_De la situation du peuple à l’avénement de Hugues-Capet
au trône.--Droits privilégiés, état de la noblesse qui ne
possédoit pas des terres en fief._
Quoiqu’à l’avénement de Hugues-Capet au trône on distinguât l’homme
libre du serf, cette distinction ne laissoit presque aucune différence
réelle entre eux. La souveraineté que les seigneurs avoient usurpée
dans leurs terres, ouvrage de l’avarice et de la vanité, étoit
devenue la tyrannie la plus insupportable. Pouvoit-elle avoir eu des
bornes sous les derniers Carlovingiens, puisque dans un temps bien
postérieur, où il sembloit qu’on commençât à sentir la nécessité
d’une police plus régulière et à penser avec plus d’humanité, les
seigneurs s’opiniâtroient à croire encore que tout leur avoit toujours
appartenu, et que le roturier, ne possédant ses habitations que d’une
manière précaire, les tenoit de leur libéralité? Étrange ignorance des
devoirs que la nature nous prescrit! Ils ne comprenoient pas que leurs
droits pussent être limités[87], ni que ce fût un vol, ou du moins une
injustice, d’exiger des redevances qui n’étoient pas établies par la
coutume ou par des chartes.
Chaque terre fut une véritable prison pour ses habitans. Ici ces
prétendus hommes libres ne pouvoient disposer de leurs biens, ni
par testament, ni par actes entre-vifs, et leur seigneur étoit leur
héritier, au défaut d’enfans domiciliés dans son fief. Là, il ne leur
étoit permis de disposer que d’une partie médiocre de leurs immeubles
ou de leur mobilier. Ailleurs, ils ne pouvoient se marier qu’après en
avoir acheté la permission. Chargés par-tout de corvées fatigantes,
de devoirs humilians et de contributions ruineuses, ils avoient
continuellement à craindre quelque amende, quelque taxe arbitraire,
ou la confiscation entière de leurs biens. La qualité d’homme libre
étoit devenue à charge à une foule de citoyens. Les uns vendirent par
désespoir leur liberté à des maîtres qui furent du moins intéressés
à les faire[88] subsister, et d’autres qui s’étoient soumis pour eux
et pour leur postérité à des devoirs serviles envers une église ou un
monastère, consentirent sans peine que leur dévotion devînt un titre de
leur esclavage.
Cette tyrannie des seigneurs avoit commencé, comme on l’a vu, dans
les campagnes, et elle en chassa les plus riches habitans, qui se
refugièrent dans les villes, où ils se flattoient de vivre sous la
protection des lois; mais les maux qu’ils fuyoient les y poursuivirent,
quand les comtes eurent changé leurs gouvernemens héréditaires en des
principautés souveraines. Ces nouveaux seigneurs exercèrent à leur tour
sur les bourgeois[89] la même autorité que les autres seigneurs avoient
acquise sur les villains de leurs terres. Les péages, les droits
d’entrée, d’escorte et de marche se multiplièrent à l’infini. Les
villes furent sujettes, comme les campagnes, à une taille arbitraire,
et obligées de défrayer leur seigneur et ses gens quand il y venoit.
Vivres, meubles, chevaux, voitures, tout étoit alors enlevé, et on
auroit dit que les maisons des bourgeois étoient au pillage.
Il ne faut que parcourir les chartes par lesquelles les seigneurs
vendirent dans la suite à leurs villes le droit de commune, pour
se faire un tableau de la situation déplorable des bourgeois. Les
priviléges qu’on leur accorde supposent les vexations les plus atroces.
C’est par grâce qu’on permet à ces malheureux de s’accommoder, après
avoir commencé un procès juridiquement, tant on étoit éloigné de penser
que la magistrature fût établie pour l’utilité du peuple, et non pour
l’avantage du magistrat! Ils étoient réduits à demander, comme une
faveur, qu’il fût permis à leurs enfans d’apprendre à lire et à écrire,
et de n’être obligés de vendre à leur seigneur que les denrées ou les
effets qu’ils auroient mis en vente. Toute industrie étoit étouffée
entre des hommes qu’on vouloit rendre stupides. Les bourgeois n’osoient
faire aucun commerce, parce que les seigneurs s’étoient arrogé le droit
d’interdire dans leurs terres toute espèce de vente ou d’achat entre
les particuliers, lorsqu’ils vouloient vendre eux-mêmes les denrées
de leur cru ou celles qu’ils avoient achetées. Ces monopoles étoient
tellement accrédités, que le peuple prit pour un acte de générosité,
l’injustice moins criante par laquelle les seigneurs se réservoient
dans chaque année un temps fixe pour le débit des fruits de leurs
terres, en stipulant toutefois qu’ils les vendroient plus cher que de
coutume, et que les bourgeois n’exposeroient alors en vente que des
denrées altérées et corrompues.
On devine aisément qu’elle espèce de crédit demandoit le comte de Poix
dans la charte qu’il accorde à ses sujets, lorsqu’il exige qu’il lui
fût permis d’acheter une fois en sa vie, à chaque marchand, sans payer
ni donner aucun gage, quelqu’effet qui n’excèderoit pas la valeur de
cinq sous. Autoriser le vol, le déni de payement, la banqueroute par
un traité, suppose d’étranges mœurs. Il seroit trop long de rapporter
seulement les noms des divers droits que les seigneurs avoient établis
à leur avantage, même sans aucun prétexte de bien public. Cette
tyrannie épidémique, si je puis parler ainsi, passa jusqu’à leurs
valets. Les marmitons de l’archevêque de Vienne avoient établi un impôt
sur les mariages; et ses domestiques, prenant sous leur protection des
voleurs et des bandits, dont ils partageoient, sans doute, le butin,
s’étoient fait une seigneurie en sous-ordre, et plus odieuse encore que
celle de leur maître.
La seule différence essentielle qu’il y eût entre les hommes libres
et les serfs, dont la France étoit presqu’entièrement peuplée, c’est
que ceux-ci ne pouvoient s’affranchir que par la pure faveur de leur
maître, tandis que la coutume laissoit aux autres quelques moyens de se
soustraire au joug de leur seigneur. Les hommes libres n’avoient besoin
que du consentement de leur évêque, pour être admis à la cléricature,
qui, par une de ces contradictions ridicules auxquelles il faut
s’accoutumer, quand on étudie l’histoire de France, exemptoit de toute
charge[90] le patrimoine d’un clerc, quoiqu’on ne se fît aucun scrupule
de piller et de soumettre à des redevances, les terres de l’église,
qu’on regardoit comme le patrimoine de Dieu même. Les serfs n’avoient
pas le même avantage; s’ils étoient admis par surprise au nombre des
clercs, l’église, en les dégradant, étoit obligée de les rendre[91] au
maître qui les réclamoit avant qu’ils eussent reçu des ordres sacrés.
Leurs enfans naissoient esclaves comme eux; et ces malheureux
communiquoient en quelque sorte leur disgrace à tout ce qui les
approchoit. Si un gentilhomme eût eu la bassesse de se marier à une
serve, ses enfans auroient été réduits à la condition[92] humiliante
de leur mère. Les alliances contractées avec une famille libre, ne
portoient, au contraire, aucune tache dans la maison d’un gentilhomme;
et ses fils, malgré la roture de leur mère, pouvoient être honorés
de la qualité de chevalier. Les hommes libres jouissoient même du
privilége de s’anoblir eux et leur postérité, soit en épousant la
fille d’un gentilhomme, soit en acquérant quelque fief. Dès lors,
ils n’étoient plus soumis à cette foule de devoirs, de corvées et de
charges qui rendoient le peuple malheureux. Il est même vraisemblable
que la noblesse de leur personne passoit jusqu’aux domaines qu’ils
possédoient en roture.
Aucun monument, il est vrai, ne nous fait connoître les prérogatives
particulières dont la simple noblesse jouissoit à l’avénement de
Hugues-Capet au trône. Mais il est certain que sous les derniers
princes de la maison de Charlemagne, il y avoit un grand nombre de
familles autrement anoblies par leurs alliances ou la possession de
quelque seigneurie, et qui, par une suite des événemens qui changèrent
les fortunes domestiques, comme la fortune de l’état, ne possédoient
que des biens roturiers. Elles continuèrent pendant le cours de
la révolution qui donna naissance au gouvernement féodal, à être
distinguées des familles d’un ordre inférieur; et cette distinction,
dont on ne peut douter, suppose nécessairement la jouissance de quelque
privilége particulier qui passoit du père aux enfans. Sans ce signe
distinctif, comment tous les citoyens qui ne possédoient pas quelque
fief, n’auroient-ils point enfin, été confondus dans une même classe?
Peut-être que cette noblesse se trouva assez nombreuse pour forcer
les seigneurs à la ménager. Sans doute, qu’elle les servit dans
les guerres privées qui revinrent en usage dans la décadence du
gouvernement, et mérita par là leur reconnoissance et leur protection;
pourquoi donc n’auroit-elle pas toujours joui dans ses patrimoines
roturiers, des mêmes franchises que la cléricature attachoit à ceux
des clercs? Tout paroît l’indiquer, mais il me semble du moins qu’on
ne peut s’empêcher de convenir que sous le règne de Hugues-Capet,
les simples gentilshommes n’eussent déjà les mêmes immunités, dont
on les voit en possession dans un temps bien postérieur. Bien loin
qu’ils aient pu alors acquérir quelques nouveaux priviléges, ils en
durent perdre plusieurs. On voit que les seigneurs, de jour en jour,
plus jaloux d’étendre leurs droits et leur autorité, s’appliquèrent
à dégrader la dignité même des petits fiefs qui relevoient d’eux.
Tandis qu’ils ne craignoient point d’offenser leurs vassaux, que, sans
égard pour les plaintes et les menaces des évêques, ils faisoient,
sans cesse, de nouvelles entreprises sur les possessions que les
ecclésiastiques tenoient de leurs pères, seroit-il vraisemblable qu’ils
eussent respecté la fortune d’une noblesse peu puissante, et qui
n’avoit aucun protecteur?
Quoiqu’il en soit des immunités des simples gentilshommes, à
l’avénement de Hugues-Capet au trône, ils n’étoient sujets, quand S.
Louis écrivoit ses établissemens, à aucune imposition, en vendant
leurs denrées[93], ni en achetant les choses nécessaires à leur
usage particulier. Les terres que les gentilshommes faisoient valoir
par eux-mêmes, ne payoient pas la taille; et dans les affaires
personnelles, ils obéissoient à une jurisprudence, toute différente
de celle à laquelle les roturiers étoient soumis. C’est l’espérance
de pouvoir jouir un jour de tous ces avantages, qui empêchoit les
hommes libres de succomber sous le poids de leur malheur; tandis que
les serfs, ne voyant de toute part que leur servitude, ne pouvoient
s’affranchir du joug d’un maître, que pour passer sous celui d’un
seigneur.