--Comment va le docteur ce matin?
--La nuit n’a pas été bonne.
--Lui qui guérit si bien les autres, il ne peut donc pas se guérir
lui-même?
--Ah! ne m’en parlez pas. Nous sommes au désespoir. Mourir à trente-cinq
ans! un homme si bon et si savant!
--Mourir dites-vous? Il va mourir?
--Mais, Monsieur, s’il continue à ne pas manger, la chose est certaine;
il va mourir.
--Et vous ne pouvez pas le faire manger?
--Si je le pouvais! si nous le pouvions! si quelqu’un le pouvait! Tous
les premiers médecins de Paris se sont réunis ici hier matin. Ils ont
causé deux heures. Mais que voulez-vous? Comment faire vivre un homme
qui est dans l’impossibilité complète de manger?
Ce dialogue se tenait à la porte de William, illustre et grand docteur
en médecine qui mourait d’un mal inconnu.
Un de ses amis interrogeait le domestique du médecin, et n’en pouvait
tirer que la réponse ordinaire:
--Le docteur ne mange pas.
Depuis longtemps William avait perdu l’appétit.
--Je ne trouve plus de goût à ce que je mange, disait-il quelquefois.
Néanmoins, ce mal demeurait dans des limites supportables. William
mangeait peu et sans appétit, mais il mangeait assez pour vivre.
Insensiblement, cet état devint plus grave; William tomba dans une
tristesse extraordinaire. Rien dans le monde entier ne l’attirait plus;
ses sentiments s’éteignaient un à un; lui, dont l’ardeur avait été
proverbiale, il devenait indifférent. Indifférent! quelle parole! Sa
passion pour la médecine était seule vivante dans la ruine de son âme et
de son corps. Mais un jour vint où cette passion elle-même baissa. Alors
tous dirent: William est perdu!
Les médecins, ses amis, vinrent lui soumettre des cas difficiles, le
consulter sur des choses intéressantes, lui poser des problèmes que seul
il pouvait résoudre. William répondit d’un air distrait.
On le mit sur la voie d’une grande découverte. Lui dont ce mot seul,
_découverte_, suffisait pour allumer le regard, lui, William ne répondit
pas et s’étendit sur un canapé.
Cependant il cessait de visiter ses malades, les recommandait à ses
confrères avec l’air négligent d’un homme malheureux qui s’acquitte par
devoir d’une commission. La tristesse devint immense en lui et autour de
lui.
--Qu’as-tu? lui dit Robert, son meilleur ami.
--Justement, je n’ai rien, répondit William. Ne me demande pas ce que
j’ai; demande-moi ce que je n’ai pas. Il faut avoir, et je n’ai pas.
--Mais de quoi as-tu besoin?
--J’ai besoin de quelque chose; voilà tout!
--Mais enfin?
--Voilà le commencement et la fin: J’ai besoin de quelque chose.
--Tu n’as pas d’appétit?
--Je meurs de faim.
--Et pourquoi ne manges-tu pas?
--Parce que je n’ai pas la chose dont j’ai faim; cette chose-là me
manque.
--Et quelle est-elle?
--Je ne sais pas.
On essayait chaque jour un mets nouveau. Jamais repas ne fut préparé
avec le travail qu’exigeait chaque jour chaque repas de William, et
chaque jour ce travail était également inutile. Il s’asseyait à table
d’un air triste et comme par complaisance, goûtait du bout des lèvres ce
repas concerté par tous les savants réunis, se levait presque furieux,
s’enfermait et on ne le voyait plus. Enfin, le mal grandissait de
semaine en semaine, la faiblesse était extrême; une fièvre lente
survint, les nuits étaient agitées; les meilleurs amis n’étaient plus
reçus; William ne voulait voir personne, et Robert en était réduit à
avoir avec le domestique qui gardait la porte de son ami le dialogue que
nous avons entendu au commencement de cette histoire.
Que faisait dans sa chambre William enfermé? Il écrivait. Je cite
quelques passages.
Voici quelques pages d’un cahier qu’il tenait sous clef.