CHAPITRE VI.

[36] On voit en effet que le fameux maire Ébroin s’autorisa d’un faux

Clovis qu’il disoit fils de Clotaire II.

[37] C’est ici le lieu de rendre compte, en peu de mots, du systême du

président de Montesquieu sur les fiefs. Il est bien surprenant qu’avec

tant de lumières, cet écrivain soit allé chercher l’origine des fiefs

dans les coutumes des Germains. Chez les Germains, dit-il, (_L. 30, C.

3_,) il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Étrange proposition!

N’est-ce pas le fief qui constitue seul le vassal? «Il n’y avoit point

de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres à donner,

ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des armes, des

repas.» En se voyant forcé de regarder comme des fiefs, des chevaux

de bataille, des armes et des repas, comment Montesquieu ne s’est-il

pas aperçu qu’il étoit dans l’erreur? qu’il est dangereux de faire

un systême! «Il y avoit des vassaux, parce qu’il y avoit des hommes

fidelles qui étoient liés par leur parole.» Mais il y a eu dans toutes

les nations des hommes fidelles qui étoient liés par leur parole; et

jamais cependant personne n’a prétendu que le gouvernement des fiefs

ait été le gouvernement de toutes les nations. «Ils étoient engagés

pour la guerre, et faisoient à peu près le même service que l’on fit

depuis pour les fiefs.» Nos soldats sont donc aujourd’hui des vassaux

de la couronne; leur engagement et leur paye sont donc des fiefs.

Après avoir pris des chevaux de bataille, des armes et des repas pour

des fiefs, il n’est pas surprenant que le président de Montesquieu

ait donné la même qualification aux dons que les rois Mérovingiens

faisoient de quelques parties de leurs domaines, et que j’ai appelés

simplement des bénéfices. Vouloir que tout don soit un fief, c’est

certainement confondre toutes les idées. Si ces mots sont synonymes,

il est inutile de rechercher l’origine des fiefs dans l’histoire des

barbares qui ont détruit l’Empire Romain; qui ne voit pas que les fiefs

seroient aussi anciens que le monde, qu’ils dureroient autant que

les sociétés, et appartiendroient également à toutes les espèces de

gouvernement?

Le fief a toujours été défini, _quod pro beneficio Dominus dat eâ lege,

ut qui accipit, militiæ munus aliudve servitium exhibeat_. C’est cette

idée qu’on doit avoir d’un fief pour le distinguer d’un simple don,

qui fait que je n’ai donné que le nom de bénéfices aux terres que les

rois de la première race donnoient aux Leudes. En effet, ces dons

n’imposoient aucune obligation particulière au Leude qui les recevoit,

et le bénéficier n’étoit tenu qu’à ne point trahir le serment de

fidélité qu’il avoit prêté pour être admis dans la classe des Leudes,

c’est-à-dire, à ne rien faire qui fût contraire aux intérêts du prince.

_Quæ unus de fidelibus ac leodibus_, est-il dit dans l’ordonnance

publiée en 615, par l’assemblée de Paris, _suam fidem servando Domino

legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque

aliquo incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri_.

(Art. 17.) Si les bénéficiers du prince avoient eu à remplir quelque

devoir qui ne fût pas commun à tous les Leudes, l’ordonnance en auroit

sans doute parlé. Il n’est question que de garder sa foi, et on ne

trouve rien dans les monumens de la première race, qui invite à croire

qu’un Leude prêtât un nouveau serment lorsqu’il étoit gratifié d’un

bénéfice, ou qu’il contractât quelque nouvelle obligation, soit à

l’égard du service militaire, soit à l’égard du service domestique dans

le palais.

Quelle autorité pourroit-on apporter pour prouver que les officiers

de la personne du prince, ou ceux qui composoient son conseil ou sa

cour de justice, n’exerçassent leurs fonctions qu’en vertu de quelque

bénéfice ou de quelque domaine qui leur auroit été donné?

Montesquieu prétend que les bénéficiers étoient tenus au service

militaire en conséquence de leur bénéfice; mais il est prouvé, par tous

les monumens de notre histoire, que servir à la guerre n’étoit point un

devoir particulier aux bénéficiers, puisque tout citoyen étoit soldat,

et obligé d’aller à la guerre quand il étoit commandé. Si on servoit

à la guerre parce qu’on étoit bénéficier, les simples Leudes, qui

n’avoient point de bénéfice, étoient donc exempts du service militaire;

mais qui pourra jamais penser qu’une telle exemption fût le privilége

des grands d’une nation qui n’aimoit et n’estimoit que la guerre?

Comment le président de Montesquieu prouve-t-il son sentiment? Est-ce

en citant Grégoire de Tours, quelque charte, quelque loi, quelque

ordonnance des rois Mérovingiens? Non, je trouve des capitulaires

de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, de Charles-le-Chauve, &c.

Je trouve jusqu’aux établissemens de S. Louis, quoiqu’il convienne

lui-même, (_L. 30, C. 7_,) que «Charles Martel fonda de nouveaux fiefs

qu’il faut bien distinguer des premiers, et (_L. 31, C. 23_,) qu’il se

fit alors une espèce de révolution dans les lois féodales.» Pourquoi

donc veut-il appliquer aux bénéfices antérieurs à Charles Martel, ce

qui ne convient qu’à ceux que ce maire créa?

Pour satisfaire un lecteur un peu au fait de notre histoire, il ne

faut lui présenter que des autorités presque contemporaines, ou du

moins qui ne tiennent pas à des temps séparés par des révolutions

considérables. Les Français, toujours inconsidérés, inconstans et

peu attachés à leurs principes, se sont vus dans des circonstances

trop différentes sous la première, la seconde et la troisième race,

et ils ont obéi trop servilement à la bizarrerie de la fortune et

des événemens, pour qu’on puisse expliquer avec quelque sureté les

usages d’un siècle, par les lois et les coutumes du temps postérieur.

Faute de cette règle de critique, sans laquelle on s’égarera toujours

en écrivant sur l’histoire de France, le président de Montesquieu a

confondu les seigneuries, les bénéfices et les fiefs, ou a séparé des

choses qui étoient unies; de-là vient encore une obscurité dont on

ne s’aperçoit pas, quand on lit superficiellement, comme la plupart

des lecteurs, mais fatigante pour des personnes qui, lisant pour

s’instruire, veulent acquérir des vérités, et les avoir en ordre.

Il ne faut regarder les bénéfices des Mérovingiens que comme un

établissement qui donna lieu à Charles Martel de créer des fiefs,

qui d’abord ne furent eux-mêmes qu’un établissement économique et

domestique, et qui ayant fait, ainsi que je le dirai dans le livre

suivant, des progrès très-considérables à la faveur des troubles qui

ruinèrent les successeurs de Charlemagne, devint le droit public,

général et politique de la nation.

[38] Nous n’avons aucune des chartes par lesquelles Charles Martel

conféra des bénéfices, et c’est une grande perte pour les personnes qui

aiment l’histoire de France; car on verroit sans doute dans ces chartes

à quelles conditions il donna des bénéfices. On y trouveroit les

preuves les plus complètes de la révolution arrivée sous sa régence,

dans une partie de l’administration qui avoit déjà excité tant de

troubles et éprouvé plusieurs changemens.

On a vu, dans le corps même de mon ouvrage, les raisons qui purent

déterminer Charles Martel à imposer des devoirs particuliers à ses

bénéficiers: à ces motifs, j’en ajouterai ici un nouveau, c’est que

ce seigneur se trouvoit dans une situation toute différente de celle

des rois Mérovingiens. Ceux-ci, par une suite naturelle des anciens

principes du gouvernement, avoient des Leudes accoutumés à leur être

attachés. On ne leur contestoit point d’être le centre de la puissance

publique: leurs intérêts étoient dans le fond les mêmes que ceux de la

nation. Charles Martel, au contraire, comme duc d’Austrasie, et maire

de Bourgogne et de Neustrie, ne possédoit qu’une dignité nouvelle et

suspecte à une grande partie des Français. Ne voulant point voir de

roi au-dessus de lui, et gouvernant sa nation avec un sceptre de fer,

il eut besoin, pour affermir sa fortune, de se faire des soldats qui

n’appartinssent qu’à lui, qui fussent obligés de défendre ses intérêts

personnels, et trouvassent dans son armée et dans son palais ce qui

pouvoit satisfaire à la fois leur avarice et leur ambition.

Les motifs raisonnables de faire une chose ne sont qu’une foible preuve

qu’elle ait été faite, quand on parle des hommes en général; mais il

n’en est pas de même lorsqu’il est question d’un homme aussi habile que

Charles Martel.

La première preuve que les bénéfices de Charles Martel furent conférés

sous la condition de le servir dans son palais et dans ses guerres,

c’est que ses bénéficiers commencèrent à être appelés vassaux, mot qui

jusques-là n’avoit signifié qu’un domestique. Voyez le glossaire de

du Cange, au mot _vassas_. Pourquoi ces bénéficiers auroient-ils été

appelés vassaux, s’il n’y avoit eu une certaine ressemblance entre les

devoirs auxquels Charles Martel les soumit, et ceux de la domesticité?

Avant la régence de ce maire, rien n’indique, ainsi que je l’ai déjà

dit, que les bénéficiers contractassent de nouvelles obligations, et

fussent spécialement engagés à remplir de certains devoirs; après

cette époque, mille et mille monumens, au contraire, le disent, et

pour ne pas ennuyer le lecteur, je n’en citerai ici que quelques-uns.

_Quicumque ex eis qui beneficium principis habent, parem suum contrà

hostes communes in exercitum pergentem dimiserit, et cum eo ire aut

stare noluerit, honorem suum et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812,

art. 5.) _De vassis dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen

beneficia habere noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum

domno imperatore domi remanserint, Vassallos suos casatos secum non

retineant, sed cum comite cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Ibid.

art. 7.) _Concedimus_, dit Charles-le-Chauve dans une charte, _cuidam

fideli nostro, nomine Rivelongo, sub devotione servitii sui, quasdam

res juris nostri sitas, &c._ (Voyez dom Bouquet, T. 8, p. 835.) Mes

remarques sur le second livre seront remplies de passages qui prouvent

la même vérité.

_Frumoldus..... magis infirmitate quàm senectute confectus.... habet

beneficium non grande in Burgundiâ, in pago Genawense ubi pater ejus

comes fuit, et timet illud perdere, nisi vestra benignitas illi

opituletur, eo quòd præ infirmitate quâ premitur, ad palatium venire

non potest._ (Epist. Eginh. Dom Bouquet, Tom. 6, p. 374.)

_Vassus dominicus..... morbo pedum et senectute gravis volebat venire

ad dominum imperatorem, sed non potuit propter infirmitatem suam.

Cum primùm potuerit, veniet ad servitium ejus. Interim postulat ut

sibi liceat beneficium suum habere, quod ei dominus Karolus dedit in

Burgundia in pago Genawense usquedum ille ad præsentiam ejus venerit,

ac se in manus ejus commandaverit._ (Epist. Eginh. Dom. Bouquet, T. 6,

p. 375.)

Voici en quels termes Éginhard demande un bénéfice pour un de ses

amis. _Est enim homo nobilis et bonæ fidei, bene quoque doctus ad

serviendum utilius in qualicumque negotio quod ei injunctum fuerit.

Servivit enim avo et patri vestro fideliter et strenuè._ (Ibid.) Enfin,

les bénéfices, à cause des services domestiques, avoient tellement

changé de nature, qu’Éthicon, frère de l’impératrice Judith, vit avec

indignation que son fils eut reçu en bénéfice quatre mille manoirs de

terre dans la Haute Bavière; il crut sa maison dégradée.

[39] _Igitur memoratus Princeps (Carolus Martellus) consilio optimatum

suorum, filiis suis regna dividit._ (Cont. Fred. Part. 3.)

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 56 / 92 题