Le conte que voici a pour préface une histoire vraie. L’histoire est
tirée de la vie des Pères du désert, traduite en français, en vieux
français. Je cite la traduction.
* * * * *
«L’abbé Agathon, qui était prêtre dans le monastère du château, nous
dit:
«Étant descendu un jour en Ruba pour aller trouver l’abbé Pémeu,
solitaire, après que je lui eus dit ce que j’avais dans l’esprit, il
m’envoya fort tard dans une caverne pour y passer le reste de la nuit.
Or, comme c’était en hyver et que le froid était extrême, je me trouvay
tout transi. Le vieillard m’étant venu voir le matin, me dit: Comment
vous en trouvez-vous, mon fils?--En vérité, mon père, lui répondis-je,
j’ai passé une rude nuit, à cause de la rigueur si extraordinaire du
froid.--Et moy, je n’en ai point du tout senty, me répliqua-t-il.
«Ces paroles m’ayant rempli d’étonnement, parce qu’il était presque tout
nud, je lui dis: Je vous supplie, mon père, de m’apprendre comment cela
se peut faire?
«--C’est, me répondit-il, qu’un lion qui est venu dormir auprès de moy
m’a réchauffé. Mais je puis vous asseurer néanmoins, mon fils, que je
serai dévoré des bêtes farouches.
«--Et sur quoi vous fondez-vous pour dire cela? lui répartis-je.
«--Parce, me répliqua-t-il, qu’étant berger en notre païs (car nous
étions tous deux de Galatie), j’aurais pu sauver la vie à un passant, si
j’eusse voulu l’accompagner. Mais je le laissay aller, sans lui faire
cette charité, et il fut mangé par les chiens. C’est pourquoi je mourrai
assurément d’une mort semblable.
«Ce qui arriva comme il l’avait dit, des bêtes farouches l’ayant
déchiré, trois ans après.»
I
Ma chère Marie, ne t’occupe plus de moi. Tout est fini, je suis perdu.
Je ne te dis pas ce que je vais devenir; je n’en sais rien moi-même.
Je sais seulement que j’ai reçu hier le dernier coup, celui dont on ne
se relève pas.
Je venais de finir cette œuvre dont j’ai tant parlé: _le Premier
Regard_.--C’est la figure d’un jeune homme qui s’éveille à la vie, et
regarde autour de lui, comme s’il voyait chaque chose pour la première
fois.
Quelques-uns de mes amis qui ont vu le tableau l’ont trouvé sublime, et
ont ajouté qu’il ne rapporterait rien, parce que mon nom est inconnu du
public.
Après d’innombrables tentatives, toutes atroces et toutes infructueuses,
j’eus à le montrer hier à un très riche amateur, M. le baron William de
B. Il examina le tableau, le trouva remarquable, puis me demanda si
j’avais beaucoup exposé. Sur ma réponse négative, sa physionomie
changea.
--En effet, me dit-il, je ne connais pas votre nom. Il faudrait avant
tout vous faire connaître. Ce tableau a du mérite, cette esquisse aussi,
dit-il en jetant un coup d’œil rapide sur l’autre tableau commencé, tu
sais, Marie, _Caïn après le crime_; mais enfin, dit-il, on ne vous
connaît pas.
--Vous voyez, monsieur, lui dis-je, que je cherche à me faire connaître.
--Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous avez du talent, je m’y connais;
mais je doute que ce talent soit de nature à être apprécié du public;
j’achèterais votre tableau qu’on me demanderait d’où je l’ai sorti! Tel
que le voilà, il a un certain prix; mais, si vous étiez mort, il
vaudrait cent fois plus et peut-être qu’il trouverait des acheteurs, moi
tout le premier. Mais que voulez-vous! les hommes sont ainsi: ils font
des folies pour des objets d’art dont la valeur est garantie par la
signature et n’aiment point à se faire les prôneurs d’un talent encore
inconnu. Moi qui vous parle, ajouta-t-il avec un sourire heureux, j’ai
acheté cent mille francs un tableau que je ne mets pas au-dessus du
vôtre. C’est un Murillo! Je suis un homme modeste; je me range
volontiers à l’avis du plus grand nombre. Le plus grand nombre finit
toujours par avoir raison, et pour ma part je n’ai pas l’orgueil de
penser que j’en sache à moi tout seul plus que le genre humain tout
entier. Faites-vous connaître, tout est là, faites-vous connaître,
exposez: soyez médaillé, décoré; mais surtout mourez, vos tableaux
vaudront de l’or. Voyez-vous, ajouta-t-il, vous parlez à un homme
pratique qui ne croit pas aux génies incompris. Au revoir... monsieur...
vous avez vraiment du talent, plus que cela même, je ne marchande rien,
vous avez du génie, au revoir... monsieur.
* * * * *
Voilà, Marie, ma dernière aventure; toutes les autres lui ressemblent;
c’est ce qui me dispense de les raconter. Je te dis en peu de mots ce
qui, en fait, a été très long. Mais le désespoir est bref. Il n’a pas le
courage des détails. Il résume ses causes, et ne montre que ses effets.
Voilà, ma bonne Marie, l’affaire d’hier. Celle d’avant-hier, c’était un
autre monsieur. Celui-ci n’avait pas le temps d’examiner mon œuvre comme
elle mérite de l’être. Il m’a expliqué cela, deux heures durant, sans
regarder le tableau; le temps lui manque. Par exemple, il visite tous
les matins de dix heures à midi ses chevaux, de quatre à six il fait le
tour du lac.
Quant à M. le baron, il m’a quitté en m’assurant qu’il avait pour mon
talent la plus haute estime; qu’il voudrait avoir une galerie de
tableaux tous peints par moi, et qu’il aurait probablement là une belle
fortune, car plus tard mes tableaux vaudraient de l’or, et qu’il en
vendrait cher la collection.
S’il y a pour moi un plus tard, plus tard je le trouverai quand je
n’aurai plus besoin de lui et il se fera honneur d’avoir le premier...
Adieu, Marie, j’étais tellement habitué à l’espérance qu’il leur a fallu
du temps, à ces gens qui n’ont le temps de rien, il leur a fallu du
temps pour me mener où me voilà.
Le baron a vu, je crois, le désespoir sur ma figure, car il m’a dit, en
me quittant, un mot singulier que rien ne provoquait:
--Cher monsieur, ne prenez pas un air funèbre. Je ne suis point le don
Quichotte des génies en herbe; faites-vous connaître, faites-vous
connaître, vous me trouverez! Mais si vous manquez de courage, si vous
faites des sottises et si vous gâtez votre talent, je n’en serai point
responsable; comme Pilate, je m’en lave les mains!
Je les écoutai descendre.
--Non, vois-tu, dit-il à sa femme, pour mon portrait, je veux un maître,
une signature.
--Peut-être, répondit la baronne, peut-être avons-nous tort de
décourager ce jeune homme?
--Décourager, que dites-vous donc? Je lui ai dit qu’il avait un grand
talent. Voulez-vous savoir, ajouta-t-il en s’arrêtant devant elle, voici
ma pensée; ce qui perd l’art dans le siècle où nous sommes, c’est qu’on
le gorge d’or et qu’il ne meurt pas assez d’hommes de génie à l’hôpital,
c’est comme cela!
Adieu Marie.
* * * * *
Il y eut quelque chose que Paul n’entendit pas.
Au moment de monter en voiture, la baronne s’arrêta.
--Eh bien, que fais-tu là? lui dit son mari.
--Je ne suis pas très bien, dit-elle.
--Raison de plus pour monter en voiture, qu’as-tu?
--La figure de ce jeune homme me poursuit. Qui sait de quel désespoir il
peut être capable? Qui sait que de choses il cache en lui? Remontons. Je
suis comme si nous venions de commettre un crime. Remontons: j’ai lu, il
y a une trentaine d’années, un conte que j’avais oublié depuis, mais qui
revient vaguement à la mémoire comme un avertissement. Je ne me souviens
plus de l’histoire, mais l’impression me revient, vague et terrible
après trente ans. Remontons.
Le baron s’arrêta en éclatant de rire.
--Ah çà, es-tu folle! Est-ce que je n’ai pas le _droit_, par hasard, de
choisir les tableaux que j’achète? Est-ce qu’il y a une _loi_ qui
m’oblige à acheter les tableaux de ce monsieur? Je te le dis très
sérieusement, ma chère: c’est avec des pensées comme celles-là que tu
deviendras folle. Il y a beaucoup de folies dans le temps où nous
vivons.
Prenons garde, prenons garde!