Voici un livre de contes. Il fait suite à mes ouvrages. Il n’arrive pas,
en qualité d’exception, comme un travail d’un genre à part. Il dit, en
un autre langage, ce que j’ai déjà dit; il escorte, il accompagne, il
commente, il résume mes pensées et mes écrits.
Ceux qui me connaissent, me reconnaîtront.
J’ai voulu donner le corps d’un récit aux vérités que j’exprime
habituellement: ceux qui, dans mon livre de _l’Homme_, ont lu _le Veau
d’or_, ne seront pas étonnés de lire _Ludovic_ dans mon livre de contes.
La science sans Dieu et la science avec Dieu, étudiées aussi dans le
livre de _l’Homme_, seront reconnues par le regard intelligent qui se
fixera sur _Les Deux Étrangers_, etc., etc.
L’homme est quelquefois en armes contre la vérité. Quand elle vient à
lui, sous la forme sévère d’une théorie, il se raidit quelquefois, et
cherche, dans son arsenal, des traités pour la repousser.
La vérité, qui veut bien revêtir la forme du conte, ne dit pas son nom
tout d’abord. Elle s’adapte aux préférences de l’homme, toujours enfant,
avide de faits et de récits, elle lui parle avec bonté. Elle parle
maternellement, et pénètre, cachant ses armes, dans l’intelligence
désarmée qui l’écoute et qui l’accueille.
Le conte est la parole humble et solennelle, mystérieuse et
bienveillante, des grandes vérités.
Le conte est en lui-même une des formes les plus antiques, les plus
profondes, les plus fécondes, et j’oserais dire les plus vénérables de
la parole humaine. Toutes les grandes vérités ont des contes autour
d’elles. Le mot de conte, dont le langage mauvais et profane a fait le
synonyme du mot mensonge, ce mot de conte devrait précisément être
réservé à l’expression des choses vraies. Dans le conte, la chose
extérieure, le récit est la création de l’écrivain. Mais la chose
intérieure, l’idée, le fond est le patrimoine de l’humanité. L’habit du
conte est taillé par l’auteur. Son corps appartient au dépôt des vérités
universelles.
Les contes par lesquels on berce les enfants profanent quelquefois la
majesté du conte en même temps que celle de l’enfance.
Le conte est l’expression d’une idée sous la forme d’un fait. Il est
adapté à l’homme qui a un corps et une âme.
Le conte est la complaisance d’une haute vérité morale qui veut bien
prendre la forme d’un récit pour entrer plus facilement dans l’oreille
humaine. L’homme aime qu’on lui raconte quelque chose. La vérité morale
se penche, se plie à son tempérament, et, prenant la forme qu’il aime,
s’introduit, sans le prévenir, dans son intelligence.
Ce livre commence et finit par la recherche du Nom de Dieu.
La recherche du Nom de Dieu est le drame de la vie humaine.
Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, dit saint Pierre à
Jésus-Christ. La terre, depuis quatre mille ans, attendait cette
profession de foi.
La recherche du Nom de Dieu qui est la vie des sociétés, est aussi la
vie des individus.
La vie des sociétés s’appelle l’histoire.
La vie des individus s’appelle le drame.
Drame vient de δραω, faire. Chacun de nous fait quelque chose, le bien
ou le mal.
Chacun de nous affirme ou nie le Nom de Dieu.
Mais il est un autre nom qui ne sonne pas comme le Nom de Dieu, il rend
un son tout à fait opposé. Et, à chaque instant, dans la vie, dans
l’histoire, dans la religion, dans l’Écriture sainte, il est suscité par
le Nom de Dieu, et appelé par lui, rapproché de lui mystérieusement.
Ce nom, c’est le nom du pauvre.
Le pauvre, dit David, est celui qui est abandonné à Dieu.
Il est la part de Dieu, et Dieu est son vengeur.
Or il y a mille espèces de pauvres. Le pauvre est celui qui a besoin, et
il y a mille espèces de besoins. Quiconque sent quelque part, au fond de
lui, un vide quelconque, est le pauvre dont je parle.
Ce livre semble placé entre deux noms, le Nom de Dieu et le nom du
pauvre, comme un pont jeté entre deux abîmes.
* * * * *
Les hommes sont guidés, dans leur pèlerinage terrestre, comme les
Hébreux dans le désert, le jour par une colonne de nuée, la nuit par une
colonne de feu. Le drame de la vie a un côté évident et un côté
mystérieux. Les lois qui régissent la vie ont des évidences; elles ont
aussi des mystères.
Je me suis particulièrement attaché dans ce livre à regarder le mystère.
Nul homme ne sait, dit l’Esprit-Saint, s’il est digne d’amour ou de
haine.
Parole terrible!
Cette parole terrible et habituellement oubliée se place, dans mon
esprit, à côté d’une autre parole terrible et habituellement oubliée, le
péché par omission.
Seigneur, quand est-ce que vous avez eu faim et que nous ne vous avons
pas donné à manger? Quand est-ce que vous avez eu soif et que nous ne
vous avons pas donné à boire?
Le péché par omission est le moins remarqué des péchés, puisqu’il
consiste non dans un acte, mais dans une absence d’acte. Or l’absence
est une chose importante, mais cachée. L’absence ne parle pas, ou elle
parle de si loin qu’on n’entend pas cette voix affaiblie par la
distance. L’absence la plus cruelle, c’est l’oubli. J’ai voulu parler
des oubliés, des hommes de génie, des pauvres.
J’ai voulu les rappeler au souvenir des autres.
Beaucoup parlent de charité, sans savoir ce qu’ils disent. On dirait
que, dans leur bouche, ce mot n’a plus de son, comme s’il était prononcé
sous la machine pneumatique.
J’ai essayé ici de faire retentir ce mot: _Charité_, dans l’air
respirable, dans le champ de la vie.
Quelques-uns lui donnent une signification presque méprisable: _faire la
charité, recevoir la charité_.
Cependant Dieu est charité, dit saint Jean.
La charité est si glorieuse, qu’elle sera la fête de l’éternité. En ce
monde, elle a des aptitudes prodigieuses et généralement inconnues. J’ai
voulu montrer en acte quelques-uns de ses effets et quelques-uns des
effets de son absence.
La charité, outre ses effets évidents, a des effets mystérieux. Elle a
des contre-coups, elle a des échos; elle fait germer et fleurir des
splendeurs inattendues.
La charité, qui voit un peu de bien et qui l’aime, produit là où elle a
daigné voir ce bien, un bien plus grand. Elle a daigné voir le germe, et
elle fait grandir l’arbre.
La sympathie développe le bien et atténue le mal chez la personne
qu’elle atteint. La sympathie ne se borne pas à voir, elle agit. Elle
développe ce qu’elle aime, et combat ce qu’elle redoute.
L’antipathie atténue le bien et développe le mal. Elle éteint la mèche
encore fumante, elle brise le roseau à demi brisé.
Le conte des _Deux ennemis_ contient peut-être un germe d’étonnantes
réconciliations. Le regard que nous jetons les uns sur les autres a
d’admirables fécondités, s’il est charitable. Et celui-là voit ce que ne
voient pas les autres; car voici une des gloires de la charité, la plus
oubliée peut-être et la plus mystérieuse de toutes: