LE GATEAU DES ROIS

I

C’était à l’époque où le gâteau des Rois réunissait encore les familles

et les amis. C’était du temps où l’on riait. Il y a bien longtemps de

cela.

Voici une famille nombreuse et joyeuse, réunie autour de la table. On

rit, on s’amuse, on attend le gâteau; les enfants trépignent d’avance,

et font jouir leurs parents de leur joie. Enfin le dîner avance, le

dessert arrive. Le gâteau paraît. La fève est donnée: la joie éclate.

Mais le grand-père est resté sérieux. Dans cette famille-là, il paraît

qu’on était uni. Pardonnez-moi l’invraisemblance: ceci est une légende,

une légende d’autrefois. Permettez-moi de rappeler des sentiments qui ne

sont presque plus connus aujourd’hui.

Puis donc qu’on était uni, le nuage qui passait sur le front du

grand-père assombrit toute la table. Les petits enfants eux-mêmes se

regardèrent avec une espèce d’inquiétude, sans savoir ce qu’ils avaient.

La tristesse s’étendait, tombant du grand-père, comme les ombres, le

soir, tombent de la montagne, et s’allongent dans la mesure où baisse le

soleil.

La mère des enfants, fille du vieillard, prit la parole et dit:

--Père, que vous est-il arrivé? Vous avez quelque chose. Je viens de

regarder vos cheveux blancs, et j’ai éprouvé une terreur que je n’avais

éprouvée que deux fois dans ma vie, et voici la troisième.

--Mes enfants, dit le vieillard, voici le gâteau des Rois, et vous avez

oublié la part de Dieu.--Autrefois, dans mon enfance, on servait aussi

le gâteau des Rois; mais avant de le manger, on faisait une part qui

était la part réservée, et le plus petit enfant, l’innocent de la

famille, allait devant la porte, crier:

«La part à Dieu! La part à Dieu.»

Le premier pauvre qui passait prenait cette part qui était la sienne.

Et quand le gâteau des Rois avait eu le suprême honneur d’être goûté par

un pauvre, alors seulement la famille y goûtait à son tour, et la gaieté

était grande; car Dieu avait eu sa part.

Mais la terre aujourd’hui a perdu la joie, parce que la part de Dieu est

oubliée.

Je veux, à ce propos, mes enfants, vous raconter une histoire que

racontait mon grand-père, un jour qu’on était assis, autour de la table,

le 6 janvier, et qu’on oubliait la part à Dieu. Il y a bien longtemps de

cela, j’avais l’âge que vous avez, mes petits enfants; j’étais le plus

jeune de la famille, aujourd’hui je suis le plus âgé. Un jour viendra

peut-être où le plus petit d’entre vous sera devenu le plus âgé d’une

nouvelle famille, et il se souviendra de moi le 6 janvier, comme

moi-même, aujourd’hui, je me souviens de mon grand-père.

--Ah! s’écrièrent les petits enfants, subitement consolés et réjouis par

un attrait supérieur au gâteau lui-même, une histoire, une histoire!

--Oui, mes enfants, dit le grand-père, une histoire. Quand mon

grand-père commença son histoire, il avait l’air embarrassé, et nous

faisions du bruit autour de lui, comme vous en ce moment autour de moi.

--Grand-père, est-ce une histoire vraie? interrompit le plus petit

enfant.

--On dirait que vous voulez reproduire exactement la scène d’autrefois,

reprit le vieillard, je fis la question que tu viens de faire.

Et mon grand-père me répondit: C’est une histoire vraie, et plus vraie

que je ne puis le dire; c’est une histoire très vraie. J’insistai: As-tu

vu toi-même ce que tu vas nous raconter?

Mon grand-père eut sur le front cet embarras singulier dont je parlais

tout à l’heure. Et cet embarras me donna le frisson, quoique je fusse

bien petit. Quoique ma question fut demeurée sans réponse, je n’avais

pas envie de la répéter.

Mon grand-père reprit donc:

C’était autrefois. Il y avait plusieurs mendiants dans le pays, comme il

y en a dans tous les pays. Mais il y en avait un qu’on désignait sous ce

nom: le Mendiant. Celui-là n’avait rien, et avait besoin de tout. Il

était effrayant de misère, et on l’appelait le Pauvre, parce que les

autres pauvres étaient riches à côté de lui. Il allait de porte en

porte, demandant l’aumône. Il avait une besace sur le dos, un bâton à la

main. Il était très voûté. Il me semble que je le vois d’ici.

--On dirait que tu l’as connu, grand-père, s’écria un des petits.

--Tais-toi donc, fit tout le reste de la bande. Avec un bavard comme ça,

il n’y a pas moyen de raconter. Tu vas te taire apparemment, et laisser

parler grand-papa.

--Et il allait de porte en porte, reprit le vieillard, un peu pâle parce

qu’il avait faim. Quand les gens du pays devaient se rendre quelque

part, il était à genoux sur le bord de la route, à genoux, les jours de

fête, à la porte de l’église, et sa voix était déchirante. Il demandait

à manger, à boire, à se chauffer, à dormir. Car il n’avait rien, et il

avait besoin de tout.

Il était comme un monstre de pauvreté, et ce que les autres pauvres

possédaient, lui seul ne le possédait pas. Très souvent il tombait sur

le chemin, en défaillance, et la voix lui manquait quelque temps pour

mendier. Et quand la force de supplier et de gémir lui était revenue, il

suppliait, il gémissait. Et quand il s’était présenté sur le seuil d’une

maison, l’hospitalité lui ayant été donnée ou refusée, il faisait une

marque avec son bâton sur la porte et s’en allait en silence.

Un jour, c’était le 6 janvier, il faisait froid, la neige tombait. Mais

dans l’intérieur d’une maison que je crois voir d’ici, tant la

description de mon grand-père l’a rendue vivante dans mon souvenir, on

mangeait, on buvait, on riait.

Le gâteau des Rois venait d’être servi, et il n’en restait plus rien.

Tout à coup on entendit au dehors une voix lugubre: c’était le Pauvre,

qui était à genoux sur la neige et sous la neige. Il voyait du dehors

briller les lumières dans la salle du festin: il entendait les éclats de

rire. Il pensait que sa femme l’attendait quelque part, se demandant

s’il avait obtenu quelque chose; car il y a dans la vie des pauvres des

coups et des contre-coups de douleur que vous ne connaissez pas, mes

enfants. La misère qu’on voit est un voile qui cache la misère qu’on ne

voit pas, et il faut beaucoup d’attention et beaucoup de bonté pour

deviner, même un peu, ce qui se cache de douleur sous les haillons d’un

pauvre.

Celui-ci appelait d’une voix déchirante: la part à Dieu! la part à Dieu!

Il appela longtemps, sans que personne ouvrît; mais à la fin, comme il

importunait, on lui enjoignit de s’en aller, avec menace de lâcher les

chiens. Et comme il insistait, on lâcha les chiens. Les enfants, variant

leurs jeux, coururent sur lui pour lui jeter des pierres. Les chiens

aboyaient, et le maître de la maison, revenant se chauffer au coin de

son feu, disait en se frottant les mains:

--On n’en finirait pas, s’il fallait penser aux mendiants. Toutes les

parts du gâteau sont mangées. Le bonhomme croit-il être seul de son

espèce?

Et pendant que les plus petits jetaient des pierres au mendiant, les

plus grands riaient de sa tournure.

Dans l’entrain de leur gaieté, tous dansaient autour de la table, se

tenant par la main.

Contes extraordinaires · 第 68 / 75 题