IV

La maison de Jeanne était heureuse et charmante. Le matin et le soir, la

mère et les deux enfants disaient leurs prières en commun. On riait, on

s’aimait, on s’embrassait, on se trouvait riche.

Quand les enfants rentraient, ils trouvaient sur le seuil de la porte la

vieille et charmante Jeanne, qui les recevait avec une égale tendresse.

Jeanne ne cherchait que le bonheur des autres: par conséquent, elle

faisait le sien. Marie et Ives l’entouraient de leur affection, et, plus

ils s’aimaient, plus ils aimaient leur mère; tandis que Rosine, en

détachant sa fille de son mari, l’avait, par une punition merveilleuse,

détachée de sa mère en même temps.

* * * * *

Un dimanche du mois de juillet, Marie et Ives allaient à l’église. Ils

rencontrèrent Blanche qui marchait en sens inverse. Marie avait toujours

ses habits de paysanne. Blanche avait adopté ceux des grisettes de la

ville. Blanche arrêta sa cousine par le bras:

--Il faut que je te parle, lui dit-elle d’un air sombre.

--Je veux bien, dit Marie; la messe n’est pas encore sonnée. Ives fera

un tour le long de l’eau.

--Vois-tu, dit Blanche à sa cousine, d’une voix saccadée, Bertham a un

secret. Il peut nous donner tout l’argent que nous voudrons. Je pars

pour Paris avec ma mère. Bertham sera notre domestique. Nous serons

riches, riches, riches, entends-tu?

--Et Louis! répondit Marie.

--Louis se dérange, dit Blanche; je ne lui dois plus rien.

--Malheureuse! cria Marie, comment rendras-tu à Bertham son argent?

--Tu ne comprends donc pas? je te dis qu’il a un secret! cria Blanche

presque tout haut, puis, baissant la voix: Il y a chez lui une boîte que

j’ai touchée le jour de mon mariage.

--Eh bien? dit Marie, qui avait le frisson sans savoir pourquoi.

--Eh bien, dit Blanche d’une voix basse et précipitée, les petites

pièces d’argent qu’on y met se changent en pièces d’or: nous partons

pour Paris.

Marie regarda Blanche fixement.

--Au nom du ciel, refuse et reste, dit-elle.

Blanche dégagea ses deux mains de l’étreinte de Marie et partit sans

répondre.

Deux jours après, ni Bertham, ni Rosine, ni Blanche n’étaient plus au

village. Louis tomba dans un désespoir très voisin de la folie. Ives

alla le trouver, le prit par la main, l’amena dans sa maison. Mais Louis

resta dans une sorte d’hébétement, et on l’entendait chanter à voix

basse une complainte monotone.

V

Jeanne, Marie et Ives étaient heureux. Ils travaillaient et ils

s’aimaient sans jalousie. Ils travaillaient à la terre. Le travail rend

à l’homme les vraies richesses, les richesses fleuries, parfumées,

vivantes, la splendide abondance sans laquelle les trésors du monde

entier perdent leur valeur.

Les richesses de la terre sortaient de leurs mains rudes et vigoureuses.

Marie interrompait par instants son travail, s’appuyait sur sa bêche et

disait à Ives, en regardant la terre:

--Nous sommes heureux, Ives; nous nous aimons; nous travaillons, parce

que c’est la loi. Nous avons un peu écorché cette pauvre terre sur

laquelle nous vivons ensemble. Nous lui avons confié un grain; nous

pouvons rentrer dans notre maison. Dans quelque temps, elle sera

couverte, cette terre chérie et reconnaissante, de fleurs roses, bleues,

parfumées. Il fera frais le long des prés. Un peu plus tard, les arbres

plieront sous le poids des fruits; les blés seront mûrs; nous n’aurons

plus qu’à avancer la main et à prendre ce que Dieu offre, comme dans ce

pays des contes de fées où on relève, en se baissant, des perles et des

rubis. Tout nous est rendu au centuple. Il me semble qu’en retour nous

devons quelque chose à Dieu. Quand je suis à l’église, quand je

m’adresse à lui, je sens dans mon cœur une joie profonde, comme si je ne

pouvais lui parler sans recevoir à l’instant ma récompense; il nous

comble de biens; que pouvons-nous lui rendre?

--Tiens, dit Ives, voici la réponse.

En effet, un pauvre venait à eux et demandait l’aumône.

Marie alla à sa rencontre.

--Venez, lui dit-elle, voici ma maison. Vous la reconnaîtrez aux roses

qui sont plantées le long des fenêtres; venez souper avec nous tous les

soirs. J’obéis à mon maître en vous parlant ainsi.

Le pauvre y vint, et s’assit comme les autres près de la cheminée, en

mangeant sa soupe et son pain. Ce mendiant jouait de la flûte et

accompagnait Louis quand Louis chantait sa complainte.

Contes extraordinaires · 第 22 / 75 题