Le lendemain des deux mariages, les deux familles songèrent aux visites
de noce. «Allons donc bien vite voir le vieux Bertham, dit Rosine à
Blanche. Peut-être ton mari voudra t’en détourner. Défie-toi des amis
qu’il voudra te donner. Reste fidèle aux vieux amis de ta famille.
Bertham a de l’expérience; il a un jugement droit. Il sait ce qu’on doit
à la vieillesse, et si tu es tentée de l’oublier, il te le rappellera.»
Bertham possédait aux environs de Gléni une cabane, et on le trouvait
toujours assis sur le bord du chemin, en face de cette cabane, le jour,
tressant les paillassons, le soir, regardant jouer les enfants dans la
rue. Ses vêtements en lambeaux, d’où sortaient des pieds et des mains
énormes, retombaient flasques et malpropres sur ses membres grêles. Son
visage allongé, couleur de cuivre, sillonné de rides énormes, était
ombragé de cheveux noirs et crépus. Ses larges oreilles étaient plates
et blafardes; les sourcils et les cils étaient blancs, l’œil fauve et
couvert. Bertham clignotait dès qu’on lui adressait la parole. Sa bouche
mince était garnie de dents blanches, serrées et pointues comme les
dents d’un loup. Cet homme avait je ne sais quoi de fantastique et de
sombre qui saisissait. Rosine et Blanche avaient de l’attrait pour lui,
tandis qu’il inspirait à Jeanne et à Marie une secrète répulsion.
Bertham semblait inoffensif, parlait peu et pensait encore moins.
Marie refusa d’accompagner sa cousine chez Bertham.
Rosine et Blanche entrèrent seules, causèrent avec le vieillard,
regardèrent curieusement sa cabane. Le vieux fauteuil de Bertham avait
les pieds enfouis dans des épluchures de légumes. Ces légumes étaient la
nourriture habituelle de deux lapins. Les deux lapins broutaient au
milieu d’une douzaine de poules conduites par un coq noir fort jaloux de
son autorité, qui se prélassait dans tous les coins de ce taudis. Ce
désordre était affreux. Blanche toucha à tout en riant aux éclats, et
finit par mettre la main sur une vieille boîte cachée derrière les
rideaux du lit. A ce moment, le vieux pâlit et s’avança vivement pour la
lui retirer des mains. Ce mouvement si brusque n’était pas nécessaire;
Blanche avait déposé la boîte sur une planche avec une terreur
inexplicable.
--Le vieux a un trésor, dit Rosine à sa fille, quand elles furent
sorties de la cabane.
--Non, mère, dit Blanche; la boîte était légère.
Cependant tout s’ébruite dans les villages. Bertham acquit cette
importance énorme que donne aux yeux des paysans un trésor supposé;
aussi l’on plaignait Marie et l’on enviait Blanche, car Bertham
n’approchait jamais la première, et passait des journées entières chez
la seconde.
Lorsque Blanche et Louis étaient aux champs, Bertham et Rosine causaient
ensemble. Vers le soir, Blanche rentrait un peu avant son mari. Pendant
cet instant, Bertham lui adressait paternellement la parole: il la
plaignait d’être dominée, subjuguée par Louis. Une femme, disait-il
souvent, ne doit pas être l’esclave d’un homme. Blanche s’excusait comme
une coupable; elle craignait, disait-elle, de rendre son mari
malheureux, de le pousser à de graves désordres, de compromettre pour
toujours la paix et le bonheur de sa vie.--Pauvre enfant, répliquait
Bertham, vous ne voyez donc pas que plus une femme obéit, plus son
despote devient impérieux! Allons, un peu de caractère et de dignité, si
vous voulez être heureuse.
Peu à peu, Blanche faiblit. Bientôt elle passa à ses yeux, et aux yeux
de tous, pour une esclave, pour une victime malheureuse, innocente et
persécutée.
Louis n’entendait, en rentrant chez lui, que des théories confuses et
extravagantes. Il déserta sa maison; il n’y rentrait que pour dormir.
Blanche fut livrée à Bertham, qui continuait ses enseignements.