Ce soir-là, Amélie et Anna tremblèrent d’un tremblement inconnu. Au
moment où Ludovic remontait l’escalier, Mirro passait devant lui, la
queue en l’air, et se jetait, avide de caresses, entre les jambes de ses
deux maîtresses. Le chien, voyant l’avare, fit entendre un grognement et
courut aux deux femmes comme pour les consoler. Ludovic le regarda
fixement. C’est pourquoi les deux femmes tremblèrent.
Le lendemain matin, Ludovic sortit comme à son ordinaire: comme à son
ordinaire aussi, il revint avec un acheteur. Celui-ci avait un fouet à
la main. C’était ce moment hideux et effrayant où les deux femmes se
disaient chaque jour: Quelle partie de nous-mêmes va-t-il nous arracher
aujourd’hui? Quelle dernière ressource, quelle dernière consolation
allons-nous perdre? Quel morceau de notre vie va se détacher de nous?
Quelle victime va brûler sur l’autel du démon?
Ce jour-là, leur anxiété était plus terrible qu’à l’ordinaire. Le temps
d’ailleurs était à l’orage. Quelque chose d’inouï pesait sur l’âme des
deux femmes.
Ludovic arrivait avec celui que sa femme et sa fille appelaient le
bourreau. Les deux femmes s’enfuirent par un mouvement involontaire.
Ludovic appela Anna, Anna, Anna!
La colère arrivait.
Anna parut.
--Où est Mirro? dit Ludovic.
Pas de réponse.
--Tu n’entends pas! Où est Mirro?
Anna, sans répondre, se jeta au cou de sa mère, en pleurant. Depuis la
veille, les deux femmes avaient deviné sans oser le dire. Il y a des
paroles qu’on ne peut pas prononcer. Elles n’avaient pas osé dire: Mirro
va être vendu! Mirro, le seul fidèle, Mirro, l’unique ami! Mirro qui
quelquefois ramenait encore le sourire dans la maison désolée. Ne
sachant plus si elles étaient seules, ayant tout oublié jusqu’à leur
résignation ordinaire, les deux femmes se jetèrent, devant l’étranger,
aux pieds de Ludovic. Quant à Mirro, comme s’il eût compris, il s’était
réfugié à la cuisine. Ludovic, d’un geste brusque, écarta et sépara les
deux femmes qui pleuraient à terre, et appela: Mirro!
Le chien grogna, et ne vint pas.
--Ah! tu ne veux pas, vilaine bête: je saurai te trouver peut-être. Et
prenant le fouet des mains de l’acheteur il se dirigea vers la cuisine
d’où venait le grondement.--Ici, Mirro!--Mirro grogna profondément.
--Anna, dit Ludovic, appelle Mirro.
Anna pleurait à ne plus pouvoir parler. L’ordre d’appeler Mirro pour le
trahir et le vendre lui fit éclater le cœur. Elle se tordait dans les
sanglots.
--M’as-tu entendu? dit Ludovic.
--Mirro! dit Anna d’une voix étranglée.
Mirro accourut d’un air inquiet, lécha les mains à sa maîtresse pour la
consoler, et son pauvre langage avait l’air d’un sanglot.
--Mirro, dit Anna, il faut nous séparer.
Mirro fit entendre un gémissement.
Ludovic se disposa à le prendre pour le remettre entre les mains de
l’acheteur. L’animal se coucha à terre et s’accrocha au plancher.
Ludovic embarrassé regardait l’acheteur. Un mouvement que fit celui-ci
permit d’entendre dans sa poche un bruit de monnaie; les yeux de Ludovic
brillèrent et le demi-attendrissement qu’il venait d’avoir devant
l’animal couché disparut.
Il prit le chien par le cou, comme pour le soulever, mais l’animal se
fit lourd. Il refusa d’être emporté.
--Maman, dit Anna, fais tes adieux à Mirro, et allons-nous-en. Je ne
veux pas que tu voies le dernier moment. Amélie, étouffant de sanglots,
s’appuyait sur sa fille! Elle s’approcha du chien, l’embrassa, et lui
dit:
--Adieu, Mirro! dans tous nos mauvais jours, tu nous a été fidèle. Seul
tu nous as aimées. Seul tu nous as caressées. Tu sais bien que c’est
malgré moi que je te quitte. Seras-tu heureux là-bas? Auras-tu seulement
à manger? Penseras-tu à nous? Monsieur, dit-elle, contenant son horreur,
et parlant à l’acheteur sans le regarder, soyez bon pour Mirro! Et elle
tenait toujours la tête du chien dans ses mains et sous ses baisers.
--Viens, maman, dit Anna, sortons. Et la jeune fille entraîna sa mère
qui se laissa faire sans savoir où elle était. Comme elles passaient la
porte, le chien s’élança pour les suivre. Ludovic ferma la porte
brusquement.
L’avare, l’acheteur et le chien restèrent en présence; mais le chien,
qui, devant les deux femmes, n’avait été que tendre et caressant,
changea de physionomie devant les deux hommes. Sa douceur le quitta avec
ses deux maîtresses, et il toisa les deux individus avec un regard plein
de colère.
Il fallait pourtant le prendre, l’enchaîner, l’entraîner. Mais, entre
les deux hommes, c’était à qui ne l’approcherait pas. Mirro
reconnaissait bien Anna et Amélie pour ses maîtresses; il ne
reconnaissait pas Ludovic pour son maître. L’avare n’était pour lui
qu’un ennemi.
L’acheteur s’avança.--Le chien grogna.
L’acheteur s’avança.--Le chien montra ses crocs.
L’acheteur s’avança.--Le poil de Mirro se dressa.
L’acheteur s’avança: Mirro devint si effrayant, que l’acheteur
recula.--Jamais je n’ai vu pareille chose, dit-il; je repasserai demain.
Et il sortit avec la rapidité d’un homme qui a peur et qui ne reviendra
pas. A peine la porte était-elle fermée sur lui qu’il se passa une chose
épouvantable. Ludovic leva le fouet sur le chien, pour le punir; le
chien lui sauta à la gorge; l’homme jeta un cri rauque; le chien ne
lâchait pas. Ses yeux jaunes si caressants avaient pris une expression
effroyable, et il mordait et il étranglait. L’œil en feu, le poil
hérissé, il avait l’air incrusté dans celui qu’il égorgeait. L’homme et
la bête avaient l’air de ne plus faire qu’un. Les yeux, démesurément
ouverts, ne clignaient plus. La gorge dévorée rendait des sons étranges
qui allaient en s’affaiblissant. Les efforts de Ludovic exaspéraient la
fureur du chien. Le râle de l’homme faiblissait, et le chien ne lâchait
pas. Les dernières convulsions tordaient le misérable et le chien ne
lâchait pas; un cri voulut sortir de sa gorge serrée. «Ah! mon Dieu!»
Et ses cheveux se dressèrent! Dieu! Voilà le mot! Il le reconnaissait!
Le mot! le mot! le mot! le mot! Et il n’était plus temps! Le mot cherché
avec toute la fureur du désespoir brûlant, toute la patience du
désespoir suprême, morne et muet, le mot cherché à travers les
conversations, les livres et les dictionnaires! Le mot pour lequel il
s’était suspendu, haletant, aux lèvres de quiconque prononçait un mot!
Le mot! voilà le mot et Mirro ne lâchait pas!
Et cette fois-ci Ludovic reconnaissait le mot, parce que le mot avait
repris dans ce moment-là un sens pour lui. L’approche de la mort lui
avait rendu un son, un sens; l’approche de la mort avait jeté sur lui
une lumière, et Ludovic se souvint de l’avoir prononcé dans son
désespoir, et de ne pas l’avoir reconnu; le mot, c’était le mot! Et
maintenant il le reconnaissait, et Mirro ne lâchait pas!
Pendant ce temps les deux femmes parcouraient les rues, sans parler,
cachant leurs larmes sous leurs voiles. Il y a des circonstances dans la
vie qui peuvent donner à un chien des proportions gigantesques. Le
dernier ami, quel qu’il soit, devient une créature d’une espèce à part.
Au bout de deux heures, épuisées, mais ne sentant pas la fatigue, elles
se trouvèrent devant leur porte et hésitèrent à rentrer. Revoir sans
Mirro la maison où Mirro les avait aidées à supporter la vie, appeler
Mirro et ne pas recevoir de réponse, se lever le matin, se coucher le
soir, ne voir personne, ne sentir que la tristesse, et ne plus même
apercevoir Mirro, Mirro remuant la queue!
Enfin elles entrèrent.
Mirro courut à elles, l’air doux, le corps mou et flexible, plein de
tendresse, plein de caresses, et il les léchait, et il les baisait, et
il les dévorait, et il avait l’air de leur dire:--Maintenant nous sommes
libres, soyez heureuses!
Et à l’autre extrémité de la chambre, il y avait un cadavre tordu, les
yeux sanglants à peu près sortis de la tête, les bras et les jambes qui,
déjà dans la mort, semblaient encore dans la convulsion, une bouche
crispée, un front livide: la dureté était encore là. Il avait l’air de
maudire. Le cadavre semblait déjà vieux en tant que cadavre, et la
pourriture, semblable à un avare qui voit enfin rentrer son argent,
avait l’air de lui dire:--Je suis pressée, embrassons-nous! Il y a
longtemps que je t’attendais!