CICERON, _de Leg._

(Page 45 de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent cet ouvrage

de _Mably_ comme un chef-d’œuvre. Il n’est point de sujet plus

important, puisque les principes qui doivent servir de base à la

législation, embrassent le bonheur possible de tous les hommes, de

tous les lieux et de tous les temps.

Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que ces savantes

théories sont inutiles; et l’écrivain qui se sent pressé de dire

des vérités qu’il croit utiles, doit-il les renfermer dans son

sein? Nous ne le croyons pas: il est toujours bon de montrer le

but où nous devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre.

Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent enfin

germer dans la tête d’un législateur; et l’exemple récent d’un

prince plus grand par son génie que par ses états, qui n’a pas

craint d’avouer qu’il avoit puisé en partie dans nos écrits ces

principes d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit

une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold (nom heureux

dans les fastes de l’humanité!), Léopold qui sait également mériter

et refuser des statues[m], vient de donner un modèle à l’Italie

et un grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour il nous

prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs ces leçons de morale,

de politique et de philosophie, présentées par un écrivain sage,

qui instruit sans aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène

ni d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de la

raison, préparent doucement les esprits, prémunissent contre nombre

d’erreurs, augmentent la masse des connoissances, entretiennent une

nation dans l’espoir d’une réforme salutaire, et quand un grand

homme se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion

publique le précède ou le seconde; il peut alors s’élancer dans la

carrière, s’abandonner à son génie, à son amour pour le bien public

et à cette passion, le besoin des grandes ames, d’immortaliser

son nom et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à

recueillir.

[m] Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses sujets,

d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du nouveau

code criminel qu’il vient de publier, et le produit de ces

souscriptions volontaires doit être employé à des fontaines

publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février 1787.)

Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) · 第 22 / 92 题