Je voudrais aujourd’hui éclairer d’une lueur fantastique cette vérité
que nous oublions:
Le laid c’est le mal.
L’esprit du mal ne nous promet pas seulement le plaisir; s’il s’attaque
à une âme noble, il lui promet la beauté.
Il ment.
Aussi la métamorphose est une de ses plus grandes puissances.
Je veux jouir, dit l’homme.--Tu jouiras, dit l’esprit du mal, et il se
fait richesse.
Je veux être honoré, dit l’homme.--Tu seras honoré, dit l’esprit du mal,
tu partageras mes honneurs. _Si tu désires, j’approche; si tu parles, je
viens._
Mais un jour arrive où l’homme s’aperçoit que chacun de ses désirs est
satisfait et que son âme n’est pas satisfaite.
Voici mon heure, dit alors l’esprit du mal, et il se présente pour
saisir sa proie. Il n’est plus ni beauté, ni richesse, ni jouissance, il
est lui-même; il ne tente plus, il dévore.
I
En Allemagne, non loin de Binghen, dans une vallée voisine du Rhin, vous
rencontrerez une forêt, et dans cette forêt une chapelle taillée dans le
roc, qu’on appelle l’Ermitage. Tout près de là était bâtie jadis une
petite cabane, c’était la demeure d’un bûcheron.
Un soir, dans cette cabane, deux jeunes filles étaient assises près
d’une grande cheminée. L’une d’elles filait sans lever les yeux;
l’autre, oisive et inquiète, regardait de côté et d’autre, comme si elle
eût été mal à l’aise, et prêtait l’oreille au moindre bruit, comme si
elle eût attendu quelque chose. On n’entendait dans la chambre que le
pétillement du feu et le tic-tac d’une vieille horloge; au dehors, que
les gémissements du vent qui se prolongeaient dans les arbres. La
fileuse éleva la voix, la première:
--Notre père tarde bien à rentrer ce soir, dit-elle en levant les yeux
sur l’horloge qui allait sonner huit heures.
--As-tu peur? répondit d’un air moqueur sa sœur aînée. Ne crains rien,
je suis là pour te garder, et, quand on rentrera, tu seras bien
tendrement fêtée, choyée, caressée, tandis que j’irai me coucher, sans
qu’on me dise bonsoir.
--Ne parle pas ainsi, ma sœur, répondit Marie d’une voix grave. Ramène
ton cœur à nous, et tu reconnaîtras que nous t’aimons.
Elle se leva et embrassa sa sœur tendrement. Ève se laissa embrasser,
mais un éclair de haine brilla dans son regard sauvage.
--Voici mon père, dit Marie.
Les deux jeunes filles virent approcher le vieillard. Marie, vive et
joyeuse, courut à sa rencontre. Agités par le vent du soir, les cheveux
blancs du bûcheron lui firent l’effet d’une auréole.
«Il vient de la montagne, se dit-elle, l’air des hauteurs est salutaire
à respirer. Je sortirai demain au lever du soleil, et je monterai
là-haut.»
Au même moment, Ève croyait voir sur la tête courbée du vieillard la
trace des regrets et peut-être des remords.
«L’ombre des nuits est mystérieuse, se dit-elle. Qu’a-t-il vu sur les
Rochers-Rouges?»
Le vieillard entra. Ève resta à l’écart, mécontente et contrainte. Marie
débarrassa le bûcheron du bois qu’il venait de couper et qu’il portait
sur ses robustes épaules; elle essuya respectueusement le front brun et
ridé de son vieux père, qui trouva dans le sourire de la jeune fille la
récompense des travaux de la journée.
--Mon père, dit Ève, vous avez travaillé aujourd’hui dans la forêt des
Rochers-Rouges.
--Comment le savez-vous, ma fille?
--Je le vois.
Et elle se retira dans sa chambre.
La figure du vieillard s’attrista; Marie lui passa les bras autour du
cou, comme pour l’enlever à lui-même.
--Parlons de toi, ma fille, dit le bûcheron. Comment as-tu passé la
journée?
--J’ai cueilli des fleurs dans la campagne, j’ai cherché des plantes
inconnues, et j’ai prié Dieu de me dire leurs vertus.
Ainsi se passaient en effet les jours de Marie. On était habitué à la
voir suspendue aux flancs de la colline: tantôt elle demandait ses
secrets à la terre, tantôt elle regardait le ciel. Elle restait là de
longues heures, perdue dans je ne sais quelles pensées, et de temps en
temps, quand un grand arbre tombait sous la hache de son père, la jeune
fille pleurait la mort d’un compagnon d’enfance, car elle aimait tout ce
qui respire.
Quand tout fut endormi autour d’elle, Ève ouvrit silencieusement la
porte de sa chambre. Cette porte donnait sur le bois. La nuit était
profonde. Ève n’entendait que le bruit de ses pas et le cri des oiseaux
de nuit dans la forêt. Elle prit à tâtons la route des Rochers-Rouges,
elle s’avançait dans la nuit, guidée par les poteaux dont elle voyait
rayonner en lettres de feu l’inscription: _Nach dem Rothenfels_, et elle
était attirée par la montagne, comme on est attiré par un gouffre.
«J’ai entendu dire dans mon enfance qu’il s’est fait non loin de là des
choses terribles; il faut que j’aille ce soir sur ces montagnes, je
ferai peut-être une rencontre. Si les seigneurs d’autrefois, les
seigneurs rhingraves, reviennent la nuit sur les Rochers-Rouges pour
revoir encore le château qui fut à eux, je demanderai à ces ombres
détestées si elles sont heureuses. Mais j’espère que je les verrai
souffrir, j’espère que la mort venge les pauvres!»
Quand elle rentra, il était environ une heure du matin. Tout dormait
dans la cabane. Ève alluma une veilleuse; elle regarda autour d’elle
avec terreur; elle ne reconnaissait plus sa chambre. A la voir inspecter
ses meubles sans oser les approcher, on eût compris qu’elle s’attendait
à quelque chose d’horrible.
«Il y a trois heures, pensait-elle, j’étais une jeune fille comme une
autre; je pouvais m’endormir le soir, sûre d’être seule dans ma
chambre... Il viendra quand je l’appellerai; ce ne sera pas pour cette
nuit.»
Ève se mit au lit; mais il lui fut impossible de dormir et même
d’éteindre sa lumière. Elle entendait, derrière une cloison mince, la
respiration douce et égale de sa jeune sœur endormie.
«Petite, pensait-elle, je serai désormais plus heureuse que toi: j’aurai
la vengeance, la richesse, le plaisir... dors ton somme.»
Elle se berçait dans ces pensées quand elle entendit derrière sa tête
comme un frôlement, quelque chose qui s’approchait. Elle se leva sur son
séant, plus pâle qu’une morte, et essuya la sueur qui lui glaçait le
front. Elle n’osait ni se coucher, ni se lever, ni tourner la tête, ni
ouvrir les yeux. Le bruit cessa, Ève se recoucha; ses rêves de toutes
les nuits lui passèrent encore devant les yeux.
«Riche, honorée, châtelaine!»
Le même frôlement se fit entendre dans les rideaux de son lit, presque à
son oreille. Elle étouffa un cri et se retourna avec horreur. Rien ne
parut; mais le bruit avait approché. Elle se leva, ouvrit sa fenêtre,
s’assit près de sa table, agita tout dans sa chambre, fit grand bruit
elle-même pour se rassurer, et s’abandonnant aux délires que les
événements de sa course nocturne avaient surexcités peut-être, elle
s’oublia, elle remua les lèvres.
--La richesse, dit-elle tout haut, je veux la connaître! la connaître
avant de mourir!
Elle s’arrêta pétrifiée; ses yeux étaient tombés sur son lit, elle crut
y voir une forme onduleuse, chatoyante et terrifiante. Elle ferma les
yeux; puis, craignant que cette chose-là n’approchât d’elle, elle se
décida à la regarder en face. Au même instant elle sentit la terre se
refroidir sous ses pieds. La bête s’allongeait, se roulait, se repliait,
comme si elle eût eu je ne sais quelle épouvantable intention de
s’étaler et de plaire. Ève fit un geste d’horreur.
--Est-ce toi? cria-t-elle d’une voix étouffée, en se détournant à demi
sans oser toutefois la quitter des yeux. Et elle restait immobile
elle-même, de peur de mettre en mouvement l’horrible bête. Mais celle-ci
approcha. Oui, c’était bien la forme du serpent. Ève prit la fuite en
jetant un cri, elle s’élança au dehors. Elle se hasarda à rentrer sur la
pointe du pied et regarda; la bête n’avait pas bougé.
Elle la regarda plus à l’aise et se demanda si cette bête ne lui était
pas envoyée pour entendre ses désirs. Elle eut comme une fascination.
--Eh bien, oui, je veux être la femme du rhingrave, cria Ève; mais
va-t’en, va-t’en! Et elle tomba évanouie.