Je suis vieille, mes enfants, mais heureuse et gaie, vous le savez
toutes. Quelquefois, le soir, à l’heure où nous prenons joyeusement nos
ébats dans l’air purifié et rafraîchi, vous me demandez le secret de ma
joie fidèle. Il est juste que je vous le livre avant de mourir; car nul
n’a droit au bonheur, s’il est heureux pour lui seul.
Je fus jeune autrefois. Mes parents avaient vécu d’une vie simple et
sans faste entre les fentes d’une vieille corniche; ils n’aspiraient ni
à la gloire ni aux richesses. Mais une vieille chauve-souris, qui avait
beaucoup voyagé, venait quelquefois le soir et nous entretenait des
contrées qu’elle avait parcourues. Ma sœur, car j’avais une sœur, se
laissait enflammer l’imagination par ces récits un peu emphatiques,
peut-être, mais séduisants, je l’avoue. Toutes les races d’oiseaux et de
papillons passaient devant nos yeux, quand nous l’écoutions. Elle nous
introduisait dans un monde féerique qui éblouissait ma sœur, mais qui ne
me suffisait pas. Oh! je rêvais voyage aussi, mais je rêvais un autre
voyage.
Va, pauvre petite sœur, disais-je intérieurement, va écouter le
caquetage que les oiseaux font sous les feuilles. Tu seras ridicule à
leurs yeux, odieuse et même laide. Tu ne les comprendras pas; tu te
feras chasser honteusement. Cependant, moi, je jouirai de la
conversation des sages.
Les hommes! les hommes! que peut souhaiter une chauve-souris, sinon de
les connaître?
Il est une race pour qui l’univers a été créé, qui a pénétré les secrets
les plus intimes de la Nature, qui a tiré de cet admirable spectacle le
droit d’être sage et heureux, et moi qui ne suis pas une chauve-souris
ordinaire, moi dont l’âme est autrement faite que celle de ma sœur, moi
qui suis tendre, sensible, passionnée, mélancolique et reconnaissante...
Je causais ainsi avec moi-même quand mes regards tombèrent sur deux
cadavres: c’étaient ceux de mon père et de ma mère. Je reçus une preuve
nouvelle de mon immense sensibilité; je fis sur leur triste destinée les
plaintes les plus touchantes. Mes chers parents avaient été écrasés par
une pierre. J’allais pleurer chaque nuit sur cette tombe naturelle, et
j’exhalais ma douleur en soupirs harmonieux. Pendant mon deuil, mon
visage ne démentit pas une seule fois l’amertume de mes pensées.
Quelquefois je m’excitais au désespoir et je m’enivrais de ma propre
éloquence.
Je m’arrangeais dans mon trou aussi commodément que possible, et je me
lamentais. Je passais en revue tous les malheurs qui avaient assailli ma
confiante jeunesse, et je m’attendrissais avec volupté sur mes illusions
perdues. Mais il fallait pour ces scènes de deuil une lune complaisante,
un temps doux, une santé parfaite et une position commode sur la tombe
de mes chers parents.
Car la moindre gêne physique empêche absolument ces effusions de cœur.
Quand il me sembla que j’avais assez longtemps gémi, je me rappelai que
la force est la vertu des grandes âmes.
La Providence, en me faisant seule et libre, ne m’avertissait-elle pas
qu’il était temps de réaliser mes projets. Ah! certes, il m’en coûtait
de me séparer de la tombe de mes parents.
Mais les hommes étaient là qui m’attendaient pour m’instruire. Je me
dévouai, mes enfants. Toute ma vie n’a été qu’un long dévouement. Je dis
adieu à ma sœur en pleurant.
J’enviais cette enfant insouciante qu’une nature vulgaire devait
préserver des dangers de la gloire!
--Adieu, lui dis-je, sois heureuse, puisque le bonheur t’est permis. A
toi le repos, à moi la lutte! Mon âme va s’user et se briser: la tienne
s’endormira.
--Pourquoi me quitter? me dit-elle. Je suis seule. Au lieu de te dévouer
à l’univers qui n’a pas besoin de toi, si tu te dévouais à ta famille
qui t’aime et que tu peux rendre heureuse?
Je m’éloignai en souriant.
Je rencontrai en route la vieille chauve-souris qu’avaient aimée mes
parents. Cette vue m’attendrit. Notre amie m’appela.
--Je n’ai pas le temps de m’arrêter, répondis-je sans détourner la tête.
Je n’ai pas d’amour-propre: je n’en ai jamais eu; mais je ne pus
m’empêcher de comparer ses voyages aux miens. Elle avait vu des insectes
et j’allais voir des hommes. Elle avait appris des détails de ménage;
elle avait vu des fourmis préparer leurs magasins, et vous saurez tout à
l’heure à quels spectacles la Providence me destinait.
Mais ne parlons pas de moi. Les hommes qui écrivent ne pensent jamais à
eux. Ils songent à tout, excepté à leur intérêt personnel. Ils
travaillent pour être utiles et par charité pure. Je les ai étudiés. Je
les imite. J’arrive au fait.
J’ai connu des oiseaux qui parlaient sans cesse d’eux-mêmes; ils étaient
insupportables; moi, je ne parle jamais de moi. J’arrive au fait sans
détour.
J’aime les voyages; ils multiplient la vie, et, quoique je me sois
toujours oubliée pour les autres, cependant j’aime à contempler, en me
retournant, cette trace de moi-même que garde l’air, fendu par mes ailes
joyeuses et rapides.
Je contemplais ma destinée et j’admirais la nature. Je venais sans doute
de passer les Alpes quand j’aperçus une habitation humaine. Je crois
avoir le droit de me reposer.
A ma gauche était un moulin: je me blottis entre les pierres d’un vieux
pavillon. A droite, j’apercevais un bois de pins mélancolique, et,
profondément mélancolique moi-même, plus mélancolique que le bois de
pins, je rêvais. La tristesse, qui est la maladie des grandes âmes, me
visita. Elle me toucha de son aile noire. Plût au ciel, dis-je en
pleurant, que je ne fusse jamais née! La vie est courte. Passons-la dans
le désespoir. Après tout, qu’est-ce qu’une chauve-souris? C’est un
roseau, un grain de sable, un nuage que le vent emporte, un...
J’allais parler et accuser la Providence, quand une voix coupa la
mienne. C’était une voix d’homme qui résonnait dans l’intérieur du
pavillon.
J’avoue qu’un instant le cœur me manqua presque.
--Courage, me dis-je enfin, courage, toi qui as été choisie pour être
offerte en exemple aux chauves-souris à venir. Courage!
Deux jeunes gens et une jeune fille causaient ensemble. Avec quelle
noblesse! Dieu le sait. Comment ai-je appris la langue des hommes? Quand
je l’entendis pour la première fois, je crus l’avoir entendue toujours!
L’un de ces jeunes gens avertissait son ami d’un danger grave dont il le
croyait menacé. Il semblait regretter un temps plus heureux. Je me
rappelle le nom d’une reine qui revenait sans cesse dans leur
conversation: c’était, je crois, la reine Athalie. Les deux jeunes gens
s’appelaient Joad et Abner. Joad répondit avec une majesté douce, sans
peur et sans bravade, aux conseils de son ami. Son langage était
cadencé, harmonieux, solennel:
Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai pas d’autre crainte.
dit-il. Je l’entends encore! Dieu! qu’il était beau! et que je
m’attendris sur sa femme Josabeth! Éternel et doux souvenir! Quand
j’aurais payé de ma vie ces sublimes leçons, les aurais-je payées trop
cher?
Quand ils eurent résolu de prendre certaines mesures qui devaient
conjurer l’orage, changer la face des choses, et, si j’ai bien compris,
placer la couronne sur la tête d’un enfant nommé Joas, ils se
séparèrent.
J’étais transportée, et non rassasiée. Je ne pouvais pas me séparer
d’eux. Les hommes! Je voulais les voir de plus près encore. Je voulais
être admise dans leur intimité! Dans quelle lumière je venais de les
contempler! Comme Joad priait et remerciait Dieu! Quelles actions de
grâces les hommes rendent continuellement à leur créateur! Nous étions
au soir. Le soir, c’est l’heure sainte: c’est l’heure de la prière. Quel
magnifique spectacle doit offrir à Dieu, qui sait tout, et à une pauvre
chauve-souris, qui ne sait rien, l’intérieur d’une maison d’hommes le
soir! Puisqu’enfin ils sont sujets à la mort, comme ils le disaient tout
à l’heure, puisqu’ils doivent rendre compte au Seigneur de leur vie,
jamais, non, mon Dieu! jamais un homme ne s’endort certainement sans
être prêt à se réveiller devant le tribunal du souverain juge! Quelle
prière doit être ce sommeil, et que le réveil doit être beau! Si
j’osais, moi, misérable, approcher de ces conciliabules augustes, si
j’osais franchir le seuil d’une habitation humaine, le soir, si j’osais!
mais je n’oserai jamais.
Ainsi je parlais en moi-même, et cependant j’osai. L’homme quitta le
pavillon, traversa le jardin; je le suivis à distance, retenant ma
respiration, et battant à peine des ailes. J’avais peur de troubler le
silence où sans doute il méditait. L’homme entra dans sa maison. Le cœur
me manqua. Je crus commettre un sacrilège, en violant le soir ce saint
asile... Pourtant, quelque respect qu’éprouve une chauve-souris, la
curiosité l’emporte souvent en elle. C’est que nous sommes une race
inférieure. Ces choses-là n’arriveraient pas aux hommes. Je laissai Joad
entrer le premier par déférence; Abner le suivit, puis avisant au-dessus
de la porte par laquelle ils étaient entrés, une fenêtre ouverte, je me
voilai la face avec mes ailes, et je me hasardai. Je me blottis, sans
être vue, derrière le rideau de la fenêtre, entre une glace et un
tableau, puis je regardai et j’écoutai, tout yeux et tout oreilles. Joad
et Abner étaient là; pendant quelque temps, j’écoutai inutilement. Ils
ne dirent rien; sans doute ils réfléchissaient. Abner, étendu sur deux
meubles qu’on appelle, je crois, des fauteuils, dans leur langage,
semblait absorbé dans quelque pensée profonde qu’il n’exprimait pas.
Joad tenait dans son auguste bouche un petit morceau de bois percé au
bout, dont j’ignore le nom, et en faisait sortir de la fumée, chaque
fois qu’il respirait. J’ai su depuis que cet exercice est très répandu
parmi les hommes; sans doute il contribue beaucoup au parfait
développement de l’esprit et du cœur, car ils quittent pour cela,
m’a-t-on assuré, leurs affaires les plus importantes: ils abandonnent
leurs sœurs, leurs mères, leurs femmes. Ce travail d’aspiration et de
respiration qui gêne la parole, exhale une odeur infecte, et quelquefois
ruine la santé, ce travail doit être fort pénible. Mais sans doute il
était nécessaire aux progrès des hommes, et aucun dévouement ne me
surprend de leur part.
Joad prit le premier la parole:
--Eh bien, dit-il à Abner, eh bien! grand imbécile (j’ignore le sens de
ce mot, c’est sans doute un terme honorifique), j’espère que nous avons
déclamé ce soir, dans le pavillon.
--A faire sortir les chauves-souris de leur trou, répondit Abner.
J’admirai sa bonté d’avoir pensé à moi dans un pareil moment, et la
véhémence avec laquelle, en finissant sa phrase, il prononçait le nom de
Dieu. Du reste, ils le prononçaient tous à chaque instant avec quelque
formule terrible. Mais bientôt je regrettai mon audace, le cœur me
manqua; je crus que j’allais tomber sans connaissance au milieu de ces
deux hommes et troubler l’auguste entretien. Ah! c’est que j’appris
qu’il était question entre eux des plus grands mystères de la nature et
des plus grands événements de la société, et que ces hommes étaient des
artistes. L’Art! Mon Dieu! qu’ils doivent toujours avoir les mains pures
ceux qui touchent à cette grande chose: l’art! Je voyais là deux hommes
qui se sont consacrés à l’art! Tous les artistes sont des saints, sans
doute! Je regrette de n’être pas morte, en ce moment, de joie, de
terreur et d’admiration. C’eût été une belle destinée pour une
chauve-souris de mourir après avoir entendu des hommes, des artistes,
s’entretenir, le soir, sous l’œil de Dieu, de la naissance, de la mort
et du mariage.
Peu à peu l’entretien prit un tour qui m’étonna, et j’entrevis la
charmante vérité. Je ne vous la dirai qu’à la fin, pour tenir votre
attention en haleine, mes enfants. Soyez étonnées, mais ne soyez pas
effrayées. Tout s’expliquera.
--Allons, bon! dit Joad, en voilà encore un qui va venir partager
l’héritage du bonhomme.
--Pas de chance, dit Abner.
--Et encore il faudra faire semblant de voir arriver avec plaisir le
nouveau gamin.
--Plains-toi donc! Plans-toi donc! Tu épouses cinquante mille livres de
rente et des espérances.
--Ça va être amusant, reprit Joad, il faudra faire le tourtereau pendant
les premiers mois, et puis être aimable avec le bonhomme.
--Pourvu que ce bonhomme-là ne soit pas le Père éternel! c’est que
vraiment il lui ressemble! Ah bah! l’hiver approche. Les bonnes gens ont
des rhumes. J’ai confiance dans les rhumes, et toi?
Josabeth entra.
--Je me rafraîchirais volontiers, dit-elle.
--Que pourrait-on vous offrir, madame? demanda Joad.
--Une tranche de gigot, répondit-elle.
On sonna. Un domestique servit à souper. Joad, Abner et Josabeth se
mirent à table.
--Or ça, dit Josabeth, réglons nos comptes. C’est moi, mes petits anges,
qui vous ai fait entrer au château. J’y suis bien sérieusement madame la
comtesse de Lisburne. La fin du monde arrivera avant que ces honnêtes
Bretons aient suspecté ma Seigneurie de figurer le soir à Paris sur les
planches du Vaudeville. Avouez que je joue bien les rôles de comtesse.
Sans moi, Antoine, seriez-vous ici?
(Je vous expliquerai tout à l’heure, mes enfants, pourquoi Josabeth
appelait Joad de ce nom vulgaire d’Antoine. Vous n’avez pas mon
expérience; vous ne savez pas encore ce que c’est qu’un nom de comédie.)
--Antoine, dit-elle donc d’un ton ému, seriez-vous ici sans moi? En face
d’une jeune fille qui n’a lu que son livre de messe, obligée, pour être
agréable à papa et à maman, de faire de la littérature, auriez-vous su
vous tirer tout seuls d’Esther et d’Athalie? sans moi, seriez-vous
entrés, chaussés de cothurnes, dans les bonnes grâces de deux vieux
imbéciles? Oui ou non, vous ai-je rendu service? Vous épousez les écus,
Antoine! eh bien, mon agneau, il faut s’exécuter. Il faut être
reconnaissant. Des promesses! on sait ce que ça vaut. Cent fois, j’ai
promis d’être sage, moi, pourtant me voici! Il faut me faire, séance
tenante, une petite reconnaissance de 10.000 francs, c’est plus sûr.
Nous avons monté le coup par écrit, mon doux Antoine. J’ai l’honneur de
posséder dix précieux autographes de votre main.
--Qu’est-ce qu’elle veut dire, cette coquine-là? reprit Joad.
--Elle veut dire, mon cher enfant, reprit Josabeth, que si par hasard
(vous savez comme le hasard est méchant quelquefois), si par hasard une
seule de vos lettres précieuses, une lettre contenant le nœud de
l’intrigue, tombait sous les yeux de la belle, vous n’épouseriez pas ses
écus.
Joad semblait furieux. Abner souriait. La scène se prolongea.
Une autre à ma place se fût étonnée. Je comprenais et j’admirais.
--Coralie, cria Joad, et il prit un couteau sur la table.
--Doucement, l’ami, reprit Josabeth, ou j’appelle. Allons! mon petit, du
calme! 1.000 fr. pour chaque lettre que je te rendrai. J’estime 1.000
fr. chacune de tes épîtres. Trouve donc un éditeur qui les estime à ce
prix-là. Pas facile, mon vieux.
Joad fit mine de vouloir arracher un paquet à Josabeth. Celle-ci se
défendit. Ils jouaient leur rôle parfaitement bien.
--Et moi, dit Abner, je ne suis pas inutile, est-ce que je n’aurai rien?
On ne lui répondit pas.
--Allons, petit, dit Josabeth, faut en finir, donne ta reconnaissance,
et voilà tes lettres.
Joad jouait admirablement la colère. Il donna un morceau de papier, on
lui en rendit plusieurs autres.
--Allons, dit Josabeth, voilà comme j’aime la jeunesse française,
généreuse et bien élevée.
Qu’on vienne nous dire encore, ajouta-t-elle d’un air de triomphe, que
le théâtre ne sert pas à moraliser les populations.
Je fus frappée d’un trait de lumière.
Joad, Abner et Josabeth quittèrent la table. Tous trois chancelaient.
Leur démarche était tremblante; l’inspiration poétique pesait sur eux et
leurs membres fléchissaient sous le poids de leur pensée.
Josabeth tendit son verre à Joad; il y versa une liqueur étrange que je
crois destinée aux poètes. Les abeilles, vous le savez, préparent pour
leur reine, pour celle qui est chargée de peupler la ruche, de former de
nouveaux essaims, un miel particulier. Sans doute les hommes réservent
pour leurs chantres, pour leurs poètes, pour ceux qui parlent la langue
sacrée, ce breuvage pétillant et argenté qui rendit un éclat nouveau à
leurs regards fatigués. Leur parole devint si active et si ardente, que
je ne distinguais plus les mots prononcés.
Hélas! je sentis ma misère native et ma condition de chauve-souris. Je
ne pouvais plus comprendre. Joad et Josabeth exécutèrent une danse
triomphante, signe de joie et de réconciliation, puis ils poussèrent des
cris de victoire. Abner battait des mains. J’étais au troisième ciel.
Quelque chose s’empara de moi, qui ressemblait à du délire. Je
m’associai, malgré moi, au transport des poètes. Je battis des ailes; un
cri aigu s’échappa de ma poitrine haletante. Abner me regarda:
--Tiens! une chauve-souris! s’écria-t-il.
Oui, mes sœurs, il a prononcé votre nom et le mien. Mon faible cœur ne
put résister à tant de joie. Ma patte gauche lâcha insensiblement le
rideau qu’elle tenait, je glissai jusqu’à terre, sans connaissance,
gracieuse pourtant. Je n’ai jamais eu d’amour-propre, mais je ne voulus
pas offrir notre espèce aux yeux de l’espèce humaine sous un jour
désavantageux. Toujours est-il que ces hommes superbes, la voix ardente,
l’œil enflammé, s’écrièrent à la fois:
--Quelle horrible bête!
Exclamation de pitié et de tendresse, sans doute: car leur belle figure
d’hommes exprimait ces nobles sentiments. Je m’y connais et je ne m’y
tromperais pas. Ils ouvrirent la fenêtre. O touchante bonté! J’avais
besoin de prendre l’air et ils le comprenaient! Croyant que je me
trouvais mal, ils m’entourèrent avec un empressement qui me réchauffe
encore le cœur et approchèrent la lumière de moi! Leur main, tremblante
encore, enflamma un rideau. J’ai peut-être causé, dans la demeure des
hommes, un incendie! O siècles, ô mémoire! gardez ce qui doit faire à
jamais la fierté de notre race! Les hommes se sont empressés auprès d’un
pauvre oiseau malade.
Je me rappelle les pensées qui, dans ce moment suprême, me traversèrent
l’esprit. O Dieu, disais-je intérieurement, pourvu que je ne paraisse
pas faible aux yeux des hommes, eux qui jamais sans doute n’ont connu la
faiblesse. Je ne suis qu’une chauve-souris, ô mes enfants, mais quand je
revois cette scène, j’ai des éblouissements. O souvenir sans lequel je
mènerais tristement une vie décolorée, ne m’abandonne pas dans mes
heures de découragement, afin que sur mes vieux jours, entourée de
jeunes oiseaux qui demanderont à leur mère une histoire du bon vieux
temps, je puisse d’un mot les rendre heureux et fiers comme moi-même,
heureux et fiers d’être chauves-souris; que je puisse leur dire: j’ai
été soignée par des mains humaines. Cet honneur fut accordé à votre
grand’mère, un jour où elle se trouva au milieu de trois artistes, qui
s’entretenaient, recueillis devant le Seigneur, des plus hauts mystères
de leur destinée humaine, et qui décidaient du sort des autres hommes,
disposant des diadèmes, et plaçant la couronne sur la tête d’un enfant!
Cinq minutes après, Joad, Abner et Josabeth dormaient du sommeil de
l’innocence. Oh! qu’il est beau, le sommeil des hommes! Je leur donnai
ma bénédiction et je m’envolai. J’emportais le ciel dans mon cœur.
J’emportais pour le reste de mes jours un exemple à imiter. J’emportais
l’expérience, la sagesse, c’est-à-dire le bonheur.
--Mais, mes chers enfants, vous n’avez pas tout compris; la scène du
pavillon est claire; celle de la maison est une énigme pour vous. Je
pardonne à votre étonnement; votre grand’mère elle-même fut un moment
surprise et troublée. Mais, grâce à mon expérience des choses humaines,
je puis vous expliquer le mystère, et si je ne l’ai pas fait plus tôt,
c’est que je voulais m’amuser de votre ignorance, et permettre à vos
jeunes imaginations de s’exercer; car les travaux de l’esprit forment la
jeunesse, et, tout incapables que vous êtes de trouver le mot de
l’énigme, il vous est utile de le chercher. Eh bien, mes enfants, voici
le secret: sachez que les hommes ont coutume de représenter certains
individus de leur espèce dans certaines positions déterminées, et de
leur faire parler un langage de convention pour l’instruction et
l’édification des auditeurs. Ils appellent cela des comédies. Or, dans
la maison, j’ai vu jouer une comédie. La conversation harmonieuse,
musicale et sublime que j’ai entendue dans le pavillon du jardin était
leur langage ordinaire, leur vie vraie de tous les jours. Abner,
Josabeth et Joad traitaient là des intérêts réels de leur vie. Mais la
scène à laquelle j’assistai dans la maison était une scène de théâtre,
une comédie. Dans cette pièce, Joad jouait le rôle d’Antoine, et
Josabeth celui de Coralie. Avant et après la représentation, ils
parlèrent de théâtre et de moralité. Ces grandes âmes, par un dévouement
vraiment admirable, avaient bien voulu descendre une heure jusqu’à
représenter les passions mauvaises, afin d’avertir leurs frères, et de
leur montrer jusqu’où pouvait s’élever l’homme puisqu’il était capable
de descendre si bas.
La pièce finie, Coralie redevint Josabeth, Antoine redevint Joad: ils
retournèrent à leurs grandes entreprises. Peu de temps après, il se fit
un grand bruit dans le monde: sans doute le roi Joas était couronné.