Une heure après, la vicomtesse faisait appeler Nélida.
--Mon enfant, lui dit-elle, apprêtez-vous pour sortir; j'ai demandé mes
chevaux, et nous irons surprendre Guermann à son atelier. En lui
promettant d'y aller demain, j'avais oublié les courses; après-demain
j'ai la matinée musicale de madame de Blonay; jeudi la lecture de
Charles V; notre visite serait ajournée indéfiniment, et j'en aurais du
regret. Je m'intéresse beaucoup à ce jeune homme, beaucoup, beaucoup, et
je veux écrire à sa mère comment j'aurai trouvé ses peintures. Allons-y
tout de suite, ce sera bien plus aimable.
Nélida n'avait pas d'objection; elle monta en voiture avec sa tante, et,
dix minutes après, elles entraient toutes deux dans une étroite allée de
la rue de Beaune, et montaient un escalier obscur, précédées d'un
laquais fort surpris d'avoir à conduire sa maîtresse dans un pareil
lieu.
--Ouf! disait la vicomtesse en s'arrêtant un peu à chaque étage et riant
aux éclats; et de trois; et de quatre; encore un peu de vertu, et nous
sommes au ciel.
Nélida ne riait pas. L'aspect de cette maison misérable, de cet escalier
sale et tortueux, lui serrait le coeur. Quel contraste avec les degrés
couverts de tapis de l'hôtel d'Hespel et de toutes les somptueuses
demeures qu'habitaient ses amies! Ainsi que toutes les femmes de son
rang, élevées dans le monde et pour le monde, mademoiselle de la
Thieullaye savait, à la vérité, qu'il y avait des pauvres; elle l'avait
entendu dire en chaire; elle en avait aperçu de loin, dans les rues, et
faisait à toutes les quêtes de larges offrandes; mais jamais une réalité
brutale n'avait frappé ses yeux; jamais elle n'avait été provoquée à la
réflexion sur cette loi inexorable de travail et de misère qui pèse si
rudement sur le plus grand nombre des hommes. Elle ne se faisait aucune
idée de la condition amère de ceux que des talents supérieurs, des
instincts élevés, des moeurs délicates, ne mettent pas à l'abri du
besoin, et qui, loin de pouvoir s'abandonner aux ambitions nobles qui
les sollicitent, se voient forcés de se courber sous un labeur grossier
qui leur assure à peine l'existence. Ces pensées lui venaient pour la
première fois en entrant dans la demeure de Guermann, de cet homme dont
elle se savait adorée, et à qui son coeur décernait en secret la palme du
génie. Elle se rappelait ses paroles: «Il a fallu que je devinsse
artiste en restant artisan; et des larmes s'amassaient au bord de sa
paupière, quand le domestique, arrivé au sixième palier, sonna avec
force à une petite porte basse sur laquelle était clouée une carte de
visite portant le nom de Guermann Régnier. Quelques minutes se passèrent
sans que personne vînt ouvrir. Le valet irrité allait ressaisir la
sonnette, lorsqu'on entendit le bruit d'une porte intérieure; des pas
légers approchèrent et une voix de femme, hésitant un peu, dit: Est-ce
toi, Virginie?
--C'est moi, répondit madame d'Hespel en déguisant sa voix et
s'applaudissant de son stratagème. En effet, la clé tourna dans la
serrure, et la vicomtesse entrant brusquement se trouva dans une pièce à
peine éclairée, face à face avec une ravissante créature qui, les bras
nus, les cheveux tombant sur ses épaules, poussa un cri et s'enfuit par
une porte vis-à-vis la porte d'entrée; madame d'Hespel l'entendit qui
disait:
--Guermann, ce sont des dames; où vais-je me cacher?
--C'est un modèle apparemment, dit la vicomtesse à Nélida surprise d'une
si étrange apparition; on est exposé à cela chez les peintres. Par
bonheur, c'est une femme, et nous pouvons entrer.
Guermann parut à la porte de l'atelier. Il était vêtu d'une blouse et
d'un pantalon de toile grise; il tenait sa palette et son appuie-main.
--Mon Dieu, madame, s'écria-t-il en apercevant la vicomtesse vous me
voyez couvert de confusion. Excusez-moi de vous recevoir dans un
accoutrement pareil, mais je ne m'attendais pas...
--Bah, bah, cela ne fait rien du tout, mon enfant, interrompit la
vicomtesse en entrant résolument dans l'atelier; l'impatience de voir
toutes vos belles choses nous a fait devancer le jour et l'heure. Nous
vous gênons peut-être, ajouta-t-elle en jetant un regard inquisitif
autour d'elle; vous faisiez poser un modèle?
La jeune fille qui lui avait ouvert et qui s'était blottie derrière le
poêle après avoir pris à la hâte et jeté sur ses épaules un morceau de
rideau pourpre qui drapait un mannequin de cardinal, rougit jusqu'au
front. Les deux bras croisés sur sa poitrine, les yeux baissés, retenant
son haleine, elle était dans un état de contrainte et de souffrance
visible.
--Mademoiselle a l'obligeance de poser pour la chevelure, dit Guermann
avec gravité; je n'en connais pas de plus belle, et elle a bien voulu
consentir...
La jeune fille leva les yeux, deux yeux pétillants de jeunesse, et
regarda l'artiste d'un air qui voulait dire: Merci.
--Je ne suis pas assez riche pour payer des modèles, reprit Guermann à
demi-voix, en conduisant la vicomtesse et mademoiselle de la Thieullaye
devant le chevalet qui portait sa composition d'après la ballade de
Goethe.
--Quel drôle de sujet! dit madame d'Hespel; il faut savoir l'allemand
sans doute pour comprendre cela?
--Ce qui m'a déterminé dans le choix de ce sujet dit Guermann, en
s'adressant à Nélida qui contemplait avec émotion ce tableau d'une
pureté de lignes et d'une harmonie de ton qui devait frapper les yeux
les moins exercés, c'est un enfantillage et une présomption. Un
enfantillage, parce que depuis ma première jeunesse j'ai conçu un goût
passionné, absurde, ridicule pour les nénuphars, et que cette scène me
donnait l'occasion d'en faire.
Nélida s'approcha de la toile comme pour examiner un détail, mais en
réalité pour cacher une vive rougeur.
--Une présomption, parce que je savais que Goethe jugeait ce sujet
impossible, et qu'il avait blâmé beaucoup un peintre de l'avoir choisi.
Vous ne sauriez croire, mademoiselle, combien ce mot _impossible_
soulève dans le coeur d'un artiste de bouillonnements audacieux, comme il
provoque à la lutte, comme il excite à la témérité. Cette parole de
Goethe retentit pendant six mois à mes oreilles, jour et nuit, sans me
laisser de trêve. Je ne trouvai un peu de repos que lorsque ayant, pour
ainsi dire, accepté le défi, j'ébauchai le tableau que vous voyez là; il
vous paraît, à coup sûr, une pauvre victoire remportée sur l'opinion du
grand poète; mais aux premiers jours d'un puéril enivrement, il me parut
un chef-d'oeuvre tel, que je croyais à chaque instant voir se dresser
devant moi l'ombre de Goethe, sorti tout exprès de la tombe pour venir
m'applaudir et se reconnaître vaincu.
Pendant que Guermann parlait ainsi, la vicomtesse jetait les yeux çà et
là dans tous les recoins de l'atelier; mais Nélida, curieuse, étonnée,
pénétrant pour la première fois par ces quelques mots dans les mystères
de l'art, Nélida à qui s'ouvraient en ce moment des horizons tout
nouveaux de poésie, écoutait avidement les discours du jeune artiste et
ne songeait point à l'interrompre.
--Savez-vous, Nélida, que cette Naïade vous ressemble? dit enfin madame
d'Hespel.
--Voici le portrait de ma mère, dit Guermann, pour détourner l'attention
de la vicomtesse. Et, passant auprès de Nélida en approchant son
chevalet, il lui jeta ces mots qui entrèrent dans le coeur de la jeune
fille comme un fer brûlant:
--Je ne puis vivre pour vous; mais rien ni personne au monde ne saurait
m'empêcher de vivre par vous.
--Ah! pour le coup, voilà qui est merveilleux, s'écria la vicomtesse.
Cela est frappant, cela parle. C'est comme si on la voyait, cette bonne
madame Régnier, avec son beau fichu des dimanches et sa broche
d'améthyste. Voilà bien ces petites boucles _à la neige_, dont elle n'a
jamais voulu se départir, quoi que j'aie pu dire et faire. Ah! mon Dieu,
cela donne envie de rire, tant c'est ressemblant. Et son vieux fauteuil
à ramages... rien n'y manque; on dirait qu'elle va vous dire bonjour.
Franchement, mon ami, j'aime mieux cela que votre Naïade; elle n'est pas
trop naturelle cette Naïade; elle a bien un faux air de Nélida, mais
pourtant je n'ai jamais vu de femme comme cela.
--Je doute, en effet, madame, reprit Guermann, qui commençait à perdre
patience, que vous ayez vu beaucoup de Naïades.
--Ah çà! mon enfant, continua madame d'Hespel, sans faire attention à
cette réponse, nous ne voulons pas vous déranger plus longtemps, nous
reviendrons. Il faut que mademoiselle achève de poser, ajouta-t-elle, en
se rapprochant de la jeune fille qu'elle examina curieusement. Celle-ci,
qui avait repris contenance, et qui n'était peut-être pas fâchée d'un
examen qu'elle savait ne pas devoir lui être défavorable, regarda madame
d'Hespel avec gaîté et malice; un charmant sourire ouvrit sa lèvre
vermeille et appétissante comme une cerise que vient de fendre un rayon
de soleil.
--Vous viendrez nous voir bientôt, n'est-ce pas? reprit la vicomtesse en
se tournant vers Guermann qui la reconduisait. Il faut vous dire que je
suis peintre aussi, moi. Par exemple, je suis très-coloriste; l'éclat de
la couleur me séduit, et, peut-être, j'en conviens, est-ce un peu aux
dépens de l'exactitude rigoureuse du trait.
Guermann sourit et promit de venir dès le lendemain; il accompagna la
vicomtesse jusqu'au bas de ses six étages, et, donnant la main à Nélida
pour l'aider à monter en voiture: «Je vais rentrer dans le temple,
dit-il; l'esprit y est venu; mon travail est béni, ma destinée
consacrée.»
Nélida rentra chez elle en proie à une grande agitation. Depuis le bal
chez sa tante, depuis cette valse éperdue où le secret de sa jeunesse,
échappé dans le trouble de ses sens, avait été recueilli par un homme
qui allait devenir son époux, elle croyait avoir conçu pour cet homme un
amour passionné, éternel. Tout ce qu'elle éprouvait à l'approche de
Timoléon, le léger embarras d'une pudeur délicate, une reconnaissance
naïve de ses soins, une admiration complaisante pour la supériorité de
son esprit et les agréments de sa personne; toutes ces sensations
confuses étaient si nouvelles, si délicieuses, que Nélida ne doutait pas
que ce ne fussent là les émotions profondes d'une âme pénétrée d'amour.
Le charme des confidences et les discours artificieux de mademoiselle
Langin entretenaient son erreur. Elle songeait aussi, avec ravissement,
à la vie poétique qu'elle allait mener. Elle se représentait l'antique
château en Bretagne, que Timoléon décrivait si bien; les vastes landes
de bruyères roses, les roches druidiques, les courses à cheval à travers
la contrée sauvage, le long des falaises retentissantes, sous l'escorte
d'un noble cavalier qui lui parlait le langage sérieux et doux de la foi
jurée et du légitime amour. Se sentant attachée déjà par les liens d'une
sympathie réciproque, elle était charmée, confiante, calme, et
n'imaginait pas qu'il pût exister sur la terre de tendresse plus vive et
de félicité plus grande que la sienne.
Et tout à coup, c'est une autre pensée qui se lève dans son âme; c'est
une autre préoccupation qui l'absorbe, une autre destinée qui
l'intéresse. C'est l'atelier du peintre, et non plus le château du grand
seigneur, qui attire son imagination et la retient captive; c'est
Guermann et non plus Timoléon, dont elle voit l'image à ses côtés!
Ô passion, passion, force impitoyable qui nous entraîne et nous brise!
souffle embrasé qui nous pousse à travers la vie dans un tourbillon de
douleurs et de joies inconnues au reste des hommes! amour, désir,
ambition, génie, quel que soit le nom qu'on te donne, aigle ou vautour
jamais rassasié! heureux les mortels dont tu n'as pas daigné faire ta
proie! heureux les pacifiques qui n'ont point senti ton approche!
Heureuse, entre toutes, la femme qui n'a jamais ouï le frémissement de
tes ailes menaçantes agiter l'air au-dessus de sa tête!