III

Le lendemain des deux mariages, les deux familles songèrent aux visites

de noce. «Allons donc bien vite voir le vieux Bertham, dit Rosine à

Blanche. Peut-être ton mari voudra t’en détourner. Défie-toi des amis

qu’il voudra te donner. Reste fidèle aux vieux amis de ta famille.

Bertham a de l’expérience; il a un jugement droit. Il sait ce qu’on doit

à la vieillesse, et si tu es tentée de l’oublier, il te le rappellera.»

Bertham possédait aux environs de Gléni une cabane, et on le trouvait

toujours assis sur le bord du chemin, en face de cette cabane, le jour,

tressant les paillassons, le soir, regardant jouer les enfants dans la

rue. Ses vêtements en lambeaux, d’où sortaient des pieds et des mains

énormes, retombaient flasques et malpropres sur ses membres grêles. Son

visage allongé, couleur de cuivre, sillonné de rides énormes, était

ombragé de cheveux noirs et crépus. Ses larges oreilles étaient plates

et blafardes; les sourcils et les cils étaient blancs, l’œil fauve et

couvert. Bertham clignotait dès qu’on lui adressait la parole. Sa bouche

mince était garnie de dents blanches, serrées et pointues comme les

dents d’un loup. Cet homme avait je ne sais quoi de fantastique et de

sombre qui saisissait. Rosine et Blanche avaient de l’attrait pour lui,

tandis qu’il inspirait à Jeanne et à Marie une secrète répulsion.

Bertham semblait inoffensif, parlait peu et pensait encore moins.

Marie refusa d’accompagner sa cousine chez Bertham.

Rosine et Blanche entrèrent seules, causèrent avec le vieillard,

regardèrent curieusement sa cabane. Le vieux fauteuil de Bertham avait

les pieds enfouis dans des épluchures de légumes. Ces légumes étaient la

nourriture habituelle de deux lapins. Les deux lapins broutaient au

milieu d’une douzaine de poules conduites par un coq noir fort jaloux de

son autorité, qui se prélassait dans tous les coins de ce taudis. Ce

désordre était affreux. Blanche toucha à tout en riant aux éclats, et

finit par mettre la main sur une vieille boîte cachée derrière les

rideaux du lit. A ce moment, le vieux pâlit et s’avança vivement pour la

lui retirer des mains. Ce mouvement si brusque n’était pas nécessaire;

Blanche avait déposé la boîte sur une planche avec une terreur

inexplicable.

--Le vieux a un trésor, dit Rosine à sa fille, quand elles furent

sorties de la cabane.

--Non, mère, dit Blanche; la boîte était légère.

Cependant tout s’ébruite dans les villages. Bertham acquit cette

importance énorme que donne aux yeux des paysans un trésor supposé;

aussi l’on plaignait Marie et l’on enviait Blanche, car Bertham

n’approchait jamais la première, et passait des journées entières chez

la seconde.

Lorsque Blanche et Louis étaient aux champs, Bertham et Rosine causaient

ensemble. Vers le soir, Blanche rentrait un peu avant son mari. Pendant

cet instant, Bertham lui adressait paternellement la parole: il la

plaignait d’être dominée, subjuguée par Louis. Une femme, disait-il

souvent, ne doit pas être l’esclave d’un homme. Blanche s’excusait comme

une coupable; elle craignait, disait-elle, de rendre son mari

malheureux, de le pousser à de graves désordres, de compromettre pour

toujours la paix et le bonheur de sa vie.--Pauvre enfant, répliquait

Bertham, vous ne voyez donc pas que plus une femme obéit, plus son

despote devient impérieux! Allons, un peu de caractère et de dignité, si

vous voulez être heureuse.

Peu à peu, Blanche faiblit. Bientôt elle passa à ses yeux, et aux yeux

de tous, pour une esclave, pour une victime malheureuse, innocente et

persécutée.

Louis n’entendait, en rentrant chez lui, que des théories confuses et

extravagantes. Il déserta sa maison; il n’y rentrait que pour dormir.

Blanche fut livrée à Bertham, qui continuait ses enseignements.

Contes extraordinaires · 第 21 / 75 题