AVERTISSEMENT
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes
formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur
établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en
empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant
une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette
partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des
lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos
historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai
aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois,
aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes,
aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs
grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des
Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation
toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard
combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on
n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une
extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé
l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges
et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne
peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur
temps.
Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la
Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique
se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un
peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens
d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit
autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais
les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux
besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir
à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit
qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces
lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque
aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré
de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la
liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une
société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans
l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de
remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt
public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la
souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui
purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite
et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les
unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien
droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes
observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé
suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce
qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est
assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui
veulent approfondir notre histoire.
Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement
auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos
pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel
danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et
notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les
coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez
ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec
ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un
amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle,
prescrit et constitue la forme du gouvernement.
En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la
noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces
voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de
violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos.
En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur
ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter
des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre
et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une
autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la
puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique.
C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils
ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et
à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que
le résultat.
Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà
du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal.
Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je
crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense
que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte
cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai
besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains,
et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir.
Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et
ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient
à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient
encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien
nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que
plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs
avoient fait naître.
Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai
les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans
des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de
France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur
lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un
certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre
tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans,
accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec
peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations
critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes
lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées
par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout
leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles
formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront
de pièces justificatives.
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.