridicule qu'il ferait
aux yeux de madame de Kervaëns, s'il revenait près d'elle comme un
enfant capricieux et désappointé; il se remit en mémoire l'état de sa
bourse qui lui permettait bien de vivre encore indépendant pendant
quelques mois, mais non de prolonger son inaction et de rejeter, d'une
seule colère, les avantages d'un traitement considérable et d'un travail
important.
L'humidité et le froid gagnaient ses épaules, Il finit par conclure que
l'absence du grand-duc était la cause unique de tous ces malentendus
qui, probablement d'ailleurs, dans les coutumes allemandes, n'avaient
pas toute l'importance que les habitudes françaises le faisait y
attacher; insensiblement il reprenait, sans en avoir bien conscience, le
chemin du palais ducal, lorsque, traversant une place plantée de
tilleuls, il se trouva en vue d'un monument assez vaste et dont
l'architecture régulière attira son attention. Un étrange battement de
coeur sembla l'avertir.
--Quel est ce monument, monsieur? dit-il en arrêtant un bourgeois qui,
sans souci de la pluie, se promenait gravement sous les tilleuls en
fumant sa pipe.
--C'est le nouveau Musée, monsieur.
À ces mots, Guermann sentit un frémissement intérieur tel, qu'il pâlit.
C'était comme un rebondissement soudain de son orgueil abattu. Toute sa
colère, toute son irritation, tous ses désespoirs s'évanouirent devant
une seule pensée:
«Ici est la gloire de mes jours à venir, ici est l'immortalité de mon
nom!...»
Il salua le bourgeois, et, entrant vivement sous le portique du Musée,
il demanda M. le directeur. Cette fois, Guermann n'attendit pas. Le
directeur était trop curieux de voir, de juger, d'apprécier et de
déprécier cet intrus, ce Français que lui imposait un caprice du
grand-duc, pour ne pas l'accueillir avec empressement.
--Eh bien, monsieur, que vous semble de notre Musée? dit-il à Guermann
d'un air suffisant, après le premier échange de politesses banales.
--Je le trouve d'une architecture irréprochable, dit Guermann
froidement.
--Cela doit vous paraître bien petit, bien mesquin, à vous qui venez de
Paris?
--Je ne fais pas de rapprochements, monsieur, interrompit Guermann. Le
Louvre est le Louvre, et je ne compare pas le duché de T..., tout
grand-duché qu'il est, au royaume de France.
Le directeur fit la moue, et prenant un trousseau de clés accroché
au-dessus de son bureau:
--Vous plairait-il de voir l'intérieur, monsieur? reprit-il avec un peu
plus de politesse; la plupart des salles sont achevées; monseigneur le
grand-duc vous a réservé la galerie du milieu; c'est un retard assez
fâcheux dans les travaux, mais nous serons plus que récompensés sans
doute par l'excellence de l'oeuvre. Je me sens une grande impatience de
voir vos cartons, monsieur. Vous savez que rien ne doit s'exécuter ici
sans mon approbation... Cela est de pure forme, ajouta-t-il en voyant le
visage de Guermann s'assombrir. Avec un artiste de votre mérite, il ne
peut être question de corrections.
--En effet, monsieur, si je pensais que mes cartons dussent être soumis
à aucune espèce de censure préalable, je renoncerais immédiatement au
travail que je tiens de l'insigne confiance de Son Altesse.
Le directeur, sans répondre, passant devant Guermann, lui fit monter un
escalier de marbre orné de bas-reliefs de Schwanthaler, et l'introduisit
dans la première salle du Musée, destinée à la collection des antiques;
les murs et les plafonds représentaient des sujets mythologiques peints
à fresque.
--Cette première salle est l'ouvrage de deux de mes élèves, dit le
directeur avec une satisfaction contenue; ce _Jugement de Paris_ vient
d'être terminé par le jeune Ewald de Cologne; c'est un enfant qui ira
loin.
Guermann put louer en toute sincérité le style noble et l'effet
grandiose de ces compositions.
--Je sais qu'en France on reproche aux artistes allemands la faiblesse
de leur exécution, reprit le directeur; ce reproche repose sur une
erreur de jugement. La fresque exige des qualités de hardiesse peu
compatibles avec le soin des détails et le fini. Vous avez peint la
fresque, n'est-il pas vrai? demanda le directeur en montrant du doigt à
Guermann le plafond de la galerie dans laquelle ils venaient d'entrer.
Voici une belle place pour vous distinguer, le jour en est excellent,
chose rare pour les peintures de plafond.
Guermann ressentit, à la vue de cette immense galerie, un douloureux
serrement de coeur; une sueur froide mouilla son front. Il demeura muet,
parcourant d'un oeil épouvanté cette voûte solennelle dans sa blancheur
éblouissante, ce vaste espace inondé de lumière. Son regard, en
retombant, rencontra le regard ironique, du directeur. Il s'imagina voir
Méphistophélès.
En cet instant, une horrible souffrance lui fut révélée. Le doute entra
dans son âme; il crut se sentir au-dessous de sa tâche; il mesura
l'effrayante disproportion de sa force et de son désir. Tel un oiseau
voyageur, planant au-dessus de l'Océan, sent, à je ne sais quel
engourdissement de ses ailes, qu'il a trop présumé de leur vigueur, et
qu'elles ne le porteront pas jusqu'au rivage.
Ô Nélida! si vous aviez pu connaître l'humiliation intérieure et les
poignantes angoisses de cette seule minute de doute, vous vous seriez
trouvée trop vengée.