Un matin, en s'éveillant, Nélida sentit un froid assez vif et aperçut,
par l'étroite fenêtre du chalet où elle venait de passer une semaine, la
cime de la montagne qu'elle avait gravie la veille, couverte d'un
manteau blanc, dont l'éclat éblouit ses yeux. C'était la première neige
tombée, c'était le vent du nord qui surprenait le vallon et annonçait
l'hiver. Il fallait songer à un abri plus sûr; la vie nomade allait
devenir impraticable. Guermann proposa de passer la mauvaise saison à
Genève. Il y avait un ami, un ancien camarade, qui avait quitté la
peinture pour succéder à ses parents dans un honnête négoce dont les
bénéfices lui assuraient une existence aisée.
--Il m'aidera à vous établir commodément, dit Guermann à Nélida, qui ne
voyait pas sans chagrin la nécessité de quitter le chalet solitaire; et
puis, pardonnez-moi de vous entretenir de mes soucis, il me facilitera
le moyen d'ouvrir un atelier, de donner des leçons, de faire peut-être
quelques portraits; car mon petit pécule ne saurait durer toujours; et,
vous savez nos conventions, vous savez que vous êtes devenue la compagne
d'un bohémien, d'un artiste sans fortune, qui ne touchera jamais une
obole de vos richesses; vous savez que vous avez consenti à partager sa
misère...
--Quand partons-nous? dit Nélida en mettant sa belle main blanche sur la
bouche de Guermann, pour lui imposer silence.
Ils firent lentement les préparatifs du départ. Nélida avait tout un
trésor précieux à garantir des accidents du voyage: des plantes
cueillies dans les sentiers alpestres, des cristallisations trouvées sur
le bord des glaciers, des morceaux de jaspe et d'agate, des plumes de
grèbe, et de ces jolis ouvrages découpés et sculptés par les pâtres de
la montagne, dans le bois tendre de l'if et dans les cornes du chamois.
Les joies naïves de la contemplation se perpétuent dans les coeurs purs à
travers les rudes épreuves de la vie.
Trois jours de route les conduisirent à Genève.
Ils descendirent à l'auberge. Guermann sortit aussitôt pour aller à la
recherche de son ami; ce fut la première fois, depuis sa fuite, que
Nélida se trouva seule. Son premier mouvement, en se sentant libre pour
plusieurs heures, car Guermann devait s'occuper de leur établissement et
ne rentrerait pas, selon toute apparence, avant la fin du jour, ce fut
d'ouvrir son portefeuille de voyage et de prendre ce qui était
nécessaire pour écrire des lettres. Elle éprouvait, depuis quelque
temps, un besoin insurmontable qu'elle avait réprimé jusqu'ici, de peur
de déplaire à Guermann: elle voulait écrire à sa tante et même à son
infidèle amie, non pour s'excuser à leurs yeux, ni pour implorer un
humiliant pardon, mais pour leur dire à toutes deux une parole
affectueuse, pour les assurer encore une fois de sa tendresse. Elle prit
la plume et traça d'une main ferme les lettres qu'on va lire.