C’était le plus grand des rois d’Asie, et, près de sa magnificence, les
contes orientaux avaient l’air de récits bourgeois. Ne cherchez pas, en
Occident, à vous en faire une idée. Vos splendeurs sont du fumier, près
des siennes.
Chacune des colonnes du parvis de son palais eût illustré la capitale
d’un grand empire.
Les serviteurs qui le servaient à genoux appuyaient le front contre
terre quand ils approchaient de lui, et ils le faisaient volontiers,
instinctivement, comme s’ils avaient été non pas contraints de le faire,
mais sincèrement écrasés par la redoutable majesté de leur maître.
Et l’idée de la béatitude se mêlait, dans l’esprit de ses sujets, au
spectacle de cette puissance et de cette richesse, et ils n’osaient pas
dire: heureux comme un roi, dans la crainte de comparer quelque chose à
la béatitude de leur souverain.
Et le peuple lui-même semblait en fête, parce qu’il avait un tel roi. On
eût dit qu’il était heureux de contempler cette béatitude.
Mais depuis quelque temps le ciel s’assombrissait. Le soleil était moins
brillant, et le peuple moins joyeux.
Mais nul n’osait se demander si par hasard sur le front du souverain
avait osé passer un nuage.
Et cependant oui; sur le front du souverain avait osé passer un nuage.
Le roi était généralement invisible. Retranché au fond de son palais, il
ne voyait que ceux des grands de sa cour qu’il avait manifesté
l’intention de voir, et la peine de mort était prononcée contre
quiconque l’aurait vu sans son ordre ou sans sa permission.
Un jour, il assembla tous les grands de sa cour, tous les sages du
royaume, et leur dit:
--Mon esprit est travaillé par un besoin nouveau qui le trouble et
l’importune. Mes honneurs me sont à charge et le gouvernement de mon
royaume m’ennuie. Je voudrais savoir où est le Seigneur Dieu. Je
voudrais savoir son Nom.
Chacun des grands, chacun des sages proposa un nom.
Pendant la séance, un bruit vague s’entendit dans la cour du palais.
--Que se passe-t-il? dit le roi.--Sire, ne faites pas attention. C’est
un chien que vos serviteurs chassent.
Or ce n’était pas un chien, mais un mendiant. Mais ce mendiant-là, connu
de tout le pays, était appelé partout le Chien, tant il était misérable.
Près de lui, les autres mendiants avaient l’air de monarques orientaux;
on eût dit, à le voir, qu’il marchait à quatre pattes, et on ne savait
pas trop si c’était un homme.
La séance continua, dans le palais. La consultation fut longue, savante.
Plusieurs discours furent prononcés.
Cependant, pendant les jours et les nuits qui suivirent ce jour-là, le
front du roi s’obscurcissait, et le nuage se faisait plus sombre, sur la
face de son peuple.
Il y eut cependant, dans la soirée, dans la cour du palais, un instant
de gaieté; ce fut l’instant où l’on se raconta que le Chien avait voulu
voir le roi, le Roi des rois, celui que personne n’approchait, et que,
pour cette tentative, déjà amusante par elle-même, il avait choisi
l’instant le plus occupé, et le plus solennel de la vie du prince.
Cependant le front du roi allait s’obscurcissant.
Et il convoqua, pour la seconde fois, les grands et les sages, et il
leur dit de s’entourer des mages qui étudient les astres.
Et le roi, les voyant venir, se leva de son trône, avec un geste de
douleur et dit:--Je n’ai pas trouvé la paix. Quelqu’un de vous sait-il
le Nom du Seigneur Dieu?
Et chacun fit sa réponse. Les discours, plus longuement préparés que la
première fois, étaient remplis d’une érudition plus profonde. Et chacun
se disait intérieurement:
«Si c’est moi qui apprends au roi le Nom de Dieu, Dieu et le roi sont
seuls à savoir jusqu’où s’élèvera ma fortune, et quel trône me sera
donné.»
Cependant un bruit se faisait dans la cour du palais. C’était le Chien
qui était revenu, et qu’on chassait pour la seconde fois. De nombreux
éclats de rire se mêlaient au bruit des voix; car il avait insisté pour
parler au souverain. Les injures et les pierres qu’on lui jetait à la
face, les rires qui accueillirent sa supplication, tout cela attira
l’attention du prince lui-même qui vit le tableau de sa fenêtre. Et son
front sombre se dérida, et voyant quel était l’être, homme ou chien, qui
avait osé vouloir se présenter devant lui, et dans quel moment, le
souverain éclata de rire. Et les grands et les mages, qui avaient le
même tableau sous les yeux, mais qui n’osaient pas rire les premiers,
éclatèrent à leur tour, quand le roi, riant lui-même, eut donné au rire
des autres la permission d’éclater.
Mais la gaieté fut courte.
Et la tristesse qui lui succéda fut tellement mortelle, que les paroles
s’éteignirent sur les lèvres des docteurs, et ils s’en allèrent, les uns
après les autres, aussi terrifiés au moment du départ, qu’ils avaient
été fiers, au moment de l’arrivée, car ils craignaient la colère du roi.
Et, à partir de ce jour, ceux qui passaient devant le palais croyaient
voir un drap noir, constellé d’or, suspendu devant la porte; la mort du
roi était le sujet de toutes les conversations. Le sommeil avait fui sa
couche, comme le sourire avait fui ses lèvres. Et il avait fait couvrir
d’un voile son portrait. Fatigué de lui-même, il était fatigué de son
image.
Cependant une troisième consultation était annoncée, et le majordome
avait pris des mesures pour que l’incident burlesque du Chien ne pût se
renouveler.
Et des mages furent appelés du fond de l’Asie, des mages lointains, au
secours des autres mages; la Perse et l’Inde envoyèrent ceux que désigna
la voix publique. Tout ce que l’Asie avait de grand, de superbe, de
savant et de magnifique, tout cela monta sur des éléphants et des
chameaux, tout cela se prosterna, le front contre terre, au jour et à
l’heure indiqués. Et les rois avaient l’air de domestiques en livrée,
étant à la cour du roi des rois.
Mais le roi des rois était pâle; car le sommeil n’était pas au nombre de
ses sujets. Le sommeil ne lui obéissait pas. Et quand il lui disait:
viens, le sommeil ne venait pas.
Tout lui était soumis, excepté le sommeil; et sa fureur éclatait contre
ce révolté. Tantôt il l’insultait; tantôt il le suppliait.
Depuis que le majordome avait donné des ordres pour l’éloignement plus
complet du Chien, depuis que les environs mêmes du palais étaient
interdits au Chien, comme on eût craint qu’il n’eût troublé par ses
aboiements le silence des nuits du roi, depuis ce moment, le sommeil, de
son côté, avait fui plus loin du palais.
Le sommeil, le rire, et l’oubli comme trois exilés, avaient fui le
palais du prince, puis la demeure du peuple.
L’insomnie, la tristesse et la préoccupation étaient assises au seuil du
palais et au seuil des palais; puis elles envoyèrent leurs filles et
leurs servantes s’asseoir au seuil des chaumières.
C’est pourquoi le roi était pâle, quand arrivèrent les rois d’Asie,
suivis de leurs grands, de leurs sages, de leurs éléphants et de leurs
chameaux.
Les éléphants et les chameaux étaient chargés des plus riches présents.
Mais le roi, pâli, jetait un œil sans regard sur les magnificences qu’on
lui offrait, et son œil avait l’air de dire:
«Le sommeil est-il au nombre de vos présents? Savez-vous le Nom du
Seigneur Dieu?»
Et toute l’Asie versa dans le palais du souverain tous les trésors de
son éloquence et de son érudition, comme tous ceux de son industrie.
Et les rois et les mages se regardaient les uns les autres et
regardaient le front du roi, et du front du roi leurs regards
retombaient sur les autres fronts, et, se jalousant les uns les autres,
ils cherchaient à prévaloir les uns contre les autres, et chacun voulait
lire son triomphe, à lui, sur le front du roi.
Mais le roi des rois se leva sans répondre. Il ne jeta pas même sur eux
un regard! Non! pas même un regard de dédain. Il se leva et disparut. La
porte se ferma, et nul n’osa le suivre. Et quand, après la première
surprise, on demanda: Où est le roi? au lieu d’une réponse, chacun
trouvait sur les lèvres de l’autre une question. Tous se demandaient les
uns aux autres: Où est le roi?
La nuit tomba sur le palais, à son heure ordinaire. Et le roi n’était
pas retrouvé.
Ce fut parmi les serviteurs une étrange et singulière émulation. Qui
donc devinera?
On cherche, on fouille! On interroge les corridors, les détours, les
cachettes les plus invraisemblables. Et le roi était absent. La nuit se
passa en recherches vaines qui finirent par devenir des recherches
folles. Chacun doutait de sa raison, et de celle des autres. Le palais
finit par prendre l’apparence d’une maison de fous.
Cependant à travers l’Asie, et bientôt à travers l’Afrique voyageait une
caravane. Les ânes et les chameaux transportaient les pèlerins; chacun
disait le but de son voyage, excepté l’un des voyageurs. Celui-là était
vraiment singulier. Magnifiquement vêtu, entouré de serviteurs qui ne
venaient pas du même pays que lui, qu’il avait attachés à son service
depuis son départ, il ne disait son nom à personne.
Il y avait sur son front un air de puissance, et son bâton ressemblait à
un sceptre. Il se faisait appeler le pèlerin. Quand on lui demandait où
il allait, il répondait: Je ne sais pas.
Partout où un homme illustre avait laissé trace de son passage, le
pèlerin s’arrêtait. Il passait là de longues heures, étudiant les lieux,
les inscriptions, interrogeant les hommes, fouillant les choses.
Et quand un pas célèbre avait fait sa marque sur le sable, il s’arrêtait
au bord de la mer, assis sur une pierre, la tête dans ses mains. Et
quand le soleil se couchait dans l’Océan, embrasé de son image, et quand
la lune se levait, sereine et tranquille, à l’autre extrémité de
l’horizon, lui, sans regarder ni à droite ni à gauche, repassait dans sa
mémoire les recherches, les travaux, les études de la journée.
Les tombeaux illustres, fréquentés par les multitudes, l’attiraient.
Aux lieux où ils avaient vécu, aux lieux où ils étaient morts, il
cherchait les traces des sages.
Il voulait s’inspirer de leur esprit; il méditait sur leur tombeau.
Quelquefois aussi il pensait au sien. La cérémonie de ses funérailles
lui apparaissait quelquefois dans le lointain de ses pensées: il se
voyait conduit à sa dernière demeure, escorté par les savants et escorté
par les rois. Mais dans cette dernière escorte, les pauvres n’avaient
aucune place. Il les oubliait dans son rêve. Rêves glorieux, ou rêves
funèbres, les rêves de ce pèlerin étaient pleins de choses fortes et
pleins d’hommes forts. En ma qualité de scrutateur, je les scrute! Je
les vois remplis de héros. La force les habite, les pénètre. Ils
admirent ce qui est vigoureux, hardi, entreprenant. Ils admirent ce qui
s’impose, et sans le savoir, ils admirent ce qui est riche. Je vois le
pèlerin lui-même figurer dans ses rêves. Je le vois se contempler, roi
d’abord, pèlerin ensuite. Je le vois préoccupé de sa grandeur, et se
promenant dans sa gloire. Il me semble qu’à ses propres yeux le pèlerin
grandit le roi. Il me semble que son voyage lui apparaît plus grand que
son trône. Son investigation autour du globe lui apparaît comme la plus
grande preuve qu’il se soit donnée à lui-même de sa richesse et de sa
puissance. Il se pare intérieurement des splendeurs qu’il contemple; il
lui semble qu’il boit et qu’il mange la substance des grands hommes qui
ont vécu là où il passe. Je fouille encore ces rêves avec l’indiscrétion
qui caractérise le conteur et avec les droits qu’il tient de sa
position. Dans ces rêves fouillés, remués, creusés, je ne vois pas les
larmes de ceux qu’il a quittés, malheureux et immobiles, aux régions
d’où il est parti. Je ne vois pas la place des désolés. Je ne vois pas
le souvenir des femmes cherchant le pain de leur mari malade. Je vois
des navires et des chameaux. Je ne vois pas les remerciements d’un
malheureux, et cependant je sais qu’il y a des malheureux dans son
empire. Cependant tout a un terme ici-bas, et le tour du monde est
bientôt fait. On ne peut pas marcher toujours. Le point de départ menace
de devenir un point d’arrivée.
Un jour, on revit le roi dans son palais.
Ce fut une émotion indescriptible. On s’empresse; on crie; on tremble,
on s’enfuit même. Qui pourra démêler dans les transports qui éclatèrent
la part de la sincérité et la part du mensonge? Celui qui revenait,
revenait maître, et il ne demandait à personne s’il avait bien fait de
partir.
Il traversa les magnificences de ses jardins, aborda celles de ses
palais, et rentra dans celles de ses appartements.
La foule des courtisans se disputait un regard et attendait un sourire.
Quant à lui, il s’assit sur son trône. Tous regardaient et tremblaient.
Ses cheveux avaient blanchi. Sa figure hautaine avait contracté des plis
étranges. Ses yeux étaient sans trouble, immobiles et froids. Un orgueil
singulier, l’orgueil d’avoir fait ce qu’il avait fait, même inutilement,
l’orgueil d’être ce qu’il était, même vainement, habillait son désespoir
des vêtements du dédain et des vêtements de l’insolence.
Son front portait le pli d’une certaine douleur morne et inavouée, qui
n’avait rien de touchant. La pompe qui l’entourait était pleine de
richesse et vide de majesté. Une certaine ironie, mal définie dans sa
cause et dans ses effets, errait vaguement sur ses lèvres, et si elles
s’étaient ouvertes, il semble qu’elles eussent dit:
«Je n’ai pas trouvé le nom du Seigneur Dieu: mais si ma recherche était
à recommencer, je la recommencerais, telle que je l’ai faite, et non pas
autrement.»
Tout à coup le roi poussa un léger soupir, et, s’affaissant sur
lui-même, glissa de son trône, jusque sur le tapis qui supportait le
trône.
Le premier médecin du palais s’approcha, ce que les autres spectateurs
n’osaient faire, et, appuyant le doigt sur la place où le pouls aurait
dû battre:
--Il est mort, dit-il.
Le lendemain, les rois d’Asie, suivis de leurs grands et de leurs mages,
suivaient les obsèques du roi des rois.
Or il se trouva que le Chien avait été chassé, par les ordres du
majordome à une distance du palais, qui était précisément la distance du
cimetière.
Et quand passa le dernier cortège du roi des rois, on vit le mendiant
des mendiants à genoux, le long de la route, à la porte du cimetière.
Et, au fond de la sébile qu’il tendait aux passants, quatre lettres
étaient écrites: