Près d'un mois s'était écoulé. Nélida, qui avait reçu une nouvelle
secousse en apprenant la mort de son mari, était bien loin de reprendre
des forces. Les espérances de mère Saint-Élisabeth ne se réalisaient
pas, et la religieuse commençait à partager les appréhensions de Férez,
qui regardait l'état de madame de Kervaëns comme inguérissable. Elle
aurait voulu et n'osait aborder de front cette tristesse taciturne; elle
redoutait et souhaitait tout à la fois une crise qui pouvait être
funeste, mais qui pouvait aussi déterminer le réveil de cette léthargie
morale où Nélida semblait se complaire.
Un soir, elles étaient toutes deux dans la chambre qu'occupait Nélida,
assises de chaque côté de l'âtre, et faisaient de la charpie pour un
blessé. Les doigts de madame de Kervaëns effilaient machinalement la
toile; sa pensée était loin.
--Nélida, Nélida, dit enfin mère Sainte-Élisabeth, ne pouvant plus
contenir sa douleur irritée, je ne suis pas contente de vous, mon
enfant. Ce n'est pas là que j'avais droit d'attendre de votre affection
et de votre courage.
Nélida leva les yeux sur elle, la regarda avec une indicible surprise,
se tut quelques instants, puis, poussée par un mouvement irrésistible,
se jeta dans ses bras et fondit en larmes.
--Nous voici comme en ce jour où je vous trouvai priant dans votre
cellule, dit la religieuse d'un ton grave. Dieu a des desseins sur nous,
Nélida, puisqu'il nous réunit encore aujourd'hui dans les mêmes
sentiments, après de si cruelles épreuves.
Nélida secoua la tête.
--Dieu ne peut avoir de dessein sur une morte, dit-elle; il n'y a plus
de vie en moi; je n'ai plus rien à faire en ce monde, ni pour moi ni
pour les autres.
--Ne blasphémez pas, s'écria la religieuse; au nom du ciel, ne
blasphémez pas contre Dieu, contre la vie, contre vous-même. L'égoïsme
féroce de certaines douleurs est la plus coupable des impiétés.
Nélida, à ce reproche fait avec amertume, s'arracha des bras de la
religieuse et se rassit en silence sur son fauteuil.
--Ma destinée est accomplie, reprit-elle, voyant que mère
Sainte-Élisabeth ne rompait pas le silence.
--La destinée! Ce n'est là qu'un vain mot. Notre destinée, c'est notre
caractère; ce sont nos facultés, gouvernées ou ingouvernées par notre
volonté ou notre lâche abandon. Qui donc oserait prétendre, avant
l'heure de la mort, qu'il a fait de lui-même une oeuvre achevée, digne
d'être louée par l'artiste éternel, admise dans le sein de l'infinie
beauté? Vos facultés sont grandes, Nélida; sévère sera le compte que
vous aurez à en rendre.
--Je ne vous comprends pas, ma mère; que puis-je donc faire aujourd'hui?
Que pourrais-je vouloir?
--J'ai tort, dit la religieuse d'un ton beaucoup plus doux, en prenant
la main de Nélida qu'elle serra avec tendresse; vous ne sauriez trouver
un sens à mes paroles, car je ne vous ai jamais ouvert mon coeur. Vous ne
me connaissez pas encore. Vous fatiguerai-je par le récit abrégé de ma
vie? Quand vous m'aurez entendue, peut-être pourrons-nous aisément nous
comprendre. Si nous ne le pouvons pas, nous saurons du moins que nous
n'avons plus à rester ensemble. Je vous rendrai à vos amis, auxquels je
vous ai arrachée avec une passion jalouse et une immense espérance, et
je reprendrai avec résignation ma voie solitaire.
--Je vous écoute de toute mon âme, dit Nélida, en approchant son
fauteuil du tabouret où mère Sainte-Élisabeth s'asseyait toujours.
La religieuse se recueillit un instant et commença ainsi:
«Je n'ai pas connu ma mère. Mon père était un homme d'un esprit ferme,
d'un caractère froid, d'une raison solide, d'un coeur... je n'ai jamais
su s'il avait un coeur. Le goût exclusif des affaires, auxquelles il
avait longtemps pris part, absorbait tout ce qu'il pouvait y avoir en
lui d'élan et de vie. Le reste, y compris ses enfants, le trouvait
insensible. Il ne paraissait pas se soucier d'être aimé; il n'en aurait
pas eu le temps. Il lui suffisait d'être obéi, et en cela tout ce qui
l'entourait lui donnait une satisfaction complète. Sa volonté n'était
jamais ni contestée ni même examinée; on s'y soumettait comme à une
force immuable, comme à une justice abstraite, qu'il y aurait eu folie à
tenter de fléchir. J'avais une soeur d'un premier lit, élevée en
Allemagne, chez une tante maternelle. Quant à moi, si j'étais resté à la
maison, c'était plutôt, à coup sûr, parce que mon père, toujours occupé
d'autre chose, n'avait pas songé à me mettre ailleurs, que par aucun
motif puisé dans la tendresse paternelle. Je n'étais jamais malade,
point bruyante, très-peu expansive, et fort indépendante dans mes
allures. Je ne lui étais donc point à charge; il n'y avait jamais lieu à
s'apercevoir que je fusse là. De cette façon, je restai pendant bien des
années, toujours sous ses yeux dans qu'il parût ni jouir ni souffrit de
ma présence. D'éducation, il va sans dire que je n'en reçus aucune. À
quinze ans, c'est à peine si j'avais ouvert un livre. Toutefois mes
facultés n'étaient point restées en souffrance, loin de là. Mon père,
qui n'avait pas d'amis dans le sens que vous et moi attacherions à ce
mot, avait des relations politiques fortement nouées. Son salon était le
rendez-vous habituel des ministres passés ou futurs, et de tout ce qui
marquait d'une manière quelconque dans la diplomatie, l'administration
et le journalisme. On y causait avec liberté et sagesse. On y jugeait
les hommes et les choses à un point de vue élevé, avec l'inflexible
rigueur d'une logique exempte de passion. Ce fut là, dans un coin de ce
salon où j'étais oubliée plutôt qu'admise, que, les yeux et les oreilles
tout grands ouverts, je recueillis avec avidité mes premières notions
sur le train du monde. Mon esprit, porté à l'observation, contracta dans
le grave entretien de ces intelligences d'élite des habitudes de pensée
et une trempe de caractère vigoureuses. Encouragée par la tendresse de
l'un des aimables vieillards qui se rassemblaient chez nous, j'osai
plusieurs fois lui adresser des questions qui le surprirent. Il me fit
parler et découvrit que, non-seulement j'étais au courant de toutes les
matières que l'on traitait devant moi, mais encore que j'étais capable
d'une argumentation serrée, que je saisissais avec promptitude le point
juste des questions, les tranchant souvent à ma façon avec une sagacité
peu commune.
«Savez-vous, dit-il un jour à l'un de nos habitués, étonné de le voir me
parler depuis près d'une heure avec un sérieux qui pouvait en effet
sembler étrange, savez-vous que nous avons là une petite Roland? Elle
nous fera une _lettre au roi_ le jour où il en sera besoin.»
«Le nom me resta.
«Je voulus savoir si la comparaison était flatteuse, et je me fis
apporter par le secrétaire de mon père les Mémoires de la fière
girondine. Une seule chose me frappa et fit une impression profonde sur
mon esprit: ce fut le rôle sérieux qu'une personne de mon sexe avait pu
jouer; l'ascendant qu'elle avait exercé sur de mâles intelligences et le
martyre sublime qui avait couronné la lutte héroïque. Les femmes
pouvaient donc aussi être grandes, fortes, être quelque chose enfin!
Cette pensée me donnait la fièvre. Madame Roland acquise à mon
admiration, je voulus connaître les autres femmes dont la France avait
gardé la mémoire. Héloïse, Jeanne d'Arc, madame de Maintenon, madame de
Staël, devinrent pour moi un objet particulier d'étude; puis j'agrandis
mon cercle, et j'entrai dans le domaine de l'histoire et de la
philosophie. Le secrétaire de mon père me venait en aide.
«Férez était un homme d'une capacité rare, et, sous le silence que sa
position lui commandait, il couvait des passions fougueuses. Républicain
jusqu'à la moelle des os, il n'attendait que l'heure où un petit
héritage nécessaire à son indépendance lui serait échu, pour renoncer à
un emploi servile et se jeter ouvertement dans le parti qui conspirait
alors le renversement de la monarchie. Voyant mon enthousiasme pour les
idées généreuses, il laissa avec moi toute défiance, et, dans les longs
tête-à-tête qui suivirent mes lectures, il m'initia aux projets de la
jeunesse radicale. Je sentais les fibres les plus secrètes de mon coeur
remuées à ces perspectives d'avenir. Le jour ne suffit bientôt plus à ma
soif de connaître. Je passai des nuits entières à lire, à dévorer
l'histoire de la révolution française, les écrivains du dix-huitième
siècle et tous les écrits saillants de nos modernes socialistes. J'avais
placé au-dessus de ma table le portrait de madame Roland. Férez me
persuada que je ressemblais à mon héroïne. Dès ce moment, une voix
mystérieuse ne cessa de murmurer à mon oreille que moi aussi peut-être
un jour...
«Sur ces entrefaites, la mort de sa belle-soeur obligea mon père à
reprendre auprès de lui cette fille aînée de qui je vous ai parlé et que
je n'avais jamais vue. Elle arriva escortée, suivant la mode allemande,
d'une dame de compagnie sèche et roide, qui m'inspira dès l'abord une
aversion insurmontable. Quant à ma soeur, je dois avouer que j'eus
beaucoup de peine à me familiariser avec l'étrange aspect de sa
personne. Elle n'était pourtant pas laide, du moins de cette laideur qui
se peut définir, mais elle était aussi dépourvue de charme qu'il est
possible de l'être à vingt-deux ans, avec un beau teint, une belle
chevelure et des traits passables. Soit qu'elle fût disposée à une
obésité excessive, soit que le corps de baleine dans lequel elle
s'emprisonnait eût excité la nature à une réaction, soit qu'elle eût
trop mangé de farineux, ou trop peu pensé, ou trop peu souffert,
toujours est-il qu'elle était affligée d'un embonpoint ridicule et
qu'elle n'avait pas forme humaine. Comme, au surplus, elle ne se doutait
pas de sa disgrâce, elle en augmentait l'impression importune par des
prétentions inqualifiables. Elle portait le nez haut, se renversait en
arrière, parlait d'un ton rogue, et s'affublait de couleurs éclatantes,
comme une reine de théâtre. Son entrée dans le salon de mon père fut un
véritable désastre. Les vieilles gens sont difficiles en beauté.
«Savez-vous que votre délicieuse soeur ressemble à s'y méprendre à l'un
de ces beignets soufflés et vides qui portent un nom si malhonnête,» me
dit le moqueur et cynique vieillard qui m'avait donné mon cher surnom.
»Je partis d'un éclat de rire qui gagna tout le cercle. J'ignore si ma
soeur avait entendu. Le fait est qu'elle pâlit, et, dès ce moment, je pus
m'apercevoir que j'avais allumé dans son coeur une haine qui ne devait
plus s'éteindre, et dont les effets ne se firent pas attendre. Chaque
jour vit s'envenimer l'hostilité latente de notre situation réciproque.
Dans le corps disgracié que je viens de vous décrire logeait un esprit
des plus minces, mais entiché, enivré, encrassé de sa propre excellence.
Ma soeur avait été écoutée comme un oracle à la cour de Hildburghausen,
où sa qualité de Française lui donnait un avantage incontestable. Rien
ne fut plus drôle que de la voir garder à Paris le sentiment arrogant et
altier d'une prééminence qui n'existait plus, se montrer fière d'être
française, de parler français, d'écrire correctement le Français, de
porter des chapeaux français. Je n'ai jamais rencontré de vanité plus
égarée. Sa dame de compagnie, qui la flagornait avec impudeur, découvrit
un jour que je n'avais pas fait d'études régulières comme on les entend
dans les pensionnats, et que mes phrases n'étaient pas toujours alignées
avec une rectitude grammaticale. Je crois qu'elle en pleura d'aise, et,
me parlant avec un dédain plein de compassion, elle me conseilla de me
faire prêter par ma soeur un traité sur les adverbes de lieux, petit
chef-d'oeuvre composé pour l'instruction de la jeune princesse de
Hildburghausen, et dont toutes les cours de l'Allemagne avaient demandé
des copies, la modestie de ma soeur ne lui ayant pas permis de le faire
imprimer. Je me contins plus qu'il n'était dans mon caractère, et je
promis de consulter Euphrasie sur des difficultés de la syntaxe. Mais
cela ne servit de rien. On ne trompe pas l'envie. Elle n'avait pu,
malgré l'aveuglement de son amour-propre, s'empêcher de remarquer le peu
d'effet qu'elle produisait dans le salon de notre père avec ses
dissertations à perte de vue sur les participes, et ses descriptions
interminables des cérémonies de la cour de Hildburghausen. Peu à peu,
les rares interlocuteurs qui s'approchaient par politesse du canapé où
elle siégeait avec une dignité magistrale, désertaient la place et
venaient se grouper dans l'embrasure de la fenêtre, autour d'un tabouret
fort semblable à celui-ci, dit mère Sainte-Élisabeth dont ces souvenirs
de jeunesse déridaient depuis quelques minutes le front sombre et
soucieux. Là, assez gauchement perchée, je me tenais, ma tapisserie à la
main, jetant de loin à loin dans la conversation, une parole, ou
seulement un regard, qui lui donnait un essor nouveau et lui prêtait un
charme que les discussions entre hommes perdent bien vite, quand une
femme n'est pas là pour les maintenir dans une certaine mesure délicate
et tempérée. Ma soeur s'aigrit, et, comme elle était fort calculée, elle
se dit que, tant que je resterais dans la maison, non-seulement elle n'y
ferait aucun effet, mais encore, chose plus grave, elle n'y trouverait
pas d'épouseur. Son parti fut pris à l'instant de m'en faire sortir au
plus vite et par tous les moyens. Mon imprudence la servit. Comme je
vous l'ai dit, j'avais un goût passionné pour l'étude et pour
l'entretien sérieux de mon jeune maître. Il était fort occupé durant le
jour; rien ne me parut plus simple que de lui donner rendez-vous dans ma
chambre, après le thé qui se prenait au salon à dix heures. Je lui
lisais des résumés de mes lectures, lui exposant les difficultés qui
m'arrêtaient. Ces tête-à-tête se prolongeaient souvent très-tard; il
arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver: Férez devint amoureux de moi
et commença une correspondance à laquelle son exaltation et mon
ignorance absolue de la valeur de certains termes dans le langage du
monde donnèrent une apparence criminelle. Ma soeur et sa dame de
compagnie étaient aux aguets. On surprit nos lettres. On dénonça à mon
père nos rendez-vous nocturnes. Il entra dans une colère épouvantable,
chassa Férez, et m'ayant fait comparaître, il me signifia qu'il me
donnait vingt-quatre heures de réflexions, soit pour épouser un cousin
que j'avais déjà refusé à deux reprises, soit pour entrer dans un
cloître. Mon père, en me posant cette alternative, ne doutait pas que je
ne dusse choisir le mariage; il se trompait.
«Ce cousin était un hobereau de Lot-et-Garonne, chasseur enthousiaste et
agriculteur sordide. Je frémis à la seule pensée d'une existence dont
les limites les plus vastes et les joies les plus intenses seraient le
gouvernement d'une basse-cour et les péripéties d'une traque au renard.
Dieu ne m'avait pas donné l'instinct de la maternité; c'est à peine si
je comprenais l'amour tel que je le voyais dépeint dans les romans; je
ne concevais d'autre bonheur que celui de la domination; mon coeur ne
battait déjà plus qu'à l'idée d'une grande destinée. J'avais été
plusieurs fois, en ces derniers temps, au couvent de l'Annonciade, voir
une de mes parentes qui s'était faite religieuse par désespoir amoureux.
C'était une faible créature, qui gémissait et se lamentait tout le long
du jour. Elle me disait souvent:
«Que n'es-tu à ma place? Tu n'aimeras jamais personne, tu serais
contente de commander, tu mènerais tout le monde ici à la baguette;
avant deux ans on te nommerait supérieure.»
Ces paroles, dites étourdiment, n'étaient pas sorties de ma mémoire.
J'avais cherché de tous côtés quelle voie était ouverte à mes ambitions
confuses; je n'en trouvais aucune. Un mariage, quelque brillant qu'il
fût, me plaçait sous le pire des jougs, celui du caprice d'un individu
qui pouvait être noble et intelligent à la vérité, mais qui pouvait
aussi être vulgaire et stupide. D'ailleurs, le mariage, c'était le
ménage, le gynécée, la vie des salons. C'était le renoncement presque
certain à l'expansion de ma force, à ce rayonnement de ma vie sur
d'autres vies, dont l'image seule enflammait mon cerveau d'irréfrénables
désirs. L'idée de diriger un jour une communauté tout entière et
l'éducation de deux cents jeunes filles, toujours renouvelées et
recrutées dans les premiers rangs de la société, s'empara de moi comme
la seule qui pût me conduire à un but digne d'efforts. Si je pouvais, me
disais-je, infiltrer dans Ces jeunes coeurs les sentiments dont le mien
déborde; si, au lieu de la morgue et de la vanité dont on les nourrit,
je parvenais à les pénétrer des principes d'une égalité vraie; si
j'allumais dans leur âme pur et enthousiaste amour du peuple, j'aurais
fait une révolution... Ce mot me donnait le vertige.
Je déclarai à mon père que je voulais entrer au couvent de l'Annonciade
en qualité de novice. Il sourit de pitié, ne voyant dans ce dessein que
le puéril entêtement d'un amour contrarié. Ma soeur l'entretint dans
cette pensée, car elle savait que son indifférence n'irait pas jusqu'à
me voir sans chagrin prendre un parti aussi extrême, et l'assura qu'au
bout de quinze jours de noviciat mon obstination serait domptée; mon
père ne m'en parla plus, et, vingt-quatre heures après, ayant fait
avertir la supérieure des Dames de l'Annonciade, il me fit conduire au
couvent. Euphrasie, en m'embrassant, me sourit d'un sourire où se
peignait toute l'hypocrite satisfaction de sa médiocrité rancunière.
La première personne que je vis au couvent; après la supérieure, ce fut
le père Aimery; sa capacité me frappa. Je discernai vite en lui une
nature semblable à la mienne par l'ambition, le courage et la
persévérance; il parut me deviner aussi. Cette rencontre me sembla
providentielle. Je le savais tout-puissant dans son ordre et
très-influent dans le monde. Je l'associai dans ma pensée à tous mes
projets, et, sans lui ouvrir mon coeur encore, je lui livrai en esprit
toutes mes espérances. Peu de temps après mon entrée au couvent, mon
père tomba malade; il mourut l'avant-veille du jour fixé pour mes
premiers voeux, attendant toujours que je vinsse me rétracter et implorer
mon pardon. Sous prétexte de me distraire, mais en réalité pour
m'éprouver, on me fit quitter Paris et l'on m'envoya successivement dans
les maisons de province les plus reculées. Ma conduite, pendant six
années, fut la plus édifiante dont on eût mémoire au couvent. Elle ne
trahit absolument rien qu'une piété exemplaire et une abnégation
complète de toute volonté. Ma naissance et ma fortune me donnaient en
surplus des avantages tels, que, le jour de l'élection venu, je fus
nommée supérieure à l'unanimité. Dès que j'eus le pouvoir en main, je
songeai à m'ouvrir au père Aimery; je ne doutais pas de le trouver prêt
à me seconder. Nous eûmes ensemble une conférence que je n'oublierai de
ma vie. Elle dura six heures d'horloge. Nous commençâmes par établir
notre point de départ; il était le même: concentrer en nos deux
personnes la plus grande force d'autorité possible; obtenir au dedans
une soumission aveugle; nous entendre pour gagner ou distraire ceux de
nos chefs qui pourraient nous faire obstacle; flatter, séduire la
jeunesse qui nous était confiée; nous insinuer par elle dans l'intérieur
des familles. Jusque-là tout allait à merveille; mais tout à coup il se
fit dans l'entretien une immense déchirure. Le terrain sur lequel nous
marchions sans plus de précaution, nous croyant déjà d'accord, s'éboula
avec fracas; le père Aimery et moi, nous nous trouvâmes séparés par un
abîme. Le but de toute cette influence reconquise, de cette puissance
exercée au dedans et au dehors, c'était pour lui le rétablissement plein
et entier de l'ancienne omnipotence de son ordre au profit de tout ce
que je regardais comme d'iniques préjugés. Il me laissa entrevoir de
secrètes affiliations avec les chefs de la noblesse, des promesses
échangées, des engagements pris pour le retour d'un état de choses qui
me faisait horreur... Ma surprise fut violente. Je ne sus pas me
contenir, et, dans un torrent de paroles où mes espérances si longtemps
comprimées se livrèrent passage, je laissai échapper avec une imprudence
d'enfant le secret de ma vie entière. Le père Aimery me regarda
longtemps comme s'il avait eu devant les yeux une personne frappée
d'aliénation mentale; puis je le vis faire une prière intérieure; puis,
enfin, il me déclara que j'étais d'une fourberie insigne, que j'avais
trompé lui et tout le monde avec une adresse satanique, mais qu'il
saurait bien m'empêcher de nuire; que, puisqu'on ne pouvait me retirer
l'autorité que me conférait ma dignité nouvelle, il exercerait du moins
une surveillance de tous les instants et me dénoncerait à la première
parole imprudente qui m'échapperait. Il ajouta, du reste, en
s'adoucissant, qu'il espérait que le temps et la réflexion
rassainiraient mes idées et me rendraient à moi-même.
Quand il m'eut quittée, je crus à mon tour que tout ce que je venais
d'entendre ne pouvait être véritable; que le prêtre avait parlé ainsi
pour me tenter... Mais cette illusion dura peu, et je me vis face à face
avec la plus triste destinée.
Je ne vous dirai pas, ce serait trop long, toutes les tortures des
années suivantes; mes vains efforts pour gagner le père Aimery au moins
à des modifications partielles dans l'enseignement, mes tentatives
avortées auprès de quelques autres ecclésiastiques, et enfin l'inaction
absolue à laquelle je me vis condamnée par, leur vigilance soupçonneuse.
Quand vous entrâtes au couvent, Nélida, j'étais plongée dans le plus
morne désespoir. La vue de votre visage éclairé d'une lumière divine, ce
que j'entrevis de noble, de grand et de fier dans votre âme, ralluma en
moi l'instinct de la vie; et, lorsque vous me dîtes que vous vous
sentiez la vocation, j'en ressentis une joie que je ne sus pas assez
dissimuler. Le père Aimery suspecta quelque embûche; il se persuada
probablement que vous partagiez mes opinions et qu'il aurait deux
esprits rebelles à contenir au lieu d'un; bref, il s'opposa à votre
prise d'habit, et nous eûmes à cette occasion des querelles fort vives,
qui finirent par la menace de me faire destituer dans une assemblée
générale. Je sentis en frémissant que d'un jour à l'autre, en effet, je
pourrais me voir dépouillée de l'autorité qui était ma sauvegarde et
tomber sans défense entre les mains de mes ennemis. Ce fut alors que je
conçus un premier projet de fuite.
Une lettre que je reçus peu après de Férez, par l'intermédiaire d'une
ancienne femme de chambre qui m'était restée dévouée, fixa ce vague
projet et en hâta l'exécution. Férez m'apprenait qu'il était marié à
Genève, où il venait de fonder un journal. Il rassemblait autour de lui
des hommes de talent, et travaillait pour la bonne cause. Sa femme,
ajoutait-il, partageait toutes ses idées et l'aidait avec zèle.
Ces derniers mots furent décisifs. Je m'échappai du couvent avec ma
fidèle Rose. Elle m'avait procuré un passe-port et une chaise de poste
que je trouvai toute prête chez elle. Trois jours après j'étais en
Suisse. Pendant deux ans j'y vécus à peu près cachée, craignant toujours
les poursuites du père Aimery. Mais un silence complet de ce côté, comme
aussi celui de ma soeur, qui, mariée honorablement en Allemagne, ne se
souciait guère d'entendre parler de moi, me rassura. Pendant ce temps,
je m'étais préparée, je puis dire, avec ferveur, à la mission à laquelle
je me croyais appelée, et lorsque Férez résolut de rentrer en France et
de fixer à Lyon le centre de son activité, je lui déclarai que j'étais
décidée à le suivre.
Vous vous étonnerez peut-être, Nélida, de me voir chercher un asile sous
le toit d'un homme dont la passion pour moi m'était connue. Vous
penserez sans doute qu'il n'était pas loyal de venir me jeter à la
traverse d'une union paisible et de m'exposer à troubler le bonheur de
deux êtres que je respectais? Il est certain que j'agissais sans
prudence. Je fus plus heureuse que sage. J'avais quitté un jeune homme,
je retrouvai un vieillard, un front plissé par la méditation, un coeur
absorbé par les passions politiques, des sens éteints par la force de la
pensée. Quand nous nous revîmes, nous parlâmes à peine de nous. La
cause, la sainte cause pour laquelle Férez était prêt à donner sa vie,
l'absorbait entièrement. Il se réjouit de trouver en moi une auxiliaire
dont il s'exagéra la valeur. Très fort la plume à la main, Férez n'avait
pas le don de la parole et ne pouvait agir directement sur les masses.
Il me trouva éloquente, me conjura de jeter loin de moi tout scrupule et
de ne pas craindre de prêcher ouvertement nos doctrines. J'essayai
d'abord de faire quelques prosélytes parmi les femmes. Je voulais fonder
une association, une espèce de couvent libre où l'on ne ferait d'autre
voeu que celui de charité. Mais, hélas! que je fus vite rebutée! Tous ces
cerveaux étaient si creux, tous ces coeurs si frivoles! Ces femmes
s'enivraient d'idées comme les hommes se grisent d'un vin dont ils n'ont
pas l'habitude, et ce qui les animait d'un certain enthousiasme
extravagant pour les idées nouvelles, c'était l'espoir assez peu
dissimulé de pouvoir s'abandonner sans frein et sans honte à leurs
penchants. Découragée de ce côté, je dirigeai mes efforts d'un autre.
J'avais été souvent avec Férez dans les ateliers et dans les prisons où
il portait des secours et des espérances; je trouvai là de si mâles
courages, de si simples et si héroïques vertus, qu'une idée longtemps
nourrie en silence me revint avec force.
Notre pays, me disais-je, depuis la dernière révolution, n'a pas repris
son équilibre. Deux classes de la société, la noblesse et le peuple,
sont en proie à de vives souffrances; l'une subit un mal imaginaire,
l'autre un mal réel; la noblesse, parce qu'elle se voit dépouillée de
ses privilèges et de ses honneurs par une bourgeoisie arrogante; le
peuple, parce que le triomphe de cette bourgeoisie, amenée par lui au
pouvoir, n'a été qu'une déception cruelle. Il commence à regretter, par
comparaison, ses anciens maîtres. Comme il lit peu l'histoire, il ne se
souvient que des manières affables et des largesses du grand seigneur.
Pourquoi ces deux classes, éclairées par l'expérience, ne
s'entendraient-elles pas contre leur commun adversaire? Pourquoi les
instincts courageux du peuple, l'esprit d'honneur de la noblesse, ne
triompheraient-ils pas d'une bourgeoisie égoïste et déjà énervée par le
bien-être? Pourquoi ne tenterait-on pas ce rapprochement? Pourquoi les
femmes, qui ont à la fois et par nature toutes les délicatesses de
l'aristocratie et l'ardeur de charité du peuple, ne seraient-elles pas
les apôtres et les intermédiaires de cette alliance?
Férez encourageait mes illusions. Il est des temps, me disait-il, où
l'esprit de vérité se retire des hommes. La vue prophétique des choses
est alors donnée à la femme, qui prononce, souvent même sans en avoir
l'intelligence complète, les paroles de salut. C'est une femme qui a
fait la France chrétienne; c'est une femme qui l'a sauvée du joug
étranger; ce sera une femme encore; tout me le dit, qui allumera le
flambeau de l'avenir.
Ainsi exaltée, enhardie, je redoublai de zèle et je parvins à former une
nombreuse association d'ouvriers que j'éclairai d'abord sur leurs
intérêts matériels; je leur fis honte de leur ivrognerie, des rivalités
stupides et sanglantes du compagnonnage; puis je les amenai à désirer,
pour leurs enfants et pour eux-mêmes, un cours régulier d'instruction
morale. Me voyant écoutée avec docilité, l'idée me vint de compléter mon
oeuvre en allant trouver dans les châteaux quelques femmes bonnes et
pieuses, que j'espérais intéresser en leur présentant mon oeuvre au point
de vue de la charité chrétienne. Je me procurai une lettre pour l'une
des plus considérables de la province. Elle me reçut bien et
m'introduisit auprès de ses amies; j'agis cette fois avec une
circonspection très-grande; allant pas à pas, de proche en proche,
obtenant en premier lieu de l'argent, puis des sympathies vives, nouant
ensuite des rapports personnels entre les plus éclairés de mes
aristocratiques adeptes et les familles d'ouvriers auxquelles je
connaissais les habitudes les plus délicates. Là où je voyais du
penchant pour les doctrines nouvelles, je me hasardais plus avant.
Chaque jour nous nous applaudissions, Férez et moi, des succès de ma
propagande, lorsque mon mauvais destin me fit découvrir par le père
Aimery. Ce fut ma perte. Il me dénonça dans les châteaux comme une
religieuse sans moeurs, échappée du cloître. Aussitôt toutes les portes
me furent fermées. Mais sa haine ne se borna pas là. Il sut m'atteindre
jusque parmi ces honnêtes artisans dont j'étais devenue la mère et la
soeur; il me fit passer près d'eux pour un espion; la méfiance se glissa
dans leur âme, et j'ai désormais à lutter contre des obstacles de tout
genre que je désespère d'aplanir.»
Nélida, qui avait écouté la religieuse avec une attention toujours
croissante, lui dit en attachant sur elle ses deux grands yeux qui
brillaient d'un éclat effrayant dans ses joues creuses et ternes.
--Vous voyez bien, ma mère, que vous désespérez aussi.
--Je désespère de moi, non de la cause, reprit la religieuse; la
Providence est juste; elle ne pouvait vouloir pour de si nobles fins un
instrument si misérable. Mon but était grand, mais mon mobile était
petit; et tous, nous devons subir la peine de nos fautes. L'ambition m'a
dévorée; le désir de me faire un nom m'a entraînée à des voeux coupables;
je suis entrée au cloître sans avoir la foi aveugle qui m'y aurait
soutenue; je n'ai cherché que la domination; deux fois elle m'échappe au
moment où je crois la saisir. Oui, Nélida, une justice rigoureuse
s'exerce dans la destinée de l'homme. Vous me voyez brisée par
l'instrument choisi pour mon élévation. J'ai rompu sans vertu des voeux
faits sans loyauté; ces voeux me poursuivent et anéantissent mon ouvrage.
J'ai voulu l'éclat d'une grande renommée; l'opprobre qui s'attache si
justement au parjure flétrit mon front.
D'ailleurs, continua-t-elle, je suis un être incomplet, parce que je
n'ai jamais aimé. Je n'ai pas connu ce sentiment sublime qui fait vivre
d'une double vie. Je n'ai désiré ni un époux ni un enfant; je n'ai été
qu'une femme orgueilleuse, aussi grande en apparence qu'on peut le
devenir par la force de l'esprit, mais une bien chétive créature en
réalité, à qui la nature avait refusé un coeur capable d'amour.
Et la religieuse, pour la première fois depuis bien des années, pleura à
chaudes larmes. Se maîtrisant enfin, elle s'écria: Mais ce que je n'ai
pu faire, ce qui n'a pu m'être accordé, d'autres plus dignes ou plus
fortunés l'accompliront. Ô Nélida! si vous aviez la moitié de mon
courage! si vous consentiez seulement à vivre, si vous voyiez, si vous
entendiez une seule fois ces flagrantes misères que j'ai si souvent
exhortées, vous auriez honte de votre désespoir. Et vous seriez exaucée,
vous, ajouta la religieuse en prenant la main de madame de Kervaëns et
en la serrant dans la sienne, car vous êtes digne d'une telle destinée.
Vous n'êtes plus ni une amante égoïste ni une épouse infidèle; vous êtes
la veuve libre et éprouvée qui a conquis, par la douleur et l'amour, le
droit de se consacrer aux grandes pensées. Votre âme ne s'est jamais
ouverte aux passions mauvaises; Dieu y peut verser encore ses plus purs
rayons.
Nélida sourit d'un amer sourire.
--Sais-je seulement aujourd'hui prier encore ce Dieu que vous invoquez,
dit-elle? Sais-je comment il veut qu'on le prie? Puis-je croire
encore?...
--Qu'est-il besoin de croire? reprit la religieuse avec feu.
Contentez-vous d'espérer! Dans le triste temps où nous virons, je crains
qu'ils ne mentent aux autres ou qu'ils ne se mentent à eux-mêmes, ceux
qui disent qu'ils croient. La foi exigée par les religions établies,
cette foi qui s'élève sur les ruines de la raison, répugne aujourd'hui à
une créature sensée, car elle semble une insulte à l'attribut le plus
divin de la nature humaine. Tout est incomplet, insuffisant. La
certitude abstraite des philosophes est dérisoire, car elle ne satisfait
ni le coeur ni l'imagination. L'homme, cet être chétif et borné, n'a pas
trop de toutes ses puissances pour s'élever jusqu'à Dieu; mais quand il
a concentré sur un seul point toutes les forces de son esprit, de son
coeur et de sa volonté, il ne parvient pas toujours à la foi; il n'arrive
le plus souvent qu'à l'espérance.
La soif de l'idéal est en vous, Nélida. L'idéal a fait la force et
l'angoisse de votre vie. Vous avez cru le trouver dans le renoncement du
cloître; je m'applaudirai toujours, malgré vos infortunes, de vous avoir
désabusée. Il vous est apparu dans le mariage; c'est là qu'il serait
pour la plupart des femmes, si la société n'avait faussé les conditions
naturelles de ce sérieux contrat. Plus tard, vous l'avez cherché dans
l'amour passionné d'un seul; ce fut votre illusion la plus funeste. Loin
de moi la pensée d'accuser celui que vous avez aimé; il ne vaut
peut-être ni plus ni moins qu'un autre homme; l'égoïsme a revêtu chez
lui sa forme la plus belle: la forme poétique. Mais il n'était pas digne
de votre sublime abnégation; il sentait que vous étiez aveuglée, et
cette conscience lui causait de grands tourments dont il se délivrait
par de grandes faiblesses. Voulez-vous pleurer éternellement une erreur
réparable? Voulez-vous vous abîmer dans les larmes? Voulez-vous rendre à
Dieu une âme vide de bien?...
Mère Sainte-Elisabeth avait parlé longtemps. La lampe s'éteignait et les
premières lueurs de l'aube pénétraient dans la chambre. Les rues
désertes commençaient à retentir de ces bruits graves qui annoncent le
réveil des travailleurs. Quelques charrettes, apportant à la ville les
provisions de la journée, roulaient pesamment sur le pavé sonore. La
religieuse alla à la fenêtre; Nélida se leva et la suivit en silence.
Toutes deux s'appuyèrent sur le balcon et regardèrent, tantôt la rue où
passait de loin à loin un ouvrier chargé de ses outils, tantôt le ciel
où de pâles étoiles luttaient encore contre la clarté envahissante du
jour.
--_Venez à moi,_ a dit notre sauveur à ceux-là, reprit la religieuse en
montrant la rue; eh bien! moi je vous dis: _Allez à eux_.
Nélida se pencha sur cette main inspirée, et murmura d'une voix émue
quelques paroles que mère Sainte-Élisabeth devina plutôt qu'elle ne les
comprit...
--Vous consentiriez à vivre? dit la religieuse avec transport.
--J'essayerai du moins, répondit Nélida.