Le lendemain, vers la chute du jour, Guermann entrait dans le petit
salon que madame d'Hespel appelait son atelier. C'était une pièce tendue
de satin vert, éclairée par le haut, encombrée de prétendus objets d'art
et d'une multitude d'ustensiles, aussi élégants qu'incommodes, qui
servaient à la vicomtesse dans l'exercice de son talent de peinture.
--Vous me prenez en flagrant délit, s'écria-t-elle en voyant Guermann,
et dans mon costume d'artiste.
C'était une façon détournée de lui faire remarquer ses bras nus encore
bien conservés, sa taille bien prise dans une robe juste en cachemire
feuille morte, et son tablier de dentelle noire coquettement relevé
comme celui d'une soubrette de théâtre.
--Vous allez dédaigner mes oeuvres, continua-t-elle, car vous autres
peintres _d'histoire_, comme on dit, vous faites fi du genre. J'avais
commencé l'huile il y a trois ans; mais franchement, cela sent trop
mauvais, c'est trop sale. J'ai préféré l'aquarelle, et je crois avoir
été à peu près aussi loin que possible dans l'arrangement des
intérieurs. Or, mieux vaut la perfection dans un petit genre que la
médiocrité dans un grand, n'est-il pas vrai?
--Sans aucune espèce de doute, dit Guermann qui souriait
imperceptiblement.
--Tenez, mais soyez sincère, reprit la vicomtesse; je puis tout
entendre; je n'ai pas l'ombre de vanité. Voici d'abord le _Chien de la
famille_; c'est entièrement de mon invention; ce chien a une préférence
pour le petit garçon que vous voyez là, et les autres enfants sont
jaloux. N'est-ce pas que j'ai bien rendu ma pensée? Quel regard a la
petite fille, surtout! Oh! ce n'est pas grand'chose, reprit-elle avec un
peu d'humeur, voyant que Guermann n'ouvrait pas la bouche; il ne faut
pas chercher là une scène épique; mais c'est naïf, c'est simple. Puis,
voici le _Retour du marin_. J'ai fait cela à Dieppe; un peintre anglais
a retouché la vague du premier plan qu'il trouvait trop bleue; mais il
m'a assuré que les autres étaient excellentes, quoique ce fût mon début.
--Permettez-moi de vous dire que vous êtes une femme adorable, dit
Guermann en lui baisant la main.
La vicomtesse fut touchée.
--Oh! dit-elle avec une certaine émotion, c'est que je suis vraiment
artiste, moi; j'ai souffert la persécution pour l'art. Mes amies
trouvaient mauvais que je me livrasse autant à mon goût de peinture;
elles prétendaient que cela m'entraînait à des relations peu
convenables; elles m'ont même menacé de déserter mon salon. Mais j'ai
fait tête à l'orage, et je suis parvenue à tout concilier, j'ai un jour
spécial pour les artistes: le lundi. Je leur donne à dîner; le soir on
chante, on dessine dans mes albums; quelquefois nous jouons des
charades; c'est fort intéressant, et nous nous amusons beaucoup. Ceci,
continua-t-elle, sans se douter le moins du monde qu'elle fût en ce
moment plus impertinente que toutes ses amies, c'est la fille de mon
jardinier qui m'apporte des roses dans une corbeille. Veuillez remarquer
cette petite chenille verte; est-ce nature, cela? Mais il faut que vous
m'aidiez à terminer la chèvre que j'ai mise pour remplir ce vide, à
gauche; je n'ai jamais pu parvenir à faire son poil assez luisant.
Guermann s'assit de la meilleure grâce du monde et prit le pinceau de la
vicomtesse.
--Venez voir, dit madame d'Hespel à Nélida qui entra au bout de quelques
minutes, comme ce bon Guermann est obligeant. Le voilà qui fait
merveille dans mon tableau. C'est admirable comme cette chèvre ressort à
présent; il faut en convenir, je l'avais tout à fait manquée.
--Un peu de patience, madame la vicomtesse, dit Guermann sans se
déranger de son travail; vous avez une telle finesse de pinceau qu'il
m'est très-difficile de ne pas faire tache. J'en ai pour une heure, au
moins. Me permettez-vous de m'établir là?
--Bien, bien, mon enfant, vous m'enchantez. Malheureusement je suis
forcée de sortir, mais Nélida vous tiendra compagnie et je vous
trouverai en rentrant. Vous dînez avec nous.
La vicomtesse, toujours affairée, sortit avec pétulance, laissant, de la
meilleure foi du monde, mademoiselle de la Thieullaye et le jeune
artiste dans un dangereux tête-à-tête.
--Trouvez-vous réellement ces compositions jolies? dit Nélida en
s'asseyant sur un grand fauteuil en velours où la vicomtesse faisait
poser son chien.
--Je trouve votre tante la personne la mieux intentionnée qu'il y ait au
monde, répondit Guermann, et tout ce qui me rapproche de vous me semble
l'oeuvre des dieux. Nous sommes des parias, continua-t-il comme en se
parlant à lui-même et suivant le cours intérieur des réflexions que le
babil inconsidéré de madame d'Hespel avait provoquées; je le sais. La
société, dans son dédain superbe, nous traite comme de vils artisans qui
trafiquent d'un morceau de marbre ou de quelques aunes de toile
recouverte de couleur; elle se persuade que notre ambition suprême doit
être d'obtenir les louanges des grands seigneurs blasés et d'amuser
l'ennui des femmes nerveuses. Je n'ignore pas que, lorsqu'on a marchandé
et payé le travail de nos mains (car lequel d'entre ces gens sans coeur
imaginerait qu'il y a là une inspiration de l'âme?), lorsqu'on nous a
jeté notre salaire, on se détourne de nous comme de gens sans aveu...
--Vous êtes injuste, dit Nélida, qui voyait les doigts du jeune artiste
se crisper et son visage s'enflammer de colère.
--Ô Nélida! reprit-il en se levant et en jetant loin de lui le pinceau
de madame d'Hespel, ils nous dédaignent, ils nous méprisent; mais
qu'importe! L'art est grand, l'art est saint, l'art est immortel.
L'artiste est le premier, le plus noble entre les hommes, parce qu'il
lui a été donné de sentir avec plus d'intensité et d'exprimer avec plus
de puissance que nul autre, la présence invisible de Dieu dans la
création. Il exerce ici-bas un sacerdoce outragé, mais auguste. C'est à
lui seul que la Divinité sourit dans l'harmonie des mondes; lui seul a
le secret de l'infinie beauté. Les transports de son âme ravie sont le
plus pur encens que le Créateur voie monter de la terre vers le ciel.
Guermann marchait à grands pas dans la chambre. Nélida le suivait des
yeux, alarmée de l'état violent où il semblait être, mais dominée,
fascinée, en quelque sorte, par sa parole enthousiaste qu'elle ne
comprenait qu'à demi. Le jeune artiste déclama encore longtemps sur ce
ton. Il avait une sorte d'irritabilité nerveuse et une verve de colère
qui, par moments, touchaient à l'éloquence. Prompt à saisir tout ce qui
caressait l'orgueil qui faisait le fond de sa nature, il avait accueilli
avec ardeur, en ces dernières années, les théories qu'une école célèbre
prêchait à la jeunesse. Les opinions saint-simoniennes avaient trouvé en
lui un fervent adepte. Tout le temps que lui laissait l'exercice de son
art, il le consacrait à suivre les prédications et à se pénétrer des
doctrines du nouvel évangile. Cette glorification de la beauté et de
l'intelligence, cet appel à la femme inconnue que chacun espérait en
secret rencontrer, cette _réhabilitation de la chair_, pour me servir de
l'expression consacrée, tout cela était bien fait pour séduire de jeunes
hommes dans la première fougue des ambitions et des voluptés. Guermann
surtout, dont aucune étude solide ne prémunissait l'esprit et qu'aucune
influence modératrice n'avertissait dans ses écarts, se jeta avec
ivresse dans le torrent d'idées fausses et vraies, rationnelles et
insensées, qui, à cette époque, faisaient irruption dans la société. Il
lut, il écouta, il accepta tout au hasard, pêle-mêle, sans choix, sans
contrôle, parce que tout flattait ses penchants désordonnés; et il
arriva en peu de temps, non à une conviction sérieuse et sincère, mais
au sentiment âpre et maladif des inégalités sociales et des préjugés
iniques qui se dressaient contre lui.
Se voyant écouté avec un mélange de crainte et de surprise bien fait
pour charmer sa vanité, Guermann, dans les fréquents tête-à-tête qui se
succédèrent, rappela souvent le sujet favori de ses improvisations, et
développa à Nélida, en voilant ce qui aurait pu inquiéter ses croyances
et surtout ses chastes instincts, l'ensemble de la doctrine
saint-simonienne: jetant ainsi dans l'esprit de la jeune fille une
perturbation qui favorisait le trouble chaque jour croissant de son
coeur.
Madame d'Hespel, incapable de s'amuser longtemps d'une même chose, avait
laissé là les pinceaux pour une oeuvre de charité dont elle se faisait
fondatrice. Elle était tout le jour hors de chez elle et ne s'occupait
plus de Guermann, ni même de Nélida, à qui sa position d'_accordée_
interdisait les visites et les réunions du soir. Ainsi les deux jeunes
gens, par un hasard étrange, se trouvaient livrés à eux-mêmes, et se
voyaient dans une intimité constante avec la liberté la plus entière,
sans que personne au monde pût songer à le trouver mauvais. Guermann
prenait un plaisir extrême à initier Nélida aux mystères de l'art et aux
premiers éléments des théories, sociales. L'exquise organisation de la
jeune fille la rendait aussi apte au sentiment de la beauté dans la
forme qu'à la perception des vérités abstraites. Comme nous l'avons dit,
c'était un monde nouveau qui se découvrait à ses yeux, un temple dont
les portes d'ivoire s'ouvraient, comme par magie, à la parole du jeune
lévite. Elle n'avait aucune défiance, et comment en aurait-elle eu?
Guermann parlait et appliquait à son art le langage mystique des
croyants. Le beau, selon lui, c'était Dieu; l'art était son culte;
l'artiste son prêtre; la femme aimée, c'était la resplendissante
Béatrix, pure et sans tache, qui guide le poëte à travers les régions
célestes.
Le profond respect qu'il gardait dans ses libres tête-à-tête avec
Nélida, l'intérêt en apparence étranger qui les animait, aveuglaient la
jeune fille et la rassuraient de plus en plus sur la nature d'un
sentiment qu'elle n'avait pas vu naître sans effroi; ou plutôt elle ne
pensait plus à s'en rendre compte; elle ne sentait pas le progrès
envahissant que Guermann faisait dans son coeur. Le voyant chaque jour,
elle n'avait pas le temps de s'apercevoir combien sa présence lui était
devenue nécessaire. En acceptant tacitement le rôle de Béatrix dont il
l'avait revêtue, elle ne songeait pas qu'elle s'engageait et liait en
quelque sorte sa destinée à celle d'un homme dont ne la rapprochaient ni
les liens du sang, ni même les rapports sociaux. Elle oubliait tout
doucement Timoléon en croyant ne faire que l'attendre. Le langage de
Guermann était d'ailleurs à tel point différent, elle était entrée avec
lui dans un ordre d'idées si supérieur, qu'aucune comparaison ne pouvait
se présenter à son esprit; aucun rapprochement n'était possible. Elle
ignorait même si Guermann était instruit de son prochain mariage; jamais
leur entretien ne se rapportait à la vie réelle. Le jeune artiste,
enthousiaste et inspiré, l'avait ravie avec lui dans les sphères
idéales, et semblait craindre d'en redescendre. Mais le jour n'était pas
loin où ils allaient tous deux en être précipités.
X
Un jour Guermann était seul avec Nélida dans l'atelier de madame
d'Hespel. Il lui montrait une série de dessins d'après les stances du
Vatican, et la jeune fille écoutait, attentive et charmée, ce qu'il lui
racontait de l'existence pleine, féconde, épanouie et glorieuse de
Raphaël Sanzio, de ce _fils d'un ange et d'une Muse_, comme on l'a si
bien nommé. Elle s'étonnait avec candeur de l'amour du sublime artiste
pour une femme sans talent et sans vertu, pour une fille du peuple à
l'esprit inculte, pour une _Fornarina_ et ne trouvait pas que Guermann
en parût assez surpris. Il se gardait bien pourtant de lui dire toute sa
pensée. Il ne lui disait pas surtout ce qu'il y avait d'assez semblable
peut-être dans sa propre vie; tant il est impossible qu'un peu de
duplicité ne se mêle pas toujours aux rapports les plus purs entre
l'homme, cet être fort et avide qui convoite et saisit hardiment toute
joie dans toute fange, et la femme, belle aveugle aux yeux ouverts, qui
passe à travers les réalités du monde en croisant sur sa poitrine les
plis de son voile. Comme ils étaient là tous deux, elle penchée sur ces
nobles fantaisies, sur ces créations quasi divines du _maître_ par
excellence, lui, assis à ses côtés, tournant lentement les feuillets, on
apporta à Nélida une lettre que lui envoyait sa tante. Elle reconnut
l'écriture et pâlit. Destin bizarre! et pourtant c'était son jeune
fiancé, c'était l'époux de son choix qui lui écrivait! Elle brisa le
cachet d'une main tremblante, et, pendant que Guermann suivait sur son
visage les traces d'une émotion visible, elle lut ce qui suit:
«Madame votre tante veut bien me permettre, mademoiselle, de vous
annoncer, sans son intermédiaire, une nouvelle qui me rend le plus
fortuné des hommes: l'absurde procès qui menaçait de me retenir ici
vient de se terminer par une transaction. Je pars après-demain;
j'accours me prosterner à vos pieds et vous demander de hâter le jour où
vous daignerez quitter votre nom pour le mien, votre demeure pour la
mienne, et où il me sera permis de dire à la face du ciel l'amour
tendre, respectueux et dévoué qui m'attache à vous.»
Nélida n'acheva pas. Ses paupières se couvrirent d'un nuage; sa main
laissa échapper la lettre. Guermann s'en empara et la dévora d'un
regard. Hors de lui, emporté par la passion, par le désespoir, il saisit
la jeune fille demi-morte, et imprima sur ses lèvres un baiser ardent.
Elle voulut s'arracher à ses bras, il la retint:
--Tu m'aimes, s'écria-t-il; je le sais, je le vois, je le sens au plus
profond de mon coeur, tu m'aimes. Les insensés! ils t'arrachent à moi, au
seul homme qui sache te comprendre! Pauvre enfant! Eh bien! va; obéis à
leur loi brutale. Donne à ton mari, donne au monde, tes jours et tes
nuits, ta volonté contrainte et ta parole glacée. Tu ne saurais leur
donner ton âme; elle m'appartient; j'y régnerai malgré les hommes,
malgré toi-même. Je ne te verrai plus, mais tu es à moi pour l'éternité.
Adieu, Nélida, adieu!
Et il disparut, laissant la jeune fille éperdue, immobile, frappée de
stupeur.
--Guermann! Guermann! s'écria-t-elle enfin, en revenant à elle.
Et ce nom, ainsi prononcé, lui révéla le mystère de son propre coeur.
Plus de doute, elle aimait; elle aimait passionnément, profondément. Il
le savait; il l'avait dit; elle lui appartenait. Le baiser qu'elle
sentait encore à ses lèvres y laisserait une trace ineffaçable; c'était
le sceau d'une union que personne ne pouvait plus rompre. Elle le
croyait, elle le sentait ainsi, la candide enfant. Les droits de
Guermann lui paraissaient absolus désormais. Elle n'imaginait pas
qu'elle pût sans crime se donner à un autre.
Tout le reste du jour et une partie de la nuit, elle les passa dans une
agitation et un trouble qui ressemblaient à la folie. Puis, ainsi qu'il
arrive dans les crises de la jeunesse, l'excès de l'émotion produisit
l'accablement; la nature reprit ses droits; Nélida s'assoupit et reposa
pendant plusieurs heures. À son réveil, sa tête était rafraîchie, ses
idées étaient lucides; elle éprouvait le sentiment d'un captif qui voit
tomber ses chaînes à ses pieds; elle était résolue, quoi qu'il dût en
advenir, de retirer sa promesse, de rompre son mariage, malgré les
prières, les reproches, l'éclat, le scandale.
--Ne suis-je donc pas libre? se dit-elle. Qui pourrait me forcer à un
mariage devenu contraire à l'honneur? J'aime un homme digne de tout mon
amour, un homme qui n'est pas mon égal suivant le monde, mais qui est
mon supérieur devant Dieu; car son âme est plus noble, sa vertu plus
grande, son intelligence plus vaste que la mienne. J'aime un homme de
génie, je suis aimée de lui, et je pourrais hésiter un instant? Ô Jésus!
ô fils de Marie! s'écria-t-elle en se jetant à genoux la face dans ses
mains, je saurai suivre votre divin exemple. Vous n'avez point recherché
les grands de la terre pour en faire vos amis et vos disciples; vous
n'avez chéri que les pauvres et les opprimés. Vous nous avez enseigné
qu'à vos yeux il n'y avait d'autre rang, d'autre privilège que ceux
d'une conscience plus pure et d'une charité plus ardente. Quelle gloire,
d'ailleurs, et quelle félicité comparables à celle de pouvoir tout
donner, tout sacrifier, tout fouler aux pieds, pour un grand coeur en
butte aux traverses et aux épreuves d'un injuste sort!
Et alors la jeune enthousiaste se figurait ses luttes avec la famille et
le monde sous des couleurs héroïques; elle se voyait condamnée par
l'opinion, délaissée par ses amis, allant à la solitude avec son époux,
ne vivant que pour lui, l'encourageant d'une parole, le récompensant
d'un sourire, priant, travaillant à ses côtés. Elle subissait sans le
savoir la séduction la plus irrésistible pour les grandes âmes: la
séduction du malheur. Quand le tentateur s'adresse à de nobles filles
d'Ève, ce n'est ni la curiosité, ni l'orgueil, ni la volupté qu'il
excite en elles et qu'il flatte de promesses décevantes; il ne leur
montre ni les royaumes de la terre, ni la science des enfers, ni les
trônes du ciel; mais au loin, sous un sombre horizon, un exil désolé où
gémit, seul et triste, un malheureux, un coupable peut-être. Et la fille
d'Ève, généreuse imprudente, quitte aussitôt les bosquets parfumés et la
conversation des anges; elle sort du paradis terrestre, sans regret,
sans effort; elle va trouver celui dont la lèvre maudit l'existence et
dont le coeur ne connaît point la joie, pour souffrir avec lui, pour le
plaindre ou pour le consoler.
Entre une résolution énergique et son exécution, il y a tout un monde
d'incertitudes et de défaillances. Lorsque Nélida, calme, forte, décidée
à tout braver, mit son chapeau et sa mantille sous prétexte d'aller,
comme elle le faisait souvent, chez mademoiselle Langin, dont la demeure
touchait la sienne, elle se sentit frissonner des pieds à la tête. Ce
qui lui était apparu quelques minutes auparavant comme un acte héroïque
prenait maintenant à ses yeux l'aspect d'une faute honteuse. Cette
sortie furtive, pour aller où? trouver un jeune homme chez lui, lui
dire, elle, la fière, la réservée Nélida, qu'elle l'aimait et qu'elle
voulait devenir son épouse... Il y avait là de quoi ébranler l'audace la
plus intrépide. Après une demi-heure passée dans une inertie
douloureuse, elle défaisait machinalement les attaches de son chapeau et
résolvait d'attendre encore, de remettre au lendemain... quand le bruit
d'une voiture de poste qui entrait dans la cour la fit tressaillir.
Pensant que c'était peut-être M. de Kervaëns, et ne pouvant soutenir
l'idée d'affronter sa présente, elle courut mettre le verrou à la porte
qui communiquait avec l'appartement de madame d'Hespel, et se précipita
dans un petit escalier de service qui aboutissait sous la voûte. Le
visage caché sous un voile épais, la taille dissimulée dans les plis de
sa longue mantille, elle franchit le seuil de la porte cochère encore
ouverte, et marcha d'un pas rapide sur le trottoir boueux et glissant de
la rue. Sans lever les yeux, sans regarder autour d'elle, elle traversa
la place et entra dans les Tuileries. Cinq heures sonnaient à l'horloge
du château. Une brume blafarde enveloppait le jardin; les marronniers
étendaient dans l'espace leurs rameaux noirs et rugueux; de distance en
distance, une statue morne marquait sa rude silhouette dans les vapeurs
de l'atmosphère, que teignaient d'une lueur rougeâtre les obliques
rayons d'un soleil mourant. La pâle et tremblante jeune fille glissait
comme un fantôme à travers le brouillard humide, sous les arbres
immobiles et dépouillés. Son sang bouillant dans ses veines la rendait
insensible au froid de la brume qui perçait lentement sa mantille de
soie. Son cerveau troublé ne lui laissait plus voir les objets que dans
un vague fantastique. Elle arriva ainsi, obéissant à une impulsion
instinctive plutôt qu'à une volonté dont elle eût conscience, jusqu'à
l'étroite allée de la rue de Beaune. Elle s'y jeta brusquement, et, de
peur d'avoir à répondre au concierge, monta rapidement l'escalier. Mais
bientôt, par un de ces retours subits, connus seulement de ceux qui ont
été le jouet des passions, elle s'arrêta; la force impétueuse qui
l'avait poussée fléchit encore; une affreuse lueur de raison lui vint;
renonçant aussitôt à son dessein, elle saisit la rampe et s'y cramponna
avec force. Déjà elle posait le pied sur la première marche pour
redescendre, lorsqu'elle entendit à l'étage inférieur un bruit de pas.
Se figurant, dans le désordre de son esprit, qu'elle allait se trouver
face à face avec quelqu'un qui l'avait suivie, avec M. de Kervaëns
peut-être, une terreur panique s'empara d'elle. Elle reprit sa course
insensée, monta encore deux étages, et, se jetant contre une porte
qu'elle crut reconnaître, elle tira avec violence le cordon de sonnette.
--Qui demandez-vous, madame? dit une voix très-douce qui ne lui était
pas étrangère.
--L'atelier de M. Régnier, dit Nélida.
--Vous vous êtes trompée d'un étage, reprit la jeune fille qui ouvrait
et dont Nélida aperçut avec une vague épouvante, à la faible lueur du
jour tombant, la riche chevelure noire et le visage vermeil. L'atelier
est au-dessus; mais c'est ici que nous demeurons, ajouta-t-elle, et si
vous désirez voir M. Régnier, il ne va sans doute pas tarder, car nous
dînons à cinq heures.
Puis, sans attendre de réponse, la jeune fille fit entrer mademoiselle
de la Thieullaye dans une petite chambre à coucher.
--Ah! c'est vous, mademoiselle, s'écria-t-elle en avançant à Nélida une
chaise de maroquin qu'elle débarrassa de son ouvrage; pardon, je ne vous
avais pas reconnue tout d'abord. Mais seriez-vous malade?
continua-t-elle, voyant que Nélida oppressée ne pouvait articuler une
parole. Vous vous serez essoufflée à monter trop vite. Voulez-vous un
peu de fleur d'oranger?
Mademoiselle de la Thieullaye fit signe qu'elle n'avait besoin de rien;
mais la bonne créature n'en alla pas moins à sa commode, prit dans le
tiroir un morceau de sucre, et, tout en le faisant fondre dans un grand
verre de cristal rouge qui, exposé sur la cheminée avec sa carafe,
formait l'ornement principal de cette modeste demeure.
--Si vous vouliez, je déferais vos agrafes: vous ne respirez pas bien à
l'aise, reprit-elle.
Nélida la regarda longtemps d'un air égaré.
--Vous habitez avec M. Guermann? lui dit-elle enfin.
--Oui, mademoiselle.
--Vous êtes sa parente?
La jeune fille sourit.
--Sa parente?... si l'on veut. Je suis sa femme.
--Je ne savais pas qu'il fût marié, dit Nélida d'une voix mourante.
--Marié? Entendons-nous, dit la grisette en offrant à mademoiselle de la
Thieullaye le verre d'eau sucrée. Je peux bien vous dire cela, à vous;
ni M. le maire ni M. le curé ne nous ont rien fait promettre; mais nous
ne nous en aimons pas moins. J'ai bien soin de notre petit ménage; je
suis très-fidèle et pas du tout jalouse, par exemple. Je ne le tourmente
pas pour ses modèles, quoique souvent... mais avec les artistes il ne
faut pas y regarder de si près. Vous sentez-vous mieux? dit-elle, d'un
ton caressant, à Nélida qui avait avalé machinalement le verre d'eau
tout entier.
--Je suis très-bien, répondit mademoiselle de la Thieullaye, d'une voix
si creuse et si éteinte qu'elle semblait sortir de la poitrine d'un
agonisant; je reviendrai; c'était pour un portrait.
Puis, se levant d'un mouvement nerveux, elle sortit malgré les instances
de la grisette, et descendit l'escalier avec une telle vitesse, que la
jeune fille effrayée lui criait: Prenez garde, prenez garde; vous allez
vous heurter; on n'y voit pas clair; il y a une fausse marche là-bas en
tournant...
Arrivée au dernier étage, Nélida entendit, distinctement cette fois, des
pas qui montaient. Elle se jeta tout effarée dans un renfoncement de
porte où l'obscurité était complète, et s'y blottit en retenant son
haleine. Une figure d'homme, enveloppée d'un manteau, passa près d'elle
et l'effleura. Elle demeurait immobile, terrifiée autant que morte,
lorsque le retentissement de la sonnette à l'étage supérieur la fit
bondir. Sans plus rien comprendre à ce qu'elle faisait, elle descendit
encore traversa l'allée, s'élança dans la rue, tourna l'angle du quai,
puis se mit à courir dans la direction opposée au pont Royal. Mais
bientôt, avec cette faculté de logique puérile que conservent certains
fous dans leurs accès même, elle s'arrêta en se disant qu'il n'était pas
convenable à une personne comme elle d'attirer les regards des passants,
et que, se trouvant seule, à une pareille heure, dans la rue, elle
devait marcher avec tranquillité, pour ne pas donner lieu à de
grossières méprises. En raisonnant de cette façon étrange, elle suivait
le parapet et jetait sur l'eau sombre, éclairée de loin à loin par le
reflet des réverbères, de sinistres regards. Le brouillard
s'épaississait de minute en minute.
Elle arriva à l'un de ces talus qui descendent à la Seine, et après
avoir regardé autour d'elle pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie,
elle se mit à rire d'un rire convulsif et prit le chemin de la rivière.
Tout à coup un bras musculeux saisit le sien avec force, et une voix
d'homme lui dit d'un ton ferme:
--Arrêtez, madame; ce que vous allez faire là n'est pas bien.
Nélida se retourna et vit près d'elle un homme du peuple vêtu de la
blouse des ouvriers.
--Excusez-moi, madame, continua-t-il, si je vous contrarie; je vous suis
depuis quelques instants, et j'ai deviné à votre mise, à votre air
agité, que vous n'étiez pas ainsi seule, près de la rivière, sans
quelque mauvais dessein. Laissez-moi vous ramener chez vous, madame.
Laissez-moi vous mettre dans une voiture. Il ne faut pas faire un
mauvais coup.
Tout en parlant ainsi, l'ouvrier faisait remonter la berge à Nélida,
docile comme une enfant à l'impulsion de cette main robuste qui ne la
lâchait pas.
--Je vous remercie, dit-elle enfin.
Elle ne put rien ajouter. Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
--Pleurez, madame, pleurez, dit l'ouvrier; cela soulage. Je sais cela,
moi. Je connais bien le chagrin, allez, madame. Et si ce n'était ma
pauvre famille, j'aurais peut-être fait depuis longtemps ce que vous
alliez faire. Je vous demande pardon, reprit-il, après un moment de
silence, de vous conduire ainsi, mais je n'ose pas vous laisser seule;
d'ailleurs il fait tant de brouillard et vous êtes si cachée sous votre
voile que personne ne peut vous reconnaître; et puis nous allons trouver
un fiacre.
Ils marchèrent assez vite jusqu'à l'endroit où se tiennent les voitures
de place; il n'y en avait pas une seule. L'ouvrier envoya aux cochers
absents une imprécation énergique.
--Demeurez-vous loin d'ici?
Nélida hésitait à répondre.
--Ne croyez pas que ce soit par curiosité, madame, que je vous demande
cela; je voulais seulement savoir si vous auriez longtemps à marcher,
car vos pauvres jambes ne sont guère vaillantes en ce moment, et vous ne
voudriez pas vous laisser porter.
--Je demeure rue du faubourg Saint-Honoré, dit Nélida, honteuse de sa
méfiance; je puis très-bien aller jusque-là. Mais vous, cela vous
dérange sans doute?
--Non, madame, ma journée est finie, et le souper qui m'attend ne
refroidit pas, dit l'ouvrier avec un singulier sourire. Du pain et un
morceau de fromage, c'est toujours bon, toujours appétissant, après dix
heures de travail.
Il se tut.
Nélida s'appuyait sur son bras avec un sentiment de respect
involontaire. Elle faisait un sévère retour sur elle-même.
--Que puis-je pour vous? dit-elle enfin en approchant de l'hôtel
d'Hespel. Elle avait la main sur sa bourse, mais elle n'osait pas
l'offrir à l'homme du peuple.
--Me faire une promesse, lui répondit-il avec une grande simplicité;
mettre votre main, mignonne comme je n'en ai jamais vu, dans la mienne,
et me jurer, mais bien sérieusement, devant Dieu, que jamais vous ne
recommencerez.
--Je vous le jure, dit Nélida émue, et elle lui prit la main.
--Adieu, madame, dit l'ouvrier à quelques pas de l'hôtel; il ne faut pas
qu'on vous voie rentrer avec moi.
--Dites-moi votre nom et votre adresse, dit Nélida.
--Je m'appelle François, et je loge rue Saint-Étienne-du-Mont, n° 8,
reprit l'ouvrier.
Nélida quitta son bras. Il resta à la même place et la suivit des yeux
jusqu'à ce qu'il eût vu la grande porte cochère se refermer sur elle.
La jeune fille passa sans être reconnue devant la loge du concierge qui
la prit pour une des femmes de service, ne pouvant imaginer que
mademoiselle de la Thieullaye rentrât ainsi à pied, seule, à de
semblables heures. Sa femme de chambre, la voyant pâle, les traits
bouleversés, s'épouvanta et voulut envoyer quérir le docteur et la
vicomtesse qui dînait en ville; Nélida le lui défendit, lui donna une
explication plausible de son malaise, et se mit au lit, en affirmant
qu'elle se sentait entièrement remise. Dans le cours de la soirée, la
femme de chambre entra plusieurs fois sur la pointe des pieds, et
n'entendant aucun bruit, voyant que Nélida reposait tranquille, elle en
conclut qu'elle dormait profondément, et ne jugea pas à propos
d'inquiéter madame d'Hespel. Le lendemain, lorsqu'on vint chez
mademoiselle de la Thieullaye à l'heure accoutumée, on la trouva
immobile, les yeux sans regard, les mains jointes et serrées; on la crut
morte. Le médecin, appelé à la hâte, reconnut un épanchement au cerveau,
et déclara l'état si grave, qu'il ne pouvait assumer sur lui la
responsabilité du traitement. Trois de ses plus célèbres confrères
furent appelés en consultation. Leur avis fut unanime; c'était une
fièvre cérébrale très-violente. Pendant deux jours, on employa les
moyens les plus énergiques sans obtenir d'autre résultat qu'un léger
mouvement des lèvres et des paupières. Madame d'Hespel et M. de
Kervaëns, arrivé à Paris le jour même où Nélida tombait malade,
veillaient tour à tour à son chevet. Tous deux la pleuraient déjà comme
morte, lorsque le troisième jour, Timoléon, en s'approchant du lit, crut
remarquer sur les joues de la malade une teinte un peu moins
cadavérique. Il prit sa main; ô bonheur! pour la première fois depuis
quarante-huit heures elle n'était pas glacée. Il se pencha sur elle et
pensa rêver en voyant les yeux de la jeune fille qui semblaient suivre
ses mouvements et chercher à le reconnaître. Il fit une exclamation de
joie; elle l'entendit, car ses lèvres s'ouvrirent comme pour répondre.
«Nélida, s'écria-t-il, m'entendez-vous, me reconnaissez-vous?» Elle
serra sa main. Puis, fatiguée de cet effort, elle referma les yeux et
rentra dans son assoupissement. Le médecin arriva. Il trouva un mieux
sensible dans le pouls et une bonne moiteur à la peau. Pour favoriser ce
premier symptôme de réaction, il ordonna un redoublement d'applications
révulsives. Par deux fois, dans la même journée, Nélida donna encore des
signes de connaissance, qui firent concevoir l'espoir de la rendre à la
vie. En effet, la vie revint au coeur et au cerveau de la jeune fille, et
la première image qu'elle entrevit fut celle d'un ami qui veillait avec
tendresse à ses côtés; le premier son qui frappa son oreille fut une
parole d'amour. Elle crut sortir d'un horrible cauchemar. Une vision
confuse lui montrait, comme dans un miroir terni, des figures hideuses.
Elle avait été dupe de la plus insigne fourberie. Son âme n'était pas
faite pour la haine; la vengeance ne pouvait, y avoir accès; mais le
mépris, elle le crut du moins, avait tué d'un seul coup son amour. Elle
se considéra comme une pauvre malade heureusement guérie d'un accès de
délire. Pressée de fuir Paris, elle hâta par l'énergie de sa volonté,
les progrès de la convalescence, et fixa elle-même le jour de la
bénédiction nuptiale.
Le 3 décembre, une foule immense remplissait l'église de Saint-Philippe.
Une longue file de carrosses encombrait les abords du parvis. La société
la plus élégante était rassemblée dans le lieu saint. Les amis de M. de
Kervaëns venaient assister, le dépit dans l'âme, à son bonheur. Hortense
Langin essayait, mais en vain, de faire bonne contenance sous sa capote
de satin rose, et d'affronter les regards malicieux qui se portaient sur
elle, car on n'avait pas ignoré dans le monde ses projets sur Timoléon.
Au coup de midi, les portes de la sacristie s'ouvrirent: «La voici!
murmura-t-on de toutes parts. Qu'elle est belle! qu'elle est pâle!»
Mademoiselle de la Thieullaye s'avançait d'un pas ferme, quoique bien
faible encore, donnant le bras à un oncle de M. de Kervaëns, en grand
uniforme de lieutenant général. Elle avait l'air calme, profond,
majestueux et triste. On eût dit quelque royale victime du destin
antique, une jeune Niobé qui sent déjà dans son sein toutes ses
espérances mortes.
Le père Aimery fit un discours obséquieux où il exalta les vertus
chevaleresques héréditaires dans la famille de l'époux, et les grâces
chrétiennes qui, de mère en fille, avaient orné la maison de l'épouse.
--Sont-ils heureux, ces gens riches! dit une femme du peuple à son
voisin en voyant mademoiselle de la Thieullaye monter en voiture.
--Pas tant que nous le croyons souvent, répondit un homme en blouse.
Nélida se retourna vivement et chercha d'où partait cette voix qu'elle
crut reconnaître. Le soir même, l'honnête François recevait par la
poste, dans sa mansarde de la rue Saint-Étienne-du-Mont, un coupon de
200 fr. de rente avec ces mots tracés d'une écriture fine et agitée:
«Une personne que vous avez sauvée d'un coupable égarement vous demande
de ne pas refuser cette petite somme qui vous aidera à soutenir votre
famille. Dites à votre mère de bénir la nouvelle épouse; recommandez à
vos enfants de prier pour elle.»