XVII

Un matin, en s'éveillant, Nélida sentit un froid assez vif et aperçut,

par l'étroite fenêtre du chalet où elle venait de passer une semaine, la

cime de la montagne qu'elle avait gravie la veille, couverte d'un

manteau blanc, dont l'éclat éblouit ses yeux. C'était la première neige

tombée, c'était le vent du nord qui surprenait le vallon et annonçait

l'hiver. Il fallait songer à un abri plus sûr; la vie nomade allait

devenir impraticable. Guermann proposa de passer la mauvaise saison à

Genève. Il y avait un ami, un ancien camarade, qui avait quitté la

peinture pour succéder à ses parents dans un honnête négoce dont les

bénéfices lui assuraient une existence aisée.

--Il m'aidera à vous établir commodément, dit Guermann à Nélida, qui ne

voyait pas sans chagrin la nécessité de quitter le chalet solitaire; et

puis, pardonnez-moi de vous entretenir de mes soucis, il me facilitera

le moyen d'ouvrir un atelier, de donner des leçons, de faire peut-être

quelques portraits; car mon petit pécule ne saurait durer toujours; et,

vous savez nos conventions, vous savez que vous êtes devenue la compagne

d'un bohémien, d'un artiste sans fortune, qui ne touchera jamais une

obole de vos richesses; vous savez que vous avez consenti à partager sa

misère...

--Quand partons-nous? dit Nélida en mettant sa belle main blanche sur la

bouche de Guermann, pour lui imposer silence.

Ils firent lentement les préparatifs du départ. Nélida avait tout un

trésor précieux à garantir des accidents du voyage: des plantes

cueillies dans les sentiers alpestres, des cristallisations trouvées sur

le bord des glaciers, des morceaux de jaspe et d'agate, des plumes de

grèbe, et de ces jolis ouvrages découpés et sculptés par les pâtres de

la montagne, dans le bois tendre de l'if et dans les cornes du chamois.

Les joies naïves de la contemplation se perpétuent dans les coeurs purs à

travers les rudes épreuves de la vie.

Trois jours de route les conduisirent à Genève.

Ils descendirent à l'auberge. Guermann sortit aussitôt pour aller à la

recherche de son ami; ce fut la première fois, depuis sa fuite, que

Nélida se trouva seule. Son premier mouvement, en se sentant libre pour

plusieurs heures, car Guermann devait s'occuper de leur établissement et

ne rentrerait pas, selon toute apparence, avant la fin du jour, ce fut

d'ouvrir son portefeuille de voyage et de prendre ce qui était

nécessaire pour écrire des lettres. Elle éprouvait, depuis quelque

temps, un besoin insurmontable qu'elle avait réprimé jusqu'ici, de peur

de déplaire à Guermann: elle voulait écrire à sa tante et même à son

infidèle amie, non pour s'excuser à leurs yeux, ni pour implorer un

humiliant pardon, mais pour leur dire à toutes deux une parole

affectueuse, pour les assurer encore une fois de sa tendresse. Elle prit

la plume et traça d'une main ferme les lettres qu'on va lire.

Nélida; Hervé; Julien · 第 29 / 70 题